CHAPITRE
Guzman quitte enfin le séjour fie Rome. Il arrive à Sienne, et va descendre citez «on ami Pompée, qui lui apprend de mauvaises nouvelles.
Le lendemain de cette triste catastrophe , qui faisoit l’entretien de tout Rome, je sortis de cette ville monté comme un prince, moins riche que je ne pensois, affectant un air galant , et la tète remplie d’idées qui me promettoient beaucoup de plaisir. Je m’avançai vers Sienne , où je m’imaginois mon ami Pompée dans la plus vive impatience de me voir. En arrivant , je demandai où il demeurait , et je me rendis tout droit chez lut.
Il étoit au logis. Il me reçut assez civilement , et toutefois d’un airembarrassé. Seigneur Pompée, lui dis-je en l’embrassant , vous voulez bien quo Guzman votre ami vous témoigne' l’extrême joie qu’il a de vous voir , et de vous connoltrc enfin personnellement. Mon homme ne put sans pâlir entendre prononcer mon nom. Qui? vous, me répo idit-il avec surprise, vous seriez ce même Guzman à qui j’ai mille et mille obligations? Je frémis à ces mots, sans savoir pourquoi, et j’en tirai un mauvais augure. D’où vient, rcpris-jc avec émotion, d’où vient cet étonnement que vous faites paraître à ma vue? C’est ce que vous saurez bieni tôt, repartit le marchand. Je vois bien que j’ai été dupe, et que vous êtes véritablement ce Guzman j d’Alfaracliequej’attendo"».
Je fus frappé de ces paroles comme d’un co-up de foudre, et je pressentis dans ce moment qu’il étoit arrivé quelque malheur à mes bardes. Impatient de l’approfondir , je priai Pompée de s'expliquer plus clairement. Hé bien , me dit-il , vous saurez qu’il a passé par Sienne un cavalier , soi-disaut gentilhomme de l’ambassadeur d’Esjjagne, venant de Rome avec deux valets , et allant à Florence \ar ordre de son maître. Ce cavalier sc donnoit pourceGuzmand’Alfarachc qni m’a rendu service dans une affaire que j’ai eue à Rome , et il avoit les clefs de vos coffres. Je pensai tomber en convulsion quand je l’entendis parler de cette sorte ; et un détail circonstancié qu’il me fit de toute l’aventure acheva de me mettre au désespoir. Je témoignai au marchand que je souhaitois de voir mes coffres. Aussitôt il me conduisit à l'appartement qu’il m’avoit fait préparer; et là , me montrant mes deux grands coffres : Voilà , me dit-il , ceux qu’ils n’ont point emportés ; mais ils les oui eus en leur pouvoir , aussi bien que le troisième, i Je soupirai amèrement, en me souvenant que mou | or et mes bijoux étoient justement dans celui qui I me manqnoit. Je ne laissai pas d’ouvrir les autres ; ! et c’eût été pour moi une grande consolation . si I les voleurs, satisfaits d’avoir mon argent, n’eus*
Sil GUZMAN DALFARACHE.
sont |»s touché à mes habits : je les aurois, je eûmes bientôt soupé; ensuite, comme je fis sèmerais, reconnus pour honnêtes gens. blant d’être fatigué, mon hôte ine reconduisit à
Il faut rendre cette justice à Pompée ; il ne fut mon appartement, où un instant après il me laissa |tas moins affligé que moi quand je lui appris seul , ce qui me fit plaisir , car sa conversation qu’on m'avoit volé la valeur de deux mille écus. m’eunuyoit. Je passai une partie de la nuit à me Après tout , son affliction pouvoit être l’effet de la promener dans ma chambre en rêvant, et je ne me crainte qu’il avoit que je ne l’obligeasse à répon- mis au lit que vers la pointe du jour. J’avois l’csdre des effets volés, quelques bonnes raisons qu’il prit si accablé des pensées différentes qui in’agipùl alléguer pour sa justification. Cependant c’est loient successivement, que je m’endormis à la fin. ce qu’il ne devoit nullement appréhender. Au lieu Ce ne fut |>as pour long-temps. In grand bruit de penser à l’inquiéter là-dessus , j'affec lois de lui qui se fit entendre sur l’escalier me réveilla prescat lier le chagrin qui me dévorait : il me sembloit que dans le moment. J’entendis plusieurs porqu’un homme qui vouloil trancher du petit sei- sonnes qui crioicnl à la fois : Foici le voleur ! gneur ne devoit pas se montrer fort sensible à la voici le voleur !
