CHAPITRE III. SS
vn oit , c’cst à-dire des nouvelles de mon argent. Pour de l'argent , me r^|iondit-il d’un air froid , il n’avoil sur lui que vingt-cinq pistoles , et il ne faut pas s'en étonner. Quoiqu’il ait fait le premier personnage dans cette pièce , il n’est pas le chef de sa bande. C’est un certain Aleiandre Bentivoglio, dont je n’ai que trop entendu parler, et •gui pourra bien un jour tomber sous ma patte. Néanmoins, ponrsuivit-il , consolez - vous. Nous avons en notre puissance le misérable qui est cause de votre malheur, et que je promets de faire pendre. A ce discours impertinent , j’eus de la peine à retenir ma colère. J'aurois volontiers été le bourreau de M. le prévôt qui me parloit ainsi , de l’archer pour ma pistole, et du marchand qui , par son imprudence, m’avoit mis dans l’embarras où je me Irouvois. J’cnrageois do hou cœur. Le targetto, s’apercevant du peu de satisfaction que j’avois de sa course, au lieu qu’il altendoit de moi quelque récompense , sortit très-mécontent de ma seigneurie, en disant à mon hôte que, s’il eût cru que je savois si mal r connoître ce que l’on faisoit pour moi , il ne se seroit pas donné tant de peine.
Après qu'il fut sorti , Pompée demanda son manteau , et me dit qu’il alloit solliciter les juges. Tour moi , curieux de voir le voleur qui étoit en prison , je m’y transportai ; et ce ne fut pas sans étonnement que je reconnus en lui Sayavcdra, quelque portrait ressemblant qu’on m’eût fait de ce fripon. Sitôt qu’il me vit, il vint se jeter à mes pieds. Il étoit plus pâle que la mort. Il me demanda pardon. Mon cher seigneur don Guzman , me dit-il tout en pleurs , ayez pitié d'un malheureux qui se repent de vous avoir trahi. Il alloit continuer, car il avoit préparé une langue harangue pour m’attendrir; mais je ne lui bissai pas Te temps d'en dire davantage. Je l'accablai de reproches ; et toutefois en les lui faisant je sentois que ma colère s’afloihlissoit peu à peu. Tous les mouvements d’indigualion qui m’agitoicnl firent pbcc insensiblement à des sentiments de compassion , dont j’aurois eu la foiblesse de donner des marques, si je u’eusse pris le parti de m’éloigner brusquement d'un iraltre qui aurait été tout au moins envoyé aux galères , si la justice à Sienne eût en alors des ministres un peu sévères .
Les juges de ce icmps-là, tu vas le voir, ami lecteur, firent ce que mille autres avoient fait avant eux , et ce que dix mille autres ont fait après. Ils me députèrent le jour suivant un greffier, pour me proposer de me rendre partie du voleur emprisonné. Je fis réponse que je le vnulois bien , pourvu qu’il me fit restituer tout ce qui m’avoit été dérobé, autrement non; qtie
je ne demandois point la mort dn pécheur ; que ma bourse, quand on le pendrait, n’en seroit pas en meilleur état; en un mot, que je ne souhailois rien autre chose que mon argent et mes bardes, et que j'y renonçois, puisque le tout étoit en trop bonnes mains pour que je pusse le rattraper. Le greffier n’eut pas plus tôt fait rapport aux juges deeequejelui avois dit, que, considérant qu’il n’v avoit point d’autres espèces à prétendre dans ce procès que celles dont on avoit trouvé le voleur nanti , ils se contentèrent de le condamner au carcan pour deux ou trois heures , et à un bannissement perpétuel du territoire de Sienne. Ces magistrats équitables disoient, pour qu'on excusât un châtiment si doux, que le coupable n’ayant aucune marque de feu sur les épaules, c’étoit une preuve qu’il n’avoit jamais été trouvé en faute que cette fois-là, et qu’il méritoit par conséquent quelque indulgence. La bonne raison pour faire grâce à tin voleur de profession ! Et n’est-ce pas un jugement bien judicieux que de le bannir d’un pays où il a volé? C’est comme si on lui disoit : Va-l’en, mon ami, on te permet d’aller voler ailleurs.
Je ne savois point encore à quoi les juges avoient condamné Sayavcdra , et je tlinois chez Pompée, lorsqu’un domestique du logis, qui avoit oui prononcer la sentence , entra dans b salle tout essouffié, et d'un air aussi content que s’il m’eût apporté mes effets : De la joie, seigneur don Guzman, s’écria-t-il, de la joie 1 Votre larron est condamné au carcan , et l’on doit bientôt l’y attacher. Il ne tiendra qu’à vous de voir cette exécution. Dans ce moment, j'aurois voulu que ce sot eût été mon valet , et être dans un endroit où j’eusse pu librement lui casser les dents à coups de poiug. Je n’ai de ina vie été si tenté de battre un homme que je le fus dans cette occasion. Cependant il me fallut dévorer mon chagrin , de même qne le changement qui se Gt dès ce jour -là dans mon hôte. Il passa tout-àcoup d’une extrémité à une autre; il ne me regarda plus que comme un étranger qui l’incommodoit , et dont il auroit souhaité d’étre défait.
Est-il possible, me diras-tu ? Quoi ! ce Pompée à qui tu avois rendu service, et qui, dans toutes ses lettres, t’avoit paru si pénétré de reconnoissance , ce même Pompée te paya d’ingratitude ? Sans doute. Il prit un air glacé avec moi , et me fit assez voir qu’il m’auroit voulu déjà bien loin. J’y coutrilmai peut - être , en lui disant indiscrètement qne je ne retournois point à Home, ou du moins de long-temps ; ce qui lui faisant juger que j’allois lui devenir inutile , et que , selon toutes les apparences , nous n'aurions plus de commerce ensemble, il ne se soucia plus guère que je fusse content ou mécontent de lui. 11
me demanda même sans façon quand je inc proposais de partir ; je lui répondis que ce seroit dès le lendemain. Il me répliqua froidement qu’il étoit fâché démon départ, sans me faire aucune instance pour le différer. Enfin je crevois de dépit d’avoir obligé de lionne grâce un homme qui , bien éloigné de m’offrir sa bourse par reconnoissance , ou ponr compenser ce qu’il m'avoit fait perdre, étoit ■ assez ingrat pour compter tous les moments que je passois dans sa maison. Aussi la première chose que je fis le jour suivant fut de prendre congé de lui d’une manière qui lui marqua bien ce que je pensois de lui.