‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 404 sur 734 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Il entre au service de l'ambassadeur d'Espagne *. Caractère de ce ministre. Nouvelles espiègleries de

Guzman.

Mon impertinente Gcrtc m’empêcha long-temps de sentir la sottise que j’avois faite. Je pris plaisir d’abord à battre le pavé de Rome et à manger chez les personnes de ma connoissance ; mais on

1 L'original dit de l'ambassadeur de France ; mais J*al suivi M. Breniont. J'ai cru, comme lui, qu’il valoit micu* mettre Guzman ebez l'ambassadeur dp son pays.

se lassa bientôt de me recevoir gracieusement ; on me fit maigre chère, et enfin si mauvais visage , que je n’osai plus aller dîner dans aucun endroit ; ce qui justifie bien le proverbe espagnol qui dit : « Ne sois tout au plus qu’une semaine •chez ton oncle ou ton cousin, qu’un mois chez

• ton frère, qu’un an chez ton ami , mais demeure

• si tu veux toute ta vie dans la maison de ton

• père. •

Quoique je m’aperçusse que c'étoit un vilain métier que celui d'aller piquer les tables , je commençai à me repentir de m’être moi-même interdit celle des pages du cardinal; mais la faute alors étoit irréparable, puisque dans ce temps-là son éminence tomba malade et mourut. Elle laissa, par un bon testament, à tous ses domestiques, de quoi vivre honnêtement le reste de leurs jours; ce qui me mil au désespoir, ne pouvant me consoler de m’être privé, par ma déplorable conduite , de la part que j’aurois eue à sa succession. Je ne me voyois plus qu’une ressource, qui étoit d’offrir mes services à l’ambassadeur d’Espagne. Ce seigneur avoit été un des meilleurs amis de feu mon maître, et me connoissoit fort ; il m’avoit même témoigné de la bonne volonté dans plus d’une rencontre : si bien que je ne lui eus pas plus tôt dit que je souliaitois de m’attacher à son service, qu’il me reçut chez lui fort volontiers. Il avoit souvent pris plaisir à mes reparties et aux contes qu’il m’avoit entendu faire en présence du cardinal ; il me regarda comme un garçon à deux mains , je veux dire comme un homme prqprc à devenir son bouffon et son Mercure. Il me destina dans son àme à ce dernier emploi, ainsi que tu le verras dans la suite. Il faut que je t’apprenne le caractère de ce ministre

On l’avoit choisi pour l’ambassade de Rome dans une conjoncture délicate, et dans laquclleon avoit besoin d’un esprit insinuant et plein d’adresse; aussi répondit-il parfaitement bien à la conGanco que le roi son maître avoit en lui. Mais il avoit un foible assez ordinaire aux grands hommes ; il aimoit un peu trop les femmes ; sans cela il se serait fait estimer dans Rome plus qu’aucun autre ambassadeur. M’ayant donc jugé digne de conduire ses intrigues amoureuses , il commença par me déclarer ses honnêtes intentions ; ensuite, pour voircomment je m’y prendrais, il me fit faire quelques messages galants, dont j’eus le bonheur de m’acquitter d’une manière dont il fut très-satisfait. Cet essai fut suivi de deux ou trois négociations de la même nature, mais plus difficiles, et le succès n’en fut pas moins heureux. Il n’en fallut pas davantage pour me gagner sa bienveillance, il conçut jHiur moi tant d’amitié, que je devins son page favori. Dès cc moment on ne jura plus dans

&08 GUZMAN D ALFARÀCHE.

l’hôtel de son excellence que par le seigneur Guzman. Je me mis à (ailler et à rogner à ma fantaisie, et tout ce que je fis fut trouvé fort bien fait. Ma faveur naissante ne manqua pas d’exciter la jalousie des autres domestiques, et principalement des plus anciens, dont les uns m’appeloicnt le houiïon du maître , et les autres son agent d’amour. Néanmoins, comme les bonnes grâces de l’ambassadeur ne me rendoient pas plus insolent, et que , loin de les desservir auprès de son excellence, je ne cherchois qu’à leur faire plaisir, ils ne medonnoient aucune marque d’inimitié. Nous vivions tous ensemble en assez lionne intelligence.

