CHAPITRE Vin
Gucman continue de faire des tours de main chez le cardinal , qui lui donne enfin son congé.
On peut dire que ce cardinal éloil le meilleur de lous les maîtres passés, présents et à Tenir. Que ne fit-il point pour me rendre homme de bien ! Comme les menaces et les châtiments auraient pu m'épouvanter et m'obliger à prendre la fuite, il
ne voulut pas les mettre en usage pour me corriger, outre que la douceur de son caractère ne lui permeuoit pas de les employer. C’étoit par des remontrances sans aigreur cl par des bienfaits même qu’il tàchoit de m’inspirer un peu de goût pour la vertu. Si je faisois une action louable, ce qui m’arrivoit très-rareipent, il ne manquoil jamais de m’en bien récompenser. Quand il éloit à table, et qu’il s’imaginoit que j’avois envie de quelque morceau friaud, il éloit assez bon pour vouloir m’en faire part; mais il accompagnoit ordinairement de quelque petite raillerie cette marque de bonté. Un jour, entre antres, en me donnant lui— même un morceau de tourte : Guzman , me dit-il , reçois ceci de ma main comme un tribut que je le paie pour entretenir entre nous la paix. L’exemple du domine Nicolao me fait trembler pour mes confitures.
C’est de cette manière qu’il se familiarisoit avec ses domestiques , qui , charmés d’avoir un pareil seigneur à servir, se seraient tous volontiers sacrifiés ponr lui. Si les maîtres qui traitent rudement leurs valets en sont rarement aimés, en récompense les valets chérissent toujours les maîtres qui les aiment. Peu de temps après l’aventure des barils, on envoya de Gènes à son éminence une grande caisse de confitures bien dorées et artisteroent arrangées dans leurs boites. Monseigneur prit d’autant plus de plaisir à les voir, qu’elles lui venoient d’une parente qui lui éloit três-chèrc, et qui avoit coutume de lui faire chaque année un semblable présent. Les confitures étoient donc parfaitement belles ; mais ayant été mises dans des boîtes peu sèches, elles avoient pris en chemin un peu d’humidité ; de sorte qu’elles avoient besoin d’être exposées au soleil.
Le cardinal parai en peine de savoir dans quel endroit on pourrait les placer pour qu’elles fussent à couvert de mes mains. Chaque domestique dit ià-dessus sa pensée , et il n’y en eut pas un assez hardi pour vouloir s’en charger et en répondre. Hé bien ! dit son éminence en me voyant arriver, car j’étois hors du palais pendant cette consultation , voici Guzman qui va nous tirer d’embarras : Mon ami, continua-t-il, nous ne savons dans quel lieu nous devons mettre ces confitures à sécher ; je crains terriblement les rats. Monseigneur, lui répondis-je, il est fort aisé d’empêcher que les rats n'y touchent ; vous n’avez pour cela qu’à les abandonner à mes camarades et à moi. 11 est vrai, reprit le prélat en souriant, que c’est un moyen sûr de les préserver des rats ; mais j’en voudrais trouver un autre , et je suis d’avis de te les donner en garde à toi-même. Je ut charge du soin de les czposer au soleil lous les jours, et tu nt’en rendras compte. Tu vois dans quel état elles sont. Il faut
que tu veilles sans cesse i leur conservation , et que tu me les remettes telles qnc je te les confie , sous peine de perdre mes bonnes grâces.
Ah ! monseigneur , m’écriai-je à ces paroles , vous ne songer pas à quelle épreuve vous rouler réduire le fragile Gnrman : je vous répondrai bien robés, et revins les montrer au prélat , en l’assudes rats et de mes camarades les plus fins; mais je rant que je n’avois pas goûté de ses confitures , ne puis en conscience vous répondre de moi. quelque envie que j’eusse eu d’en manger; ocqu’fl Hélas! je suis un malheureux fils d’fcvc; et si je était aisé de vérifier. Nouvelle surprise de la part me vois dans un paradis de confitures, quelque du cardinal et de tous ses domestiipies , qui , ne maudit serpent de conserve de Gènes pourra me me regardant plus que comme un faiseur de tours tenter. Encore passe si votre éminence me disoit : de passe-passe, furent encore plus qu’auparavant
Guzman, je veux bien que ta manges de mes con- en garde contre moi.
