‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 414 sur 734 · CHAPITRE II. Ji · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. Ji

Clorinia, cl qui lui rendraient plus de justice. Au reste, mon cher Horace, ajouta-t-il, je ne pense pas que vous ayez sujet de vous plaindre de moi ; je vous aurais cédé la sœur de Valero, si j’eusse entrevu en elle le moindre goût pour vous. Mon amitié vous aurait fait ce sacrifice ; la votre refusera-t-elle d’abandonner une conquête que vous n’ètes pas sûr de m’enlever? Horace alors rompit le silence, et dit à son ami : Bien loin d'avoir des reproches à vous faire, je dois vous tenir compte du service malheureux que vous m'avez rendu en parlant pour moi. Je conviens avec vous qu’il est plus juste que je renonce à une main que je ne puis obtenir, que vous à un cœur que vous possédez. Adieu, je n’épargnerai rien pour profiler du conseil que vous me donnez de m’attacher ailleurs.

En achevant ces paroles , il quitta Dorhlo d’un air à lui persuader que , frappé de la force de ses raisons, il alloit tout mettre en usage pour secouer le joug d’une ingrate dont il étoit trop épris. Mais il avoit bien d’autres pensées. Dorido lui paroisaoit un traître : C’est un ami faux , disoit-il en luimême ; il n'a point fait mon éloge devant Ctorinia. Il aura plutôt fait un portrait désavantageux de moi , ou dans son entretien avec elle il n’aura pas été question de mon amour. Quoi qu’il en soit , poussons notre pointe ; faisons demander la dame en mariage par mon père; il me servira mieux qu’un rival. Horace prit donc la résolution de découvrir scs sentiments à son père , qui , les ayant approuvés, lui promit son entremise , et se chargea du soin de parler an père de Clorinia ; ce qui ne manqua pas d’arriver bientôt. Les deux vieillards eurent une longue conversation sur cette affaire, et le résultat fut qu’elle se ferait, pourvu que la dame , dont on ne vouloit pas contraindre les inclinations, n’eût aucune répugnance pour ce mariage ; mais , à la première proposition qu'on lui lit d’épouser Horace, elle témoigna tant d’aversion pour ce cavalier, qu’on désespéra de la voir jamais dans la disposition que l’on désirait , et sur cela tout se rompit.

C’est ici qu’il faut déplorer le malheur des hommes qui se laissent dominer par l’amour. Horace, voyant sa passion méprisée, son rival triomphant , sentit tout-à-coup changer son amour en jiaine : il ne regarda plus Clorinia que comme un objet d’horreur ; et , cessant d’écouter la raison , il ne songea qu’à trouver un moyen de se venger en même temps et de la dame et de son amant. Il les fit observer tous denx par un fidèle valet , et ayant découvert à quelle heure et dans quel endroit ils avoieut presque toutes les nuits des entretiens, il ne lui en fallut pas davantage pour concevoir le dessein le plus cruel et le plus horrible que puisse former uu homme possédé d'une fu-

reur infernale. Une nuit, prévenant Dorido, il se rendit dans la ruelle et s'approcha de la petite fenêtre, où la sœur de Valère étoit déjà. Elle le prit dans l’obscurité pour le galant qu’elle attendoit . et lui adressa quelques tendres paroles, qui ne servirent qu’à irriter le ressentiment d’Horace. Le traître garda le silence de peur de se trahir lui-méme ; et de sa main gauche ayant saisi une de celles de Clorinia , que cette dame, dans son erreur, lui tendit entre les barreaux, il la cotqia brusquement avec un couteau bien aiguisé qu’il tenoit dans sa main droite; après quoi il sortit promptement de la ruelle cl se retira chez lui , charmé d’avoir fait une si belle opération.

