‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 419 sur 734 · CHAPITRE V. M · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. M

bassadeur pour une affaire de coim{ucnce , el nue probablement j’v ferais un assez long séjour ; ce (jui réjouit fort monsieur le maître, et fut cause qu’il eut avec moi des manières très-respectueuses. Le prudent Sayavedra fut d’avis que nous achetassions le lendemain un grand coffre que nous dirions être plein de nos meilleurs effets, et que nous remplirions ensuite dece qu’il plairait à la fortune ! de nous envoyer. J’approuvai sa pensée, et je le chargeai du soin de cette emplette.

Guzman parolt i la cour du grand-duc. Une dame devient amoureuse de lui

La grande -d uchesse , dans ce tcmps-là , venoit d’accoucher d’un prince , ou plutôt de relever de scs couches ; et il y avoit tous les jours au palais quelque fête, où toutes les personnes de disiinctiou de l’un et de l’autre sexe ne manquoient pas de sc trouver ; et chacun y étoit bien reçu. Les cavaliers qui logeoicnt dans mon hôtellerie , et qui tous étaient de la meilleure noblesse du pays, n’étant venus à Florence que pour avoir part à ces divertissements, s’y montraient d’autant plus assidus , qu’ils faisoient par là leur cour à leur prince. Mon hôte me demanda le premier soir si je voulois être servi en particulier, ou manger avec ces gentilshommes. Je répondis que j’aurais l’honneur de souper avec eux ; et l’heure en étant venue , j’entrai dans la salle où ils se disposoient à sc mettre à table. J’v parus d’un air aisé , faisant l’homme i de condition, ce que je n’entendois pas trop mal; et, après les avoir salués cavalièrement, j’allai j m’asseoir au haut bout sur une chaise qui m’y fut | présentée par Sayavedra , qui savoit merveilleusement sc prêter aux fazzis.

Ce début m’attira les regards de tous ces messieurs, qui , souhaitant d’apprendre qui j’étois, se le demandoient les uns aux autres à l’oreille fort inutilement. Ils avoient une grande impatience de m’entendre parler, pour découvrir, par mon accent , de quelle nation je pou vois être. J’avois la malice de les tenir dans l’incertitude sur cola. Ils avoient beau , par de petites honnêtetés , vouloir me faire entrer en conversation avec eux, je leur répondois moins par des paroles que par des airs de tête et des mines pleines de politesse. Néanmoins, comme je ne pouvois me dispenser de lâcher quelques mots, je passai pour Romain dans leur esprit. Mais ayant donné eu espagnol un ordre à Sayave-

* Les aventures de Guzman à la cour du grand-duc sont de l’invention de M. Bremont, qui les a mises dans ce chapitre et dans le suivant , à la place de la description et de l'histoire ennuyeuse que l'auteur espagnol y fait de la ville de Florence. J’ai cru devoir, en cet endroit, préférer le copiste à l'original.

<lra, je les remis en défaut, lin de ces gentilshommes , pins curieux que tous les autres , se leva de table pour aller questionner l’hOlc sur mon chapitre. Quelques instants après étant venu reprendre sa place d’un air content , il parla tout bas à ses voisins, ceux-ci i d’autres, et me voilà reconnu de toute la compagnie pour le neven de l'ambassadeur d’Espagne.

Le souper fini, tous ces nobles, me regardant comme un jeune seigneur, firent un cercle autour de moi , et l’un des principaux m'adressant la parole , me dit que je ne savois peut-être pas encore qu’il y avoit presque tous les jours bal à la cour pour la naissance du prince -, qu’il y en auroit un ce soir-là , et que, si j’avois la moindre envie d’y aller , ces messieurs et lui se feraient un plaisir de m’y conduire. Je répoudis à ce gentilhomme qu’une offre si obligeante n’étoit point i rejeter ; qu’à la vérité mon babil de voyageur s’opposoit un peu à ma curiosité ; que néanmoins , comme je n’étois pas connu à Florence, j’aurais l'honneur d’accompagner ces cavaliers , pour prendre part avec eux à une sorte de divertissement que j’aimois à la fureur. Ils étoient tous habillés magnifiquement. Pour moi , je ne pus faire antre chose que mettre une de mes deux chemises blanches qui étoient dans mon porte-manteau , et me redresser un peu. Cependant , tout mal vêtu que j'étois en comparaison des autres, je vais te dire ce qui m’arriva.

