‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 420 sur 734 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Lorsque je me vis dans la mienne avec Sayavedra: Mon ami, lui dis-jc, la joie inc suiïoque. J’ étouffe rois, si je ne déchargeois mon cœur. En même temps je lui détaillai tout ce qui m’étoit arrivé au bal , dont j’avois fait tout le plaisir ; les louanges infinies qui m’avoient été données par la duchesse, et l’accueil obligeant que le duc m’avoit fait. Mon confident n’aimoit que le solide : il regardoit les applaudissements comme de la fumée; mais l’article de la veuve le frappa. Je vis briller dans ses yeux la joie que lui causa cet endroit de mon récit. Tasse pour celui-là , me dit-il ; cela vous |>cut mener à quelque chose, si vous savez bien profiler de l’heureuse disposition où vos manières ont mis cette dame à votre égard. Nous employâmes, Sayavcdra et moi, plus de la moitié de la nuit à bâtir des châteaux là-dessus, et à délibérer sur ce qu’il falloit faire pour conduire cette aventure â une bonne fin. Il fut arrêté dans notre conseil que nous achèterions, dès le jour suivant, i le grand coffre dont nous avions déjà parlé , cl que je ferois la dépense de l’habit le plus propre que ma bourse le pourroit permet ire, jniur soutenir à la cour le persounage que j'avois commencé d’y jouer.

Celte résolution prise , je chargeai mon valet de se mettre en campagne de très-grand matin pour l’exécuter ; après quoi je l’envoyai coucher, i Pour moi, je ne pus fermer Toril de tout le reste j de la uuit , et il étoit déjà grand jour , lorsque , à force de me bercer de chimères, je m'assoupis un peu. Mon sommeil ne dura pas long-temps. Sayavedra, qui revenoit de faire ses commissions, entra dans ma chambre et me réveilla. Il éioit suivi d’un tailleur, chez lequel il avoit trouvé un habit tout fait , et qui n’avoit jamais été porté. Le tailleur me dit que cet habit lui ayant été commandé par an jeune seigneur qui avoit tout-à-coup disparu de la cour après y avoir perdu au jeu une grosse somme, lui étoit demeuré, et qu’il ne demandoit pas mieux que de s’en défaire à bon marché. Je me levai promptement pour l’essayer , et, par le plus grand bonheur du monde , quand on l’auroit fait exprès pour moi , il n’eût pas été plus juste pour ma taille. Il ne fut plus question que de savoir combien on le vouloit vendre. Nous nous accordâmes là-dessus , après une dispute qui auroit été plus longue, si le tailleur n’avoit pas eu besoin d’argent, et moi une furieuse envie d’avoir cet habit, auquel je Gs ajouter quelques passements d’or à ma fantaisie ; ce qui acheva de le rendre magnifique et à la mode de Rome.

Je n’eus pas plus tôt payé et renvoyé le tailleur, que mon hôte monta dans ma chambre pour me dire qu’on m’avoit apporté de la part du grandduc, pendant que je durmois, un régal de vin , de

fruits et de confitures, présent que ce prince avoit coutume de faire aux illustres étrangers qui passoient par sa cour ; mais qu’il n’avoil osé troubler mon repos pour m’en donner avis. Je ne fus point fâché de n’avoir pas vu le gentilhomme que le duc avoit chargé de conduire ce présent; il m’auroit fallu en payer le |>orl ; et, dans le besoin ( que j’avois de tout mon argent |>our me mettre en étal de briller à la cour, je ne pouvois trop le ; ménager. Je crojois donc qu’il ne m’en coûterait | rien pour cela ; c’est en quoi je me irompois. A peine l’hôte cul-il fait apporter dans ma chambre le vin et les fruits du prince , qu’on vint m’aiinoncer le même gentilhomme que son altesse | m’avoit envoyé. Il fallut essuyer sa harangue ba- I nale, qu’il finit en me disant que la duchesse soui hailoil de me voir Taprès-dînée. Je fis sur cela de grands compliments au gentilhomme, que Sayavcdra, en écuyer bien instruit , atteudoit à la porte i |M)ur lui glisser dans la main quelques écus. Je m'amusai ensuite à essayer le reste de nos emplettes, comme bas de soie, chapeau fin, rubans, souliers propres, linge, gants, et toutes les autres choses nécessaires pour assortir l'habit. Voyant que rien ne manquoit, je commençai par me raser, peigner, décrasser et poudrer ; puis m’étant habillé en me regardant saus cesse dans un miroir ,