Je ne démentis point chez l’ambassadeur la réputation que je m’élois acquise dans le palais du cardinal par mes espiègleries; et ne pouvant être dans un endroit où il s’offrit plus d'occasions de faire des pièces que chez mon nouveau maître, je ne m’y épargnai point. Il venoit là des parasites à dîner. Nous savions bien, mes camarades et moi, les distinguer des honnêtes gens que son excellence étoit ravie de voir à sa table. Nous étions fort attentifs à servir ceux-ci ; mais pour les écortiifleurs, dont la plupart étoient des aventuriers, nous leur en donnions de toutes les façons ; et cela diverlissoit infiniment l’ambassadeur. Nous laissions l’un demander inutilement à boire pendant tout un repas ; il avoil Iieau nous faire des signes, nous feignions de ne pas les entendre : nous versions à l’autre de petits coups, encore étoit-ce dans des verres faits de façon que la moitié de la liqueur qu’il y avoit dedans y restoit ; ce qui ne faisoit qu’irriter sa soif : nous faisions boire chaud à un autre, ou bien nous ne lui présentions que de l’eau rougie. S’il arrivoit qu’on servît à quelqu’un de ces messieurs un bon morceau, nous lui changions si promptement d’assiette, que nous ne loi donnions pas le temps de le manger. En un mot , nous tâchions de les écarter de la table de son excellence, et nous étions quelquefois assez heureux pour en venir à bout.

Parmi ces aventuriers que le fumet de notre cousine alliroit au logis , il en venoit un que les bords de la Tamise «voient vu naître, et qui surpassoit tous les autres en effronterie. Il se disoit parent de l’ambassadeur, quoiqu’il n’eût point du tout les manières d’un homme de qualité. Il s’étoit produit lui-même par sa hardiesse; et, malgré l’accueil glacé que son excellence lui faisoit , il ne laissoit pas de venir assidûment manger chez elle. Le fatigant mortel ! il n’y avoit que pour lui à parler, et tous les jours il ne faisoit que vauter sa nation : tantôt il louoit la politesse des Anglais, leur bonne foi dans leur commerce, et leur désintéressement dans les services qu’ils rendoient aux étrangers; tantôt il s’étendoit sur leur sobriété

et sur leur délicatesse en fait de religion ; une autre fois, il les appeloit les premiers peuples de ta terre pour avoir de la constance et pour être fidèles, particulièrement à leurs rois. Les dames anglaises n’étoient pas oubliées dans ses éloges : il disoit que toutes les femmes pouvoieut passer pour des Lucrèce», et toutes les filles pour des vestales. Je ne fiuirois point si je voulois répéter toutes les louanges qu’il prodiguoit aux personnes de son pays. Enfin il fatiguoit toute la compagnie de ses sots discours , et principalement mon maître, qui , n’y pouvant plus tenir , me dit un soir en langue castillane, que l’Anglais n’entendoit pas : Ah! que ce fou m'ennuie!

Ces paroles de l’ambassadeur ne frappèrent pas en vain les oreilles d’un page qui n’étoit ni sot ni sourd. Je me tins pour dit qu’il falloit absolument nous débarrasser d’uu si fastidieux personnage. Pour cet effet , je m’attachai à le servir à table. Dès qu’il demandoit à boire , ce qui lui arrivoit presque à chaque moment , je lui versois dans un grand verre, et jusqu’aux bords, d’un vin qui avoit de la force, et qui ne tarda guère à l’étourdir. Sitôt que je m’en aperçus à ses discours, je liai avec un cordon de soie une de scs jambes à la cliaisc sur laquelle il étoit assis, sans qu’aucun des convives prît garde à mon action. A la fin du souper, l’amlwssadeur se leva, et toute la compagnie suivit son exemple; mais quand mon Anglais voulut faire la même chose , il tomba si rudement avec sa chaise, qu’il se cassa le nez et les mâchoires. Je défis subtilement le cordon en faisant semblant de l’aider à se relever. Néanmoins , malgré tout le vin qu’il avoit bu, il remarqua que tout le monde rioit à ses dépens; et, se doutant bien de la cause de sa chute, il sortit fort en colère , et ne revint plus au logis ; ce qui fil un extrême plaisir à son excellence.

Nous étant ainsi défaits de cet écomifleur , nous entreprîmes, mes camarades et moi, de chasser aussi tous les autres; mais nous en trouvâmes quelques-uns qui nous donnèrent bien de la peine; entre autres un certain spadassin espagnol qui se disoit gentilhomme de Cordoue. Il vint un jour saluer son excellence , dans le temps qn’elle alloit se mettre à table pour diner , eu loi disant qu’il étoit dans le besoin, et que la nécessité l’obligcoit à lui découvrir sa situation. Mon maitre, comprenant fort bien ce que cela signifioil , lira de sa poche une bourse où il y avoit quelques pisiolcs. et qu’il lui donna sans l’ouvrir ; après quoi il lui fit une inclination de télé, et lui tourna le dos; mais le Gordouan, bien loin de se retirer, le suivit pas à pas, en lui parlant des occasions périlleuses où il s’étoit trouvé , et fut assez effronté pour se mettre à table auprès de lui. Ne vous offensez pas

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