Quand nous entrâmes dans la salle du bal , oh le grand-duc étoit déjà , et où il y avoit assez grosse compagnie, ce prince attacha ses yeux sur moi. D'abord j'en fus déconcerté. Je m’imaginai qu'il trouvoit mon habillement trop modeste , on quelque chose enfin de ridicule en ma personne ; et ce qui acheva de me le persuader, c'est qu’il me fit remarquer à un seigneur de sa cour , auquel il parla tout bas , de façon qu’il me sembla qu’il lui ilonnoit ordre de s’informer qui j’étois. Je ne me trompois point. Le courtisan , que je ne perdois point de vue, perça la fouie pour venir joindre un des gentilshommes avec qui j’étois venu, lui dit quelque chose à l’oreille ; et , après qu’on lui eut répondu de la même manière , retourna près du graud-duc , à qui je m’aperçus qu’il rendoit compte de sa commission. Tous ces mouvements me paroissoient assez équivoques , et je ne savois encore ce que j’en devois juger , lorsque le même gentilhomme à qui le courtisan avoit parlé s’approcha de moi , et me dit : On vous connoit bien , seigneur cavalier; le grand-duc sait que vous êtes pareut de monsieur l'ambassadeur d'Espagne à Rome. Jo vous conseille d'aller dèsà présent saluer ce prince, il vous regarde sans cesse et désire apparemment que vous preniez celte liberté.

MS

GUZMAN D'ALFARACIIE.

Je suivis le conseil du gentilhomme, croyant ne imuvoir m'en dispenser. Je m’avançai vers le grand-duc, qui, pénétrant mou dessein, eut la hontéde me faire faire place lui-même. Je commençai par une profonde révérence: ensuite je dis en italien à S. A. , d'un air libre et respectueux tout ensemble, que je ne faisois que d’arriver à Florence, et que je lui demandois mille pardons si j’osois, dans un bal, lui rendre mes très-humbles respects; mais que , venant d’apprendre qu’elle avoit eu la curiosité de vouloir savoir mon nom , je veno» moi -même le lui dire. Je le sais déjà , me répondit ce prince , et je ne suis pas peu surpris d’entendre un Espagnol parler aussi bien l'italien qu'un Romain naturel. Je répliquai à cela, en espagnol , que j’avois fait un assez long séjour à Rome, Il me repartit en langue castillane , qu’il aimoitetne parloit point mal , que rarement les personnesde mon pays apprenoient à prononcer l’italien si parfaitement. Fuis, faisant tomber l’entretien sur mon oncle l’ambassadeur , il me dit qu’il le connoissoit pour avoir eu plus d’une affaire à traiter avec lui ; qu’il l’cstimoit et souhaitoit d’avoir occasion de le lui témoigner en ma personne. Il eut ensuite la hontéde m’inviter à fréquenter sa cour, eide me dire mille choses obligeantes, auxquelles je ne répondis que par des révérences jusqu’à terre. Ce ne fut pas tout : la grande-duchesse arriva dans ce moment. J’eus l’bonneur de la saluer aussi , et de lui être présenté par le prince son époux, qui lui ditquij’étois. En vérité, je me tirai de ce mauvais pas plus galamment peut-être que ne l'aurait fait J ma place un véritable neveu de l'ambassadeur d’Espagne.