I je me tournai vers mon confident pour lui deman- | der ce qu’il jugeoil qu’on pût ajouter à mon ajustement. Il me répondit qu’il ine trouvoit si bien comme j’étois , qu’il serait fort trompé, si ce jourlà je ne faisois mourir de jalousie tous les galants, et toutes les femmes d'amour. Je ne laissai pas pourtant de me parer de ma belle chaîne d’or, et d’attacher au bas, avec un beau ruban, un portrait en miniature de mon cher maître , qu’il m’avoit aussi donné la veille de mon départ.

J’élois, comme un autre Narcisse , enchanté de moi-même. J’aurais déjà voulu être au palais, tant j’avois d’impatience d’y montrer ma figure. Je crois que j’y aurais été sans prendre aucune nourriture, si Sayavcdra uc m’eût représenté qu’on ne devoil pas négliger le dedans ; que le dehors en dépendoit, et qu’un estomac bien bourré étoit plus propre qu’un vide à donner au visage un beau coloris. Quoique je n’eusse point d'appétit, car j’étois rassasié de ma parure, et Ton aurait dit que mon ventre eût été aussi rempli de vent que ma tête, je me laissai persuader. Je mangeai quelques morceaux de ce que mon confident me fit apporter dans ma chambre; encore cus-jc si grand'|)cur de me salir en mangeant, que ce ne fut pas sans inquiétude que j’achevai de dîner. Je tâtai des fruits du duc, et bus quelques coups d’un verdet dont ce prince les avoit accompagnés. Je trouvai ce vin exquis, et je jugeai

qu'il devoit donner du brillant dans la convenu- | lui promis, pour qu'elle fùl plus sûre de ses pas, lion, quand on n’en avoit pris que modérément. que jo viendrais l’après-dinée lui donner encore Après ce petit repas, je me promenai en nie car- une leçon. Elle se faisoit par avance un plaisir rant dans ma chambre. Je consultai encore mon extrême de la surprise générale qu’elle causeroit écuyer sur ma personne, cl il m’assura de nouveau en dansant ces nouvelles danses, et elle me défenque j’étois un cavalier à peindre. Sur son témoi- j dit d'en parler à personne, gnage, confirmé par mon amour-propre, je sortis C’étoit un fort beau concert qui devoit faire ce pour me rendre au palais avec Savavedra , qui, jour-là le divertissement de la cour; et je ne pour me faire plus d'honneur , avoit fait aussi manquai pas d’y paraître avec tout mon mérite, quel (j u es achats pour lui aux dépens de ma bourse, après avoir légèrement soupe dans l’hôtellerie. II qui se ressentoit furieusement des saignées qu’on n’est pas, je crois, nécessaire de le dire qu’en envenoil de lui faire. tranl dans la salle, où tout le monde étoit déjà

