‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 413 sur 734 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

mines, elle prit enfin de l’amour de U tu.iuc façon qu’elle en avoit donné , je «eus dire en paraissant à sa jalousie.

Dorido jugea bien qu’il avoit fait la conquête qu’il méditoit, et s’accommoda quelque temps, faute de mien, du plaisir de se croire aimé. Néanmoins, souhaitant de recueillir de sa victoire des fruits pins solides, il en chercha les moyens. Il fit connoissance avec Valcrio, et sut si bien gagner son amitié, qoe Valerio ne pouvoil plus vivre sans lai. Ils étoient tous les jours ensemble, tantôt chez l’un , tantôt chez l'autre ; ce qui don- HOit quelquefois à Dorido occasion de contempler â son aise les charmes de sa dame, et même de lui parier, mais jamais en particulier. Les yen de ces deux amants étoient les seuls interprètes de leurs mouvements secrets.

Cependant les choses ne demeurèrent pas toujours dans cet état. Clorinia découvrit sa passion fi sa suivante Scintila, qui étoit une vieille fille qui avoit de l’esprit, et qui, voulant servir sa maîtresse, alla trouver Dorido , et lui dit : Deau cavalier, il serait inutile de vous déguiser avec moi ; je sais ce qui se passe dans votre cœur ; il brûle pour Clorinia, et je me suis aperçue que vous n’aimez pas tout seul. Vous languissez tous deux dans l'attente d’un tête-à-tète ; c’est ce que je ne puis voir sans compassion. Je ne serai |«s contente que je n’aie imaginé quelque expédient pour vous procurer à l’un et à l’autre la satisfaction que vous désirez. le galant, ravi d'entendre ces paroles, remercia la soubrette dé sa bonne volonté, et l’assura que si elle pouvoit en venir à bout, elle n’auroit pas affaire à un ingrat. Ensuite , profitant de l’occasion, il écrivit un billet très-passionné, qu'il la conjura de remettre à l'aimable secur de Valère.

Scintila retourna vers sa maîtresse pour lui rendre compte de la démarche qu’elle avoit faite. Elle lni présenta le billet de Dorido. Clorinia la gronda fort de s’en être chargée, et lui pardonna. Il ne fut plus question que de savoir oh les amants pourraient avoir une entrevue. La dame y trouvoit tant de difficultés, qu’elle y aurait renoncé, si la suivante , plus ingénieuse , ne se fût avisée d'un moyen qu’elles approuvèrent toutes deux. .Scintila couchoit dans une chambre basse, auprès de laquelle il y en avoit une autre où l’on serrait des meubles inutiles, et qui ne recevoit de jour que par une petite fenêtre grillée de deux barreaux de fer, entre lesquels on ne pouvoit tout an plus {tasser que la main. Celle fenêtre, qui étoit à hauteur d’homme, donnoit sur une ruelle, ou plutôt un cul-de-sac où il ne demeurait personne; et cet endroit parotssoit fait exprès pour des amants qui hornoicnl leur bonheur â des conversations uocturnes.

Sitôt que la vieille vit sa jeune maîtresse disposée à s’entretenir avec Dorido par celte petite fenêtre, elle en avertit ce cavalier, qui se rendit dès la nuit prochaine sur les onze heures dans la ruelle. Il s'approcha des barreaux, où il trouva Scintila, qui l’attendoit pour lui dire de prendre patience jusqu’à ce que tous les domestiques fussent couchés. On ne le fit pas languir long-temps. Bientôt le moment qu’il désirait arriva. Clorinia vint toute tremblante à la fenêtre, et son amant s'y présenta tout interdit. Comme c’étoit pour la première fois qu’ils aimoient l'un et l’autre , ils se troublèrent en se voyant , et l’excès de leur joie les empêcha d'abord de parler ; mais l’amour a plus d’un langage. la dame passa une de ses telles mains entre les barreaux ; ie galant la saisit avidement, et lui donna mille ardents baisers. Eufin ces deux amants rompirent peu à peu le silence , et se répandirent en discours passionnés. Ils s’abandonnèrent si bien au plaisir d’être euscmble , que le jour les aurait surpris si la vieille suivante n'eût interrompu leur entretien , pour les avertir qu'il étoit temps qu’ils se séparassent. Dorido . avant que de se retirer, pria sa mai tresse de lui permettre de revenir la nuit prochaine à la même heure à la petite fenêtre ; ce que la dame n’eut pas la force dc.lui refuser.

