‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 418 sur 734 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Guzman , Il quelques milles de Sienne, rencontre Sayavedra, le prend h son service, et l'emmène avec lui à

Florence.

J’avois tant d’envie de m’éloigner de Sienne , que je donnai d’abord des deux à mon cheval , si bien que je disparus comme un éclair aux yeux de Pompée. Quand j’eus fait quelques milles, j’aperçus de loin un homme à pied , qui me parut avoir toute la figure de mon fripon de Sayavedra. Comme en effet c’étoit lui qui , pour obéir à la sentence qui le condamnoit à un bannissement, sc liàtoit de sortir de l’état de Sienne pour aller dans un autre exercer ses talents.

Je ne pus me défendre d’un mouvement de pitié à la vue de ce misérable; et rac souvenant moins de la trahison qu’il m’avoit faite , que du service qu’il m’avoit rendu le jour de l’aventure du cochon, je n’eus pas la force de ne vouloir pas lui parler. Il m’avoit aussi reconnu ; et , lorsque je passai près de lui , il vint tout-à-coup, le visage baigné de larmes , m’embrasser la botte, en me demandant mille pardons de son ingratitude et de sa perfidie. Il ajouta qu’il souhaiterait de toute son âme , pour expier sa faute , me servir en esclave toute sa Tie; et que, si je voulois le prendre pour mon valet , je pouvois compter sur le serment qu*il me faisoit d’être le serviteur du monde le plus fidèle. Après avoir fait mes réflexiops sur ce qu’il me proposoit, il me sembla que je ne ferais point si mal d’accepter sa proposition.

Ne vas-tu pas encore me blâmer de m’être chargé d’un domestique dont je connoissots le caractère, et qui , m’ayant déjà dévalisé , ne pouvoit manquer de récidiver à la première occasion ? Je sais, par ma propre expérience, qu’on ne se défait pas aisément de ses mauvaises inclinations. Mais, outre que dans la disette d’espèces où j’étois alors, j’avois peu de chose à perdre, que diable aurois-je fait d’un valet plein de probité ? Dans

LFAÜACIIE.

le métier que je pressentois bien qu’il me faudrait bientôt faire , j’avois besoin d’un virtuoso, et je le voyois tout trouvé dans ce garçon-là. Un habile homme doit savoir sc servir de tout.

Je pris donc à mon service Sayavedra ; et je me louai autant dans la suite d’avoir renoué avec lui , que j’avois eu auparavant de regret de l'avoir connu. Il me fit bien voir, lorsque nous arrivâmes à la couchée, que je n’avois pas fait une mauvaise affaire en l’attachant à moi. Il fut toujours en mouvement pour tâcher de me rendre par ses soins le gîte commode. J’admirois son attention à pourvoir à mes besoins et à prévenir tous nies désirs. En vérité, l’ardeur de son zèle et son bon esprit, dont il me donnoit à tout moment des preuves , me consolèrent de la perte de mes hardes. I* jour suivant, de grand matin , nous nous remîmes en marche, l’un à cheval et l’autre à pied, et nous nous rendîmes enfin à Florence , qu’on m’avoit peinte avec de si belles Couleurs. Cependant , quelque éloge qu’on m’en eût fait , elle me surprit par la magnificence de ses édifices. Sayavedra, qui m’observoit, me dit en souriant : Il me semble que la vue de cette ville vous frappe agréablement. J’en suis charmé, lui répondis-je ; elle me paraît admirable. Je ne croyois pas qu’il y eût dans le monde une autre Rome. Oh ! vraiment , reprit-il , vous n’en voyez que les dehors et la situation , qui véritablement ont de quoi plaire aux yeux ; mais c’est le dedans qu’il faut considérer. Les maisons des particuliers, qui pourraient passer pour autant de palais, sont ornées d’une infinité de beaux ouvrages d’architecture. C’est avec raison qu’on appelle Florence la huitième merveille du monde , puisque c’est la fleur des fleurs , et la fleur de toute lTlalic. Là-dessus Sayavedra s’étant mis en train de parle r, me conta l’histoire de Florence depuis les guerres civiles de Catilina jusqu’à l’état présent où elle se tronvoit.

Mon écuyer, qui connoissoit parfaitement cette ville pour y avoir demeuré quelque temps, me conduisit à une des plus fameuses hôtelleries, où il lui plut de me faire passer pour un gentilhomme espagnol, nommé don Guzman, neveu de l’ambassadeur d’Espagne à Rome. Il fit effrontément confidence à l’hôte de ma qualité. Comme uous étions sans bagage , et que uous n’avions même qu’un cheval , cela péchoil un peu contre la vraisemblance ; mais mon valet , pour ramener la chose au vraisemblable , dit qu’ayant été obligés de partir à la hâte, nous avions chargé une personne do nous envoyer nos ballots par le messager, qui devoit arriver incessamment. Quoique l’hôtellerie fût pleine de cavaliers d’importance , il me fit avoir une des plus belles chambres : il fit accroire à l’hôte que je venois à Florence de la part de Tarn-

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