‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 421 sur 734 · CHAPITRE VI. si · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. si

regarde avec une attention qui m'embarrasse ; éloignez-vous un peu «le moi, je tous prie, Je me retirai aussitôt . en disant que la princesse étoit bien cruelle de venir troubler les plus doux instants de ma vie. Je m’écartai donc de ma belle veuve, et m’avançai vers la duchesse, pour employer du moins à lui faire ma cour le temps qu’il m’étoit défendu d’étre auprès de mon adorable brune. Je me glissai derrière la chaise de son altesse, d’où, comme si j’eusse été jusque U fort attentif au concert, je m'écriai : Il faut avouer qu’on ne peut rien entendre de plus agréable. Dans le fond cela étoit vrai : le grand-duc se piquoit d’avoir les plus habiles joueurs d’instruments et les plus belles voix d'Italie ; il n’épargnoit rien pour se contenter là-dessus. Mais c’est de quoi je ne pouvois encore jnger ; et la duchesse, qui k savoit bien , me dit en me regardant d’un air malicieux : Vous avez vraiment été fort occupé du concert , et vous en pouvez hardiment décider. On vous le pardonne , aj«mta-t-«d1c en souriant ; la dame mérite bien qu’on préfère ses charmes à ceux de la musique. Son altesse , remarquant qu’elle m'embarrassait, changea de ton, et me demanda sérieusement ce que je pensois des voix et de la symphonie. Alors je pris la liberté de dire mon sentiment ; et si je ne parlai pas en maître de l’art, du moins je fis connoltre que je n’étois pas tout-à-fait ignorant en musique.

Le concert , an bout d’une heure , fut interrompu par une magnifique collation qui servit d’intermède. Je pris ce temps-là pour retourner auprès de ma divinité, qne je m’empressai de servir. Je lui donuois de tout ce qu’il y avoit de plus délicat, de préférence aux autres dames, à qui je faisois peu d'attention. J’achevai par là de mettre mes rivaux au désespoir; ils ne doutèrent plus que je ne fusse l’amant favorisé. Néanmoins, tpielque dépit qu’ils en eussent tous, il n’y en avoit point d’assez hardis pour oser méditer une vengeance, dont ils éloient persuadés que le duc les ferait repentir. Pour moi , je m’inquiétois si peu de tous leurs chagrins, «pie je ne songeois uniquement qu’à faire de nouveaux progrès dans le cœur de ma nymphe ; et il sembloit que l’amour prit plaisir à m’en fournir des occasions.

Pendant qne je faisois le galant auprès d’elle , j’appelai un musicien à voix claire, lequel passoit près de nous : Savez-vous, lui dis-je, les derniers airs qu'on a faits à Rome, et dont il y en a deux ou trois surtout qui soûl à la modcT Je les ai reçus aujourd’hui , me répondit-il , mais je n’ai pas eu le loisir de les étudii'r. Alors les dîmes me demandèrent si je les savois. Je leur dis qu’oui; et elles ne m'eurent pas plus tôt témoigné qu'elles souhaitaient de les entendre, «pie, sans me faire

prier comme un musicien de profession, je me mis à les chanter à demi-voix , feignant de ne vouloir pas être oui de toutes les personnes qui étoient dans la salle. Dès que j’eus commencé, je fus en- | touré de dames et de cavaliers qui s’approclrèrent de moi. Mes sons frappèrent même l’oreille de la ; duchesse, «pii, s’étant informée de ce que c’éloit, me fil appeler, et m’ordonna de chanter en donnant à ma voix toute l’étendue qu’elle avoit.

Je ne dois point oublier une circonstance assez plaisante : cette princesse fit signe à ma veuve et à quelques autres femmes du même rang de venir : auprès d’elle, pour avoir part au plaisir que je me préparais à leur faire. Elles accoururent dans le moment ; et son altesse, par malice ou par bonté, les plaça de façon que j’avois ma maîtresse en | face ; après quoi , elle inc dit tout bas en riant : Vous voyez que je paie d’avance la complaisance que vous avez pour moi. A ces mots, je lui fis une ■ profonde inclination de tète, et de crainte qu'elle

; Ami Guzman , me «liras-tu , si vous n’y prenez garde, vous allez encore vous louer. Oh! pour ; cela oui. Puisque je te découvre franchement mes mauvaises qualités, tu dois me pardonner si je ne . te cache pas mes bonnes. On trouva ma voix si belle, «pic tous mes auditeurs, depuis le premier jusqu'au dernier, firent retentir la salle de leurs applaudissements ; ce qui ne inc surprit en aucune manière. En homme qui passoit à Rome pour un beau chanteur pouvoit-il déplaire à Flo- ! ronce? Enfin j’amusai l’assemblée jusqu’à la fin du temps prescrit à chaque fête par un règlement «|u’il y avoit là-dessus au palais. Nous accompagnâmes, pomme à l’ordinaire, le duc et la duchesse jusqu'à leur appartement ; ensuite chacun prit son parti. Je retournai dans la salle joindre ma veuve, qni, n’avant pas voulu se retirer sans me voir encore un moment, m'y atlendoit de pied ferme. J’eus le temps «le lui tenir quelques discours flatteurs, qui furent payés de sa part avec usure par des reparties qui redoublèrent inon ardeur. Je lui demandai la permission d’aller lui ! rendre mes devoirs chez elle ; ce qui se fait à Florence, et ce qui me fut accordé de la meilleure [ grâce du monde ; on me marqua même une heure pour cela : c'étoil me témoigner qu’elle agréoit ma recherche. Je ne pouvois recevoir de celte dame une plus grande faveur.

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