CHAPITRE IX. R
moyens dont je me suis servi jusqu'ici pour le faire rentrer dans son devoir n’ont pas réussi, j’en veux essayer un nouveau qui me vient dans l’esprit; il faut, à la première faute qu’il fera, que je le chasse de chez moi , pour voir s’il sera plus sensible à ce châtiment qu’il ne l’a été à tous les discours que je lui ai tenus. Je ne prétends point pour cela, continua-t-il, l’abandonner à sa misère : on lui donnera tous les jours sa portion ordinaire , et l’on aura soin de lui dire que je serai toujours prêt à le reprendre à mon service, quand il aura changé do vie. O prélat dont la vertu singulière est digne d’être éternellement louée !
Je ne tardai guère à fournir à son éminence l’occasion d’éprouver le moyen nouveau qu’elle avoit imaginé pour me corriger. Deux ou trois jours après, je me piquai si fort au jeu, que je perdis le reste de mes nippes, et jusqu’à mon manteau de livrée ; de sorte que je n’avois plus sur le corps que mon haut-de-chausses de page avec un pourpoint qu’on avoit refusé de me jouer. Je me retirai au palais dans cet état , et je m’enfermai dans ma chambre. Monseigneur, voyant une conduite si déréglée, exécuta sa résolution. U ordonna au majordome de me faire faire un habit neuf, et de me mettre ensuite à la porte. Le majordome obéit , et me dit , en me donnant mon congé, que son éminence m’aimoit toujours malgré mes défauts ; qu’elle avoit commandé qu’on me nourrit au palais comme à l'ordinaire , et qu’enûn elle me recevrait encore parmi ses domestiques , quand elle serait persuadée que je me repentois véritablement de ma vie passée. Au lieu de me louer des bontés de ce saint cardinal, je fus assez glorieux , ou , pour mieux dire , assez fiot pour les mépriser, et je sortis de chez lui en grondant comme si j’eusse eu un grand sujet de me plaindre , et en protestant que je n’y remettrais jamais le pied. Il sembloit, en vérité, qu’il eût tort d’en user ainsi avec moi , et je croyois me venger de lui en me perdant.