Je fus reçu chez le grand-duc avec tons les lion- assemblé, je cherchai des yeux ma charmante neurs qu’auroit pu prétendre mon oncle même veuve. J’eus peu de peine à la démêler. Sa parure l'ambassadeur, s’il eût été à ma place. Ix? prince riche et brillante, et plus encore ses divins appas, me lit d’abord des honnêtetés que je ne dus qu'à la faisoient aisément distinguer. Je jurera» bien ma lionne mine et qu’à ma gentillesse ; et ensuite ! que j’avois un peu de part aux peines qu’elle s’éil mit notre ambassadeur sur le tapis, et me dit : toit données ponr s'ajuster, comme je ne doute des choses dans l’espérance qu’à mon retour à ! |»s que, de son côté, en me voyant, elle ne se fil Rome je les rapporterais à son excellence. C*éloil honneur du soin que j’avois pris de m’adoniser. le prince du monde le plus politique. Il ne parloit Je m’approchai d’elle avec un empressement qui le plus souvent que jMiur faire parler. Tantôt par ne lui déplut point. Nous voilà tous deux à nous des paroles flatteuses, et tantôt par de petites cou- regarder, à nous contempler, à nous admirer l’uu tradictions, il tàchoit de m'engager à raisonner l'autre, et à nous lancer sans quartier des trait» sur des matières délicates. Il se flatloit qu’il pour- de feu; c’étoit à qui en décocherait davantage, roit m'échapper des choses dont il tirerait qnel- | Tout cela alloit fort bien. Mais avec toutes ces ten* qnes lumières ; ce qui sans doute serait arrivé, si dres œillades, je demeurais incertain de mou sort; j’eusse été capable de trahir mon maître, qui, |>ar ri n’ayant pas beaucoup de temps à perdre , je complaisance ou par facilité , m’avoit plus d’une crus devoir m’expliquer plus clairement. J’en fois entretenu des affaires les plus secrètes. Mais avois une belle occasion ce soir-là, puisque j’étois je me tennis si bien sur mes gardes avec le grand- si près d’elle que je pouvois lui parler sans être duc, qu’il eût beau me retenir auprès de lui deux , entendu de personne.

heures, je ne lui lâchai pas un mol indiscrètement. ‘ Madame, lui dis-je tout bas d’une voix trenv- 11 cessa enfin de me tâter; et changeant de dis- ldanteet passionnée, à quel châtiment condamnécours , de peur de m’inspirer quelque défiance, l iez-vous un téméraire quLoscroit vous aimer et il me dit d’aller voir la duchesse, qui m’attendoit vous le dire? La dame rougir un peu de cette impatiemment. j question, et me répondit que ce téméraire pour-

Je fus bien aise qu’il me congédiât , pour rom- roit être tel cpi’on n’aurait pas la force de se répre un entretien qui me fatiguoit, et je volai chez soudre à le punir. Je sentis à cette réponse un celle princesse, qui commençoit effectivement à j transport de joie si vif, que je lui repartis d’un s’impatienter de ce que je tardois tant à me ren- ton animé : Quelle contrainte , madame, après ce dre auprès d’elle. Pourquoi donc , me dit son ; que je viens d’entendre, de ne pouvoir me jeter à altesse, avez- vous été si long- tempe avec le grand- vos pieds! Plaignez -moi d’être obligé de saduc ? Madame, lui répondis-je en faisant le dis- criûer le plaisir de vous marquer ma reconnoiscret , il m’a fait plusieurs questions sur les cours sauce au respect que je dois à leurs altesses. Ma de Home et d'Espagne; cela nous a menés loin, et veuve jeta sur moi un regard lauguissant, et ne m’a empêché de venir plus tôt recevoir vos or- me dit rien ; il est vrai que c’étoit m’en dire plus «1res. Je pris hier au soir, répliqua la duchesse, que si elle m’eût tenu les discours les plus touun fort grand plaisir à vous voir danser, surtout chants. Aussi j’en fus si pénétré, si transporté de vos deux dernières danses ; j’ai envie de les ap- plaisir, (pie, ne pouvant plus parler moi-même, prendre, et je veux que vous me les montriez. Je je gardai le silence pendant quelques moments, lui répondis que je ne demandois pas mieux que laissant à mes soupirs faire l’office de ma langue, de lui rendre mes très-humbles serv ices. Elle Je n’élois pas encore bien revenu de ce ravisseavoit tant de disposition à la danse, qu’en moins ment qui m’ôloit l’usage de la parole, quand ma d uue heure je la mis en état de les pouvoir dan- veuve, me poussant le coude, me dit d’un air cfser toutes tUtiv au bal le lendemain au soir, et je frayé : Ou nous observe. La grandc-duchessc nous

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