Ils se quittèrent l’un et l'autre également satisfaits de leur conversation , et pleins d’impaliencc de se revoir. Dorido surtout étoit dans une agitation qui ne lui permit de goûter aucun repos, ou, pour parler plus juste , il souffrit jusqu'au temps qu’il lui fallut retourner à la ruelle. Vous vous imaginez bien qu’il ne fut pas paresseux à s’y rendre. De sou côté, la dame, ne trouvant point d'obstacle à son dessein, parut à la petite fenêtre. Ils furent ce soir-là moins timides et moins embarrassés en so saluant. Le cavalier, qui avoit de l'esprit , dit mille jolies choses à sa maîtresse, qui y répondit fort spirituellement. Us eurent un entretien de trois heures , entremêlé de caresses innocentes ; de sorte que la seconde entrevue eut autant do charmes pour eux que la première. La prudeute Scintila fut encore obligée de les séparer. Ils l'appelèrent cent fois cruelle, sans songer que si elle troubloit leurs plaisirs, ce u’étoit que pour les rendre plus durables. Comme en effet , ils continuèrent ces |>asse-temps avec tant de bonheur et de secret , que personne, si vous en exceptez un seul homme et b vieille, ne savoit leur intelligence.

Cet homme étoit un jeune gentilhomme romain, nommé Horace. Il aimoit aussi Clorinia, pour l’avoir vue à sa jalousie. Il lui avoit découvert ses sentiments pat des démonstrations ; mais, s'apercevant qu'elle recevoit (ort mal tontes les marques qu’il lui donnoit de son amour, il jugea qu'il de-

Toit avoir an rival pins heurcu* que lui , et que sans doute c’étoit Dorido, puisqu'il le voyoitdans une si étroite liaison avec Valère. Pour éclaircir de* soupçons si bien fondés, il alla trouver Dorido, qui étoit de ses amis, et lui parla dans ces termes : • Mon cher Dorido, je viens vous demander une grâce que je vous conjure de ne me point refuser ; le repos de ma vie en dépend. Vous êtes sans cesse avec Valèrc ; vous allez fort souvent chez lui : j’ai dans l'esprit que vous êtes touché de la beanté de sa sœur. Si je ne me trompe point dans ma conjecture, daignez me le déclarer ; vous êtes trop «ligne de posséder le cœur de cette dame pour que j’entreprenne de voos le disputer. »

Vons êtes donc amoureux de Clorinia? lui dit Dorido un peu troublé. J’en suis charmé, répondit Horace; mais je me rends justice, et je conviens que vous méritez mieux que moi d’être son «•poux. Parlons sans flatterie, interrompit Dorido. Je me tiendrais assurément fort honoré d’ètre le mari de Clorinia ; mais je vous avouerai de bonne foi que je n’ai pas dessein de le devenir. Est-il possible, s’écria brusquement Horace, que vons ne songiez point à épouser celle dame ? Ah I mon ami. que mes intentions sont différentes des vôtres! Je n’aspire qu’à lier mon sort an sien. Vos vues doivent céder aux miennes. Sacrifiez-moi les folles espérances que vous avez conçues ; j’attends cet effort de votre amitié cl de votre vertu. Vous pourriez ajouter, dit Dorido, que je le dois à la famille de Clorinia. Oui, continua-t-il, je vous laisserai le champ libre, si la sœur de Valère, flattée de votre recherche, consent qu’on vous donne sa main. Je vous débarrasserai d’un rival. Je ferai plus; je veux parler en votre faveur, et je vous assure qu’il ne tiendra pas à moi que vos souhaits ne soient remplis.