fitures, pourvu qn’il ne paroisse nullement qu’on \ On nous faisoit étudier quatre heures par jour; y ait touché. A cette condition je Ire prendrais sous on noos enseignoit la langue latine et même la ma garde, et nous serions satisfaits l’un et l’autre, grecque, et nous employions le reste du temps que J’y consens, répondit le cardinal ; si tu es assez nous avions à nous à lire des livres d’amusement, adroit jour cela , je te le pardonne ; mais je l’as- et i prendre des leçons de musique et de danse : sure que tu seras cliâlié si l’on s’en aperçoit. mais mon divertissement favori était le jeu. Quand
J’acceptai donc la commission â ce prix-là. il nous arrivoit de sortir, ce n’étoit que pour J’ouvris et j’étalai les boites l’une après l’autre courir chez un marchand de beignets que nous dans la galerie qui était exposée au soleil, et la volions comme à l’envi, ou chez an pâtissier qui beauté de ces confitures fit toute l'impression avoit l'imprudence de nous faire crédit. Nous donqu’elle devoit faire sur un friand comme moi. nions aussi quelquefois aux dames du voisinage Quelque envie pourtant que j'eusse d’en goûter , des petits concerts accompagnés de rafralchissej’attendis qu'elles fussent on peu sèches; ce qui tnenls ; mais nous servions un maître dont le caétant arrivé quelques jours après, je ne pensai ractère nous obligeoit à bien prendre notre temps plus qu’au moyen de pouvoir impunément esca- pour faire ces galanteries. S'il en eût eu le moindre mnter une partie des plus beaux fruits , et voici vent , il auroit pu faire maison nette, comment s'y prit monsieur l'entrepreneur. Je re- 1 Je passois ainsi ma jeunesse chez le cardinal, couvris d’abord les boites que je renversai douce- où l’on peut dire que je jouissois d’un sort trèsment; puis ayant tiré avec la pointe d’un couteau agréable. Cependant, bien loin d’en être satisfait, les petits clous qui tenoient les fonds , j’ûtai des je m’imaginois être dans un dur esclavage ; j’étais confitures de quatre boites seulement ; ensuite je même assez misérable pour regretter vingt fois le remplis de papier fort proprement les creux que jour la vie libre que j’avois menée parmi les gueux, j’avois faits , et remis les boites dans lenr premier ! J’avois encore un autre sujet de m’ennuyer d’étre état. Un soir , tandis que le prélat faisoit collation, page ; je me voyois venir de la barbe au menton , car c’étoit un jour de jeûne, je lui disque je et je mourais d’envie de porter l’épée. U est rroyois les confitures assex sèches pour être en- temps , disois-jc que je songe à faire fortune : mais fermées. 11 ne faut pas demander, me repartit-il au beu de penser que je ne pouvois être dans une avec un souris, si tu en as mangé une bonne par- meilleure maison pour cela , et de tenir une coolie. Du moins, monseigneur, lui repartis-je, il n’y . duilc convenable à ce dessein , je m’attachai au parait pas. C’est ce que nous allons voir , répli- j jeu si fortement , que j’en négligeai mes devoirs, qua-t-il. Que l’on m’en apporte tout à l'heure ! Ne trouvant point au logis d’assea gros joueurs à quelques boites. Je menai aussitôt trais de mes mon gré, j’en allois chercher en ville, et je ne camarades dans ma chambre , où elles étaient ; je revenois point de toute la journée. Enfin je poussai leur en donnai à chacun une à porter , et je me la fureur du jeu si loin , que monseigneur , ne me chargeai de la quatrième. Ces quatre boites étaient voyant presque plus, voulut absolument savoir justement celles qui m’avoient passé par les mains, pourquoi j’étais toujours dehors, et l’on fut obligé Je les présentai à son éminence, en lui demandant de le lui apprendre. ]| en eut un v rai déplaisir. Il s’il lui scmbloit que je les eusse bien conservées, n’épargna rien pour me défaire d’une si mauvaise 11 les examina fort attentivement, et n’y rcinar- habitude ; remontrances, promesses, prières quant rien qui me trahît : Je serai content de tes même , il mit tout en rruTre pour cet effet ; tuais soins et de ta vigilance , me ibt-il , si toutes les il ne fit que prendre des peines inutiles, autres ont été respectées comme celles-ci. Je suis j Un jour qu’il s’entretenoil de moi avec ses princuricux de savoir cola. Ou satisfit sa curiosité ; il ! ripaux officiers, il leur dit: Puisque tous les
considéra les boîtes auxquelles je n’avois pas touché ; et . après un long examen , il avoua que si je lui avois voté des confitures, il n’v paroissoit point dn tout. li-dessos je courus à ma chambre . je mis dans un plat les fruits confits que j’avois dé-
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