Représentez-vous le pitoyable spectacle dont furent frappés les proches de Cloriuia , lorsque , attires par les cris dont Scintila remplissoil toute la maison , ils vinrent avec un flambeau et presque nus dans la chambre où étoit l’amante infortunée de Dorido, étendue par terre, évanouie et noyée dans son sang. Mais quand ils s’aperçurent qu’elle avoit une main coupée, le père et la mère tombèrent tous deux comme morts sur le plancher, et ce ne fut pas sans peine qu'ils reprirent leurs esprits, à l’aide de Valère et de deux domestiques, qui arrivèrent au bruit qu'ils avoient entendu. Lo père et la mère étant revenus à eux se doutoient bien , de même que leur fils , qu’il y avoit là— dedans de la faute de Clorinia ; et c’est ce qu’ils auraient pu savoir de .Scintila, s’ils n’eussent pas jugé à propos de remettre cet éclaircissement à une autre fois. Ils crurent qu’ils ne dévoient alors penser qu’à sauver Clorinia , s’il étoit possible. Valère remonta dans son appartement , où il s’habilla à la hâte pour aller chercher lui-même un habile chirurgien de ses amis , pendant que le vieillard , après avoir exhorté ses domestiques à garder le secret sur celte aventure , pour l’honneur de sa maison, s’efforçoit avec eux d’arrêter le sang de sa fille , en enveloppant de linge le bras dont la main avoit été si cruellement séparée.

Valère fut bientôt habillé. Il sortit , entra d'abord dans la ruelle , pour voir si , à la faveur d'une lanterne qu’il faisoit porter devant lui par un valet, il ne trouverait point la main coupée ; mais Horace l’avait emportée avec lui, et l’on ne remarquait rien au bas de la petite fenêtre qu’une raie que le sang avoit faite en coulant le long du mur. Le triste frère de Clorinia en ressentit une nouvelle peine. En continuant son chemin, il rencontra et reconnut Dorido, qui marchoitvers la ruelle ett amant content. Il l’appelle d’une voix foible , et lui dit : Ahl cher ami, où allez-vous? On voit bien que vous ne savez pas la tragitpie scène qui vient de se passer. O malheureuse Clorinia ! Juste ciel! s’écria Dorido ; quel sujet de douleur la fortune

GUZMAN D'ALFAIUCHF.

vous a-t-elle donné? Quel malheur est-il arrivé c hez vous? Un malheur, répondit Valère, que notre famille doit cacher à tout le genre humain ; mais je ne vous en ferai point un mystère : je dois même vous l’apprendre , comme à un ami qui ne refusera point de se joindre à moi pour découvrir l’assassin de ma soeur.

Ces derniers mots troublèrent étrangement Dorido, ou plutôt lui percèrent le cœur. Il demanda d’une voix basse et tremblante de quoi il s’agissoit. Valère le lui dit en peu de paroles, et le pria ensuite de l’accompagner jusque chez le chirurgien; mais Dorido s'en défendit, en lui disant d’un air qui marquoit bien la fureur qui commençoit à l’agiter : Non, non, Valère, employons mieux notre temps. Il ne faut pas nous occuper tons deux d’une même chose , quand nous en avons plusieurs à faire. Chargez-vous tout seul du soin de conduire chez vous le chirurgien , tandis que je vais chercher le barbare qui a pu commettre un crime qu’on ne peut entendre sans frémir. Si je puis déterrer ce perfide, il doit s’attendre à un châtiment digne de sa trahison ; en un mot . ajouta-t-il , laissez-moi vous venger : je sens aussi vivement que vous-même l'infortune de Clorinia.