Le bal alors commença. Je me retirai aussitôt à l’écart, de peur d’embarrasser les danseurs. Après trois ou quatre danses, une dame qui alloit danser à son tour, et à qui le duc avoit fait signe de me prendre, vint à moi. Je fis semblant de vouloir me dispenser d’entrer en danse, quoique j’en eusse grande envie ; je la priai de considérer que je venois de descendre de cheval, ainsi qu’elle le pouvoit voir à mon affreux négligé. le prince , qui m’observoit , me cria, pour finir la contestation, que, quand même j'aurois des bottes, il ne fandroit pas que je refusasse de danser avec une dame si aimable. A cet ordre précis, je cessai de faire des façons ; j’obéis; et je dansai avec tant de grâce et de noblesse, que je m’attirai les applaudissements de toute l’assemblée, la grande-duchesse surtout, qui préféroit Terpsicbore à toutes les autres muses , fut si contente de moi, qu’elle m’obligea de danser plusiestrs danses nouvelles, dont je lui parus m'acquitter également bien , ce qui m’agita terriblement , et me rendit si gai, si Ladin, que j’en contai a toutes les dames. Je te

dirai plus, ami lecteur, dusse-je passer pour nn fat dans ton esprit, que les Florentines , qui sont les femmes de l’Italie qui se commissent le mieux aux bons airs, me trouvèrent très-agréable.

Il y avoit, entre autres, trois jeunes personnes qui faisoient le plus bel ornement du bal ; je n’ai jamais vu de beautés plus piquantes. Elles auraient fort embarrassé un honnête homme qui eût eu à choisir entre elles. Je me serais toutefois déterminé en faveur d'une brune, qui me faisoit pencher de son côté par un certain je ne sais quoi que les deux autres n'avoient pas. Aussi je m'attachai particulièrement à danser avec celle-là. En dits gentilshommes qui m'avoient amené au palais s'aperçut que j’eu voulois à celte brune ; et s’appro- (hant de moi ; Seigneur don Guzman, me dit-il avec un souris, vous ferez bien des jaloux si vous continuez ; la dame est une riche veuve qui a un grand nombre d’amants. Ce discoure flatta ma vanité, et m’inspira le dessein de tenter la conquête d’un cœur disputé par tant de rivaux. Je hasardai quelques douceurs , qui ne furent point mal reçues ; mais dans le temps que de favorables apparences m’exciloient à pousser ma pointe, il prit fantaisie à la grande-duchesse, qui n’avoit point encore dansé depuis qu’elle étoil relevée, de vouloir que j’eusse l’honneur de danser avec elle. Four le coup, prévoyant les conséquences , je fis tout mon possible pour m’en défendre : il fallut pourtant en passer par là. Le grand-duc, quoiqu’il approuvât le respect que je faisois paraître en cela pour la princesse, me téwigna par une inclination de tête, qu’il désirait que je fisse ce qu’elle souhaitoil ; il n’y eut plus moyen de reculer. Je dansai donc, et encore mieux que je n’avois fait ; ce qui donna tant de plaisir à la duchesse, qu’elle ne sc lassoit point de danser avec moi. Le prince fut obligé de la prier de se ménager, de peur qu’un trop grand mouvement ne l'incommodât ; de sorte que le bal finit là.

Leurs altesses se retirèrent. Je les accompagnai jusqu'à leur appartement avec les seigneurs de leur cour, et je revins ensuite d’un air empresse dans la salle du bal , où je trouvai ma belle brune qui étoil prête à sortir. Je savois si bien faire le passionné, que j'eus la satisfaction de remarquer qu’elle ne me quittoit point sans regret Sitôt que je me vis séparé d’elle, je repris le chemin de l’Iiôtdleric avec nos gentilshommes, qui me rejoignirent. J’étois si occupé des honneurs que j’avois reçus ce soir-là , que je répondis assez mal aux compliments que ces messieurs me firent sur le talent que j’avois pour la danse, fêtant tous arrivés à l’ hôtellerie , nous primes congé fort poliment les uns des autres , et chacun se relira daus sa chambre.

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