perte de scs hardes. Néanmoins je l’élois infini- Je tirai les rideaux de mon lit, ne pouvant ment; et j’avois d’autant plus sujet de l’être, que croire les paroles qui frappoient mes oreilles; et je n’a vois point d’autre habit que celui dontj’élois ! j’allois me lever pour savoir ce que j’en devois revêtu, ni d'autre linge que deux chemises qui penser, lorsque je vis entrer dans ma chambra la éloient dans mon porte-mauteau. femme, les enfants et les domestiques du mar-
Je me tourraentois vainement l’esprit pour de- chaud, lesquels, commuant de parler tousenviuer qui pouvoit avoir pris des empreintesou des • semble, me répétèrent ce que j’avois entendu. Je modèles de mes clefs ; je ne savois sur qui je de- ! priai la femme de m’expliquer ce que cela signivois faire tomber mes soupçons ; car, pour Sa va- fioit. Cela signifie , me dit-elle, que le bargtllo vêtira, je l’estimois trop pour me défier de lui. arrivera ici dans une heure avec uu de vos voleurs. Ce n’étoit pourtant pas la faute de Pompée si j’a- et qu’il a envoyé un de ses archers devant pour en vois tant de peine à découvrir l’auteur du larcin , avertir Pompée , qui s’habille pour veuir vous le puisqu’on me contant toute l’histoire, lorsqu’il me ! présenter. Mon hôte , eu effet, ne tarda guère à fit le portrait du faux Guzman, il me dépeignit I m’amener cet archer, que j’interrogeai. Il m'aptrait pour trait Sayavedra, sa taille , ses cheveux, | prit (pie le voleur qui avoit été attrapé étoil celui son air et sa voix. J’étois si prévenu en sa faveur, qui avoit joué le rôle de Guzman, que je me serais fait un crime de le soupçonner 1 Celte nouvelle me rafraîchit un peu le sang. Je sur ces ressemblances. Je dirai plus : quoiqu’il commençai à me flatter que je pourrais recouvrer me souvint que je Pavois laissé seul dans ma du moins une partie de mes effets , puisque nous chambre , le jour que le messager de Sienne y tenions l’auteur du vol. Mon hôte avoit aussi celle vint voir nies coffres, ma prévention pour Saya- pensée, et tout le inonde dans sa maison étoit vedra fut à l’épreuve de ce souvenir. dans une joie inconcevable de cet heureux évé-
Tandisquc nous faisions, mon hôte et moi, des : nement. Je donnai à l’archer une pistole, pour réflexions très-inutiles sur ce vol, il arriva un do- I être venu au grand galop me l’annoncer; et je mestique qui nous dit que le souper étoit prêt. ‘ m'habillai à la hâte pour aller reconnoitrc le fri- Nous descendîmes à l’instant dans une salle où pon qui m’avoit représenté. Pompée, de son côté. Pon avoit servi, et nous nous mimes à table sans s*î disposoit à m’accompagner, pour parler aux appétit et d’un air assez triste. Pompée , s’aperce- juges en ma faveur. Dans le temps que nous vaut que les morceaux me demeuraient dans la raisonnions là-dessus, un valet du logis accourut bouche, médit : SeigncurGuzman, vos effets ne sont j pour nous dire que le bargello à cheval étoit pas si bieu perdus qu’ils ne puissent se retrouver. | à la porte, tandis que ses archers menoient le J'ai fait mes diligences. J’ai mis aux trousses de i voleur eu prison. Le marchand envoya son donos voleurs le bargello , qui est de mes amis , et 1 mestique prier de notre part monsieur le prévôt je vous avoue que je compte fort sur lui; il re- de vouloir bien mettra pied à terre, et monter viendra ce soir ou demain ; j’espère qu’il nous : à mon appartement.
apportera quelque bonne nouvelle. Je le souhaite, j Le bargtllo , fanfaron s’il en fut jamais, y lui répondis-jc; mais, entra nous, je ne crois pas i entra comme en triomphe. Il nous conta d'abord qu’il y ait beaucoup de fond à faire sur ces sortes . de quelle manière intrépide il avoit arrêté le de gens, surtout lorsqu’il s’agit de restitution. voleur; et sc perdant dans des digressions qui Quoique la table fut couverte de mets délicats, faisoient peu d'honneur à sa modestie , il in’imcl que nous eussions d’excellent vin , nous étions patienta. J’interrompis son récit héroïque pour si peu en humeur de boire eide manger, que nous lui demander ce qu’il m’importoit le plus de