Là-dessus les deux amis se séparèrent. Dorido reprit le chemin de sa maison , en jurant qu'il ne consulterait que sa colère dans la vengeance qu’il préteudoit tirer d’Horace ; car il ne pouvoit soupçonner un autre d’avoir fait le coup. Aussitôt qu’il fut chex lui , il s’enferma dans son appartement pour y pleurer en liberté la perte de sa maîtresse. Ma chère Clorinia , s’écria-t-il, mon rival jaloux de vos bontés pour moi vous a trompée dans les ténèbres de cette nuit funeste. Vous l’avez pris pour Dorido ! Je suis donc la cause du malheur qui vous est arrivé 1 C’est moi qui ai troublé votre repos : sans moi vous vivriez encore chez votre père dans une parfaite tranquillité ; c’est moi qui vous assassine. Mais votre mort sera bientôt suivie de la mienne : dès le moment que j’aurai immolé Horace à vos ccudres, je vous rejoindrai dans l’éternelle nuit. La seule espérance de vous faire ce sacrifice soutient ma vie. Que ne vous est-il permis dans le sein de la mort de jouir de la juste vengeance que je vous prépare ! Que ne pouvezvous voir tomber les deux mains sacrilèges de l’impie qui a coupé une main innocente.

Enfin Dorido é loi t encore dans les larmes et les gémissements quand le jour parut. Il sortit et se rcudit en diligence chez Clorinia , où il trouva tout le monde dans la consternation. Valère et son père sentirent à sa vue redoubler leur afiliction. Les voilà qui s’embrassent les uns les autres en fondant tous en pleurs. O Dorido, mon fils ! dit le

vieillard ; ma fille est entre la vie et la mot l. Elle a perdu une si grande quantité de sang, que cela seul suffit pour terminer ses jours. Fut-il jamais un père plus malheureux que moi ! Que pensezvous de l'horrible action qui a été commise? Quel homme peut en avoir été capable ? et quelle punition pourra soulager notre douleur ? Seigneur, lui répoodit Dorido, suspendons pour quelque temps nos regrets, et ne nous occupons que d’une chose qui nous importe à tous. Il faut que l’auteur du forfait périsse. Je me suis chargé de son châtiment ; mais, avant que je le punisse d’une manière qui puisse étonner la postérité, il faut que je mis ce que je ne suis point, flecevez-moi pour gendre ; il vaut mieux, pour votre honneur et pour le mien, qu’on dise que Clorinia a été vengée par son époux , que par un ami de son père. Accordez-moi donc votre fille , ajouta-t-il , pendant qu’elle respire encore. Par là vous sauverez sa réputation , et vous ne devrez point à un étranger la consolation que je vous aurai procurée.

Le père et le fils acceptèrent fort volontiers la proposition de Dorido. Elle leur parut très-bonorable pour euz, et très-nécessaire pour prévenir tons les bruits désavantageux qui pourraient se répandre dans le monde sur cette aventure. Le bon homme alla lui-inétne annoncer cette nouvelle à Cloriuia , qui , tout accablée qu’elle étoit de son mal, répandit des larmes de joie ; et tirant des farces de sa foiblesse, elle dit avec transport que, si elle se voyoit femme de Dorido , elle mourrait satisfaite ; puis elle demanda si ce cavalier étoit chez elle, et si l’on vouloit bien permettre qu’elle lui parlât un instant. Comme clic n’avoit alors presque point de fièvre , on crut que l’on pouvoit sans péril lui donner ce coutentcmeut ; néanmoins, dés qu’il se présenta devant son lit, cile fut saisie d’une si grande joie, qu’elle tomba en faiblesse. Cependant cela n’eut pas de suite, on la fit revenir de son évanouissement. Le chirurgien , pour prévenir une seconde défaillance, défendit aux amants de se parler. Ils se contentèrent de s’exprimer par leurs regards tout ce qui se passoit dans leurs âmes. Dorido , remarquant que sa présence sembloit soulager la malade, ne la quitta point de toute la journée. Le soir on fit venir un prêtre et on notaire, et le mariage se fit devant trois parents qu’on avoit envoyé chercher pour en être témoins.

On eût dit les deux jours suivants que Clorinia se portoit beaucoup mieux, et le chirurgien même se Oalloit de l’espérance de l’arracher à la mon . mais il sc trompa dans ses observations. Le lendemain, il prit une fièvre si violente à la malade, qu’on désespéra de sa vie. Alors Dorido, la conqw tant pour morte, ne différa plus à la venger de la

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