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veille, ne l’y trouvant plus , il en fut fort ' tonne. Il appela ses principaux officiers : il leur dit d’un air irrite qu’il vanloit savoir lequel de ses domestiques avoit eu l’insolence d’ouvrir sa caisse, et de toucher à des fruits qu’il conservoit avec tant de soin. Il chargea le mayordomo, qui étoit un prêtre sévère et mélancolique, de faire une exacte recherche de l’auteur d’un coup si hardi. Le majordome fit tomber scs soupçons sur les pages. Il nous ordonna de nous assembler dans une salle pour nous fouiller tous l’un après l’autre; niais il eut beau visiter nos poches, et nous faire des menaces, il n’en fut pas plus avancé : j’avois mangé et déjà digéré le citron.
Cette affaire enfin s’assoupit; on n’en parla plus; cependant monseigneur ne l’oublia point ; et moi, de mon cité, je me tins sur mes gardes. Je n'osai, pendant quelques jours, retourner à la caisse, pas même la regarder ; cela ne laissoit pas de me faire delà peine. J’avois pris goût aux confitures; et, loin d’y renoncer, je n’atlcndois que l’occasion d’en pouvoir dérober encore impunément. Je crus qu’elle s'offroit une après-dlnée que mon maître jouoit avec d’autres cardinaux. Je m’imaginai que, tandis qu’il seroit occupé du jeu, j’aurois tout le loisir de faire ce que je désirais. Dans cette confiance, j’allai chercher mes outils, que j’avois bien cachés, et je me glissai dans le cabinet sans que personne m’aperçût. J’avois déjà levé le •couvercle, et fourré mon bras dans la caisse, lorsque monseigneur, attiré par un besoin pressant, vint dans ta chambre où il couchoit ; et n’y rencontrant aucun page, il prit lui-même un pot de chambre qui étoit sous son lit. Je l’entendis , et, voulant aussitôt retirer mon bras, j’agis avec tant de trouble et de précipitation, que je fis sauter en l’air un de mes bâtons, et tomber le couvercle sur mon bras : de manière que je demeurai pris comme tin moineau au trébuebet. Le cardinal , ayant ouï le bruit de la chute du bâton, trembla pour ses confitures. Il entra dans le cabinet, et me trouvant dans l’état où j’étois : Ah ! ah ! mon ami Guzman, s’écria-l-il, c’est donc vous qui volez mes fruits ! Les grimaces que je faisois, et le chagrin que j’avois de me voir surpris, lui donnèrent une si grande envie de rire, qu’il ne put s’empêcher d’éclater. 11 appela même les autres cardinaux pour les faire jouir de ma confusion. Ils quittèrent Je jeu, accoururent à sa voix ; et après qu’ils se furent bien épanoui la rate à mes dépens, ils le prièrent de me pardonner pour cette fois, en lui disant que je n’y retournerais plus. Mais mon mailre fut inexorable ; il accorda seulement à leurs prières, qu'au lieu de vingt-quatre coups de fouet que je lui semblois bien mériter, je n’en recevrais que la moitié. Il eu fallut passer par là ; et le do-
mine Nicolao, mon ennemi mortel, ayant été chargé de me les donner dans son appartement, s’acquitta de si bon cœur de cette commission, que je m’en sentois encore quinze jours après.
Mais s’il satisfit en cela sa haine, je te proteste que je contentai bientôt mon ressentiment. Voici de quelle manière. Nous étions alors dans le temps îles cousins , et il y eu avoit cette année à Rome une prodigieuse quantité. Le majordome, qui aimoit scs aises, se plaignant un jour devant moi de ces maudites bêles, dit qu’il en était fort incommodé dans sa chambre. Sur cela je pris la parole : Seigneur, loi dis-je, il ne tiendra qu’à vous d’en être délivré pour toujours : nous avons ! en Espagne un secret infaillible pour nous garantir de l’incommodité de ces animaux-là ; je vous l’enseignerai si vous le souhaitez. Vous me ferez plaisir, répondit Nicolao, de m’apprendre ce qu’il faut faire pour cela. Vous n’avez, repris-je froidement, qu'à mettre au chevet de votre lit uu gros paquet de persil trempé dans du vinaigre ; ils ne l'auront pas sitôt senti, qu’ils Tiendront se jeter , dessus , et un moment après ils tomberont tous ! roides morts.