noracc fut si content de ce discours qu’il en témoigna de la reconnoissance à Dorido, sans penser que sa promesse n’étoit que conditionnelle, et qu’il devoit s’en défier. Il ne fit là-dessus aucune réflexion ; il demanda même à Dorido ses bons offices auprès de Clorinia. Celui-ci ne laissa pas d’étre touché de la franchise d’Horace ; et se sentant assez généreux pour préférer à ses plaisirs le bonheur d’un ami qui n'avoit que des vues pures, il résolut de faire tout son possible pour se détacher de celte dame. Véritablement, dès la première fois qu’il la revit, il lui tint ce discours: Vous n’ignorez pas , madame, que vous avez mis Horace au rang de vos conquêtes ; mais je doute que vous sachiez jusqu’à quel point il vous aime. Apprenez qu’il vous adore, et que l’honneur de vous épouser fait le pius cher de ses désirs. JYn suis ravie, ré|von«lit Clorinia. Vous verrez, par le peu d’attention que je ferai à son amour, si je

ALFARACHE

‘ prends plaisir à me voir d’antres amants que Dorido. Je comtois, répliqua le cavalier, tout le prix d’un sentiment si glorieux pour moi; mais je , croirais abuser de vos bontés si je ne m’y opposois en quelque façon moi - même. Horace a du mérite ; et , quand vous le connoîtrez bien , vous I ne serez |>eut-êlre pas fâchée qne vos parents vous I accordent à ses vœux.

Comment donc , s’écria la dame . on dirait, à vous entendre, que vous souhaitez de me perdre : Seriez-vous en effet bien aise que je répondisse à la tendresse d'Horace? Non vraiment, dit Dorido. Ce n’est point là ma pensée ; j’ai voulu seulement vous faire entendre que si vous vous sentiez qnelqne penchant pour Horace . et que vos parents approuvassent sa recherche, mon cœur aurait beau murmurer, je m’immolerais au bonheur de mon rival , pour vous prouver que je suis dévoué à toutes vos volontés. Je doute fort , reprit-elle, que la victime fût aussi soumise que voos le dites, ou bien vos feux n’ont pas toute la violence que je crois bonnement qu’ils ont Mais, continua-t-elle, je ne prétends pas vous mettre à cette épreuve. Dorido sera le premier et le dernier de mes amants; c’est sur quoi vous pouvez compter, t^iu’ Horace persiste tant qu’il lui plaira dans scs sentiments qu’il a pour moi . il n’en sera jamais plus avancé. Je veux bien vous l’avouer. Je me suis aperçue de sa passion ; il l’a fait assez éclater devant ma jalousie, et je vous jure que j’ai été si mal affectée des marques qu’il m’en a données, qne j’ai conçu pour sa personne une aversion qui va jusqu’à l’horreur.

Après ces dernières paroles, Dorido n’osa pins parler d’Horace, dont il jugea bien qu’il seroit inutile de s’entretenir davantage avec Clorinia; i il changea de discours tout le reste du temps qu'ils furent ensemble. Cette nnit se consuma en protestations mutuelles de s’aimer toujours. Le lendemain, Dorido reçut une visite d'Horace. Hé bien! mon ami , loi dit d’abord ce dernier, avez-vous vu Clorinia? vous est-il échappé quelque mot en ma faveur? comment l’a-t elle reçu? Fort mal, répondit l’antre ; vous ne devez vous flatter d’aucune espérance. Je lui ai vanté votre mérite et votre alliance, je vous ai peint plus amoureux que vous ne l’êtes peut-être : l’inhumaine m’a fermé la bouche , en me disant que vous brûlez en vain ’ pour elle , et que jamais l'hymen ne vous unira tous deux.

A ce discours , Horace pâlit et tomba dans une profonde rêverie, pendant laquelle Dorido, eni trant dans sa peine en véritable ami, lui représenta : qu'il devoit plutôt se désister de sa poursuite, «pie j de vouloir contraindre une «lame à l’aimer ; qu’il y i eu avoit dans Home d’autres aussi aimables que

Page 1