Il me crut , et dès la première nuit il voulut I faire l’expérience de mon secret ; mais il ne fit 1 par là qu’irriter les cousins, qui l'assaillirent plus | cruellement qu’à l’ordinaire. Ils pensèrent lui manger le nez et lui arracher les yeux. Il se donna mille soufflets en voulant tuer ces petites bétes, à mesure qu’il les sentait sur son visage. Enfin il combattit contre elles jusqu’au jour, dont la clarté lui fit connoitre qu’il n’étoit pas sorti victorieux de son combat, et que ses ennemis, qu’il croyoit avoir écrasés , lui étoient presque tous échappés. Je ne manquai pas de l’aller voir le matin dans son appartement, et je jugeai bien à ses yeoi bouffis qoe les cousins l'avoient tourmenté. Il me l’avoua d’abord, en me disant que mon secret ne valoit rien. Je feignis d’étre étonné. Il faut donc, lui répondis-je, que vous n’ayez pas laissé assez long-temps le persil dans le vinaigre, ou que le vinaigre dont vous vous êtes servi n’ait point de force, car je vous assure qu’en portant tous les * soirs dans ma chambre un bouquet de persil bien trempé dans le vinaigre, j’en ai chassé les cousins qui y venoient auparavant en très-grand nombre.
I Le majordome fut assez sot pour me croire encore. Il mit une hotte de persil dans le pins fort vinaigre qu’il put trouver. Il l’y laissa tremper pendant six heures entières; puis il en parsema non-seulement son lit, mais toute sa chambre même ; aussi Dieu sait ce qu'il en arriva : je crois que tous les cousins du voisinage vinrent fondre sur le miséra- \ Idc pour le dévorer. Ils le défigurèrent tellement, ! qu'il avoit l’air d'un lépreux. 11 m'auroit tolon-
fiers assommé le jour suivant s’il m’eût rencontré. Mais son éminence, pour prévenir tout accident, nous ayant fait appeler tous deux, lui défendit de me maltraiter, et me fit une légère remontrance, en homme qui avoit plus d’envie de rire du tour que j’avois joué, que de m’en faire un crime. Pourquoi, me dit ce bon prélat, avetvous fait cette pièce au ù< raine Nicolao? Monseigneur, lui répondis-je, pourquoi, lorsqu'il n’ avoit ordre que , de me donner douze coups de fouet pour les con- î ûlurcs, m’en a-t-il appliqué plus de vingt pour son compte? J’ai vengé mes meurtrissures par les siennes.
Cela se passa de cette façon. Cependant depnis l'aventure de la caisse, je n’étois plus de la chambre des pages ; qp n’avoit pas borné au fouet mon châtiment ; on m’avoit de plus fait passer au quartier du chambellan , pour y servir parmi les laquais . en attendant qu’on me rappelât à mon premier poste. Le cliamtiellan pouvoit passer pour un bon homme, plein d’honneur et de bonne foi ; mais il éloit nn peu trop scrupuleux , et même un peu visionnaire. Il avoit aux environs de notre hôtel des parentes qui étoient de très-honnêtes filles, et si pauvres, qu’il leur envoyoit tous les jours les deux tiers de sa portion pour les aider à subsister. Il alloit aussi quelquefois dîner ou souper avec elles ; ce qui donnoit souvent occasion aux officiers du logis , et particulièrement au majordome , de le railler devant son éminence pour la divertir.
Un soir le chambellan, étant revenu de chez çes parentes un peu indisposé, se retira dans son appartement, et se coucha. I* cardinal, ne le voyant point paroître au souper, demanda de ses nouvelles. Monseigneur, lui dit un de ses officiers , il ne k porte pas trop bien. Aussitôt son éminence voulut savoir quel mal il pouvoit avoir ; et, pour en être instruite, elle ordonna à un de ses gentilshommes de l’aller voir sur-le-champ. L’officier s’acquitta de sa commission fort exactement, j et vint dire que l’indisposition du malade étoit si légère, qu’il n’avoit besoin que de repos pour se rétablir. Cela se passa de celte sorte ; mais le se- I crétaire Nicolao, toujours prêt à faire quelque 1 pièce au bon chambellan , ayant appris le lendemain qu’il se porloit beaucoup mieux, et qu’il dormoit, eut la malice d’introduire doucement dans sa chambre, par le ministère d’un laquais qu’il gagna , un de nos pages déguisé en femme. Le ! jiage, à qui l’on avoit bien fait sa leçon, se coula 1 dans la ruelle du lit , où il se cacha derrière une tapisserie. Le secrétaire sortit ensuite pour se rendre auprès du cardinal , qui lui demanda des nouvelles du malade. Monseigneur, lui répondit Nicolao, l’on m’a dit qu’il avoit passé la nuit assez i
mal, mais qu’il est mieux présentement. Son éminence, qui aimait tous scs domestiques comme un père aime ses enfants, prit, sur ce rapport, 1a charitable résolution d’aller visiter notre chambellan , que l’on ne manqua pas de réveiller pour l’avertir de l’bonneur que son maître lui voulait faire.
Monseigneur se rendit donc à la chambre du malade, et s’assit sur une chaise* auprès de son lit ; mais à peine fut-il assis, qu’on vit tout-à-coup sortir de la ruelle le page travesti , lequel , contrefaisant à merveille une femme embarrassée et qui cherchoit à s’enfuir , se sauva en disant : Ah ! bon Dieu , je suis perdue! que va penser de moi son éminence? Le cardinal, qui n’avoit point été préparé h cette scène , et qui croyoit son chambellan un saint personnage , parut extrêmement surpris de cette vue ; mais quel que fût son étonnement , il n’approchoil point encore de celui du scrupuleux chambellan , qui . comme frappé d’une horrible vision . s’écria que c’étoit assurément le diable qui éloit venu pour le tenter. Cela lui causa une si grande agitation , qne , dans le trouble où étoient ses esprits, peu s’en fallut qu'il ne sortit de son lit tout en chemise devant monseigneur, et lie prit la fuite. Comme tous les domestiques qui étoient présents s’entendoient avec le secrétaire, ils ne purent s'empêcher de rire , ce qui lit juger au cardinal que c’étoit uu tour qu’on jouoit au chambellan. Son éminence eut pitié de ce pauvre homme , et se donna la peine elle-même de le désabuser ; après quoi elle se retira.
Tout cela venoit de se passer lorsque j’arrivai. Je revenois de faire une commission dont j’avois été chargé dès le grand matin. Je trouvai le chambellan fort triste ; je le priai de m’apprendre le sujet de sa tristesse, il me conta l’aventure, en me disant qu’il ne doutoit point que le domine Nicolao n’en fût l’auteur. Je voudrais, mon cher Guzman, ajouta-t-il , je voudrais, pour un de mes yeux, en tirer veugcancc, et faire quelque bon tour au secrétaire ; mais j’ai besoin pour cela de tes conseils: un maître espiègle comme loi trouvera bientôt quelque malice qui vaudra bien b sienne, effectivement, lui répondis-je, si j'étois à votre place, le secrétaire n’irait point au pape en demander l’absolution ; je lui en ferais bien faire pénitence. Mais songez qu’il est mon supérieur, et qu’il ne me convient pas de me mêler des affaires des officiers qui sont au-dessus de moi. Si l’oo m’a jvirdonné la pièce que j’ai faite au domine Nicolao, c’est qu’on a considéré qu’il est naturel de se venger soi-même , et que d’ailleurs il m’avoil traité trop rudement.
J’eus beau représenter au chambellan irrité que je n’osois épouser sa querelle, de peur de m’en
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