‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 422 sur 734 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Suite et (ténoûniral «te celle bette inliiauc.

A mon retour chez moi , je fus obligé de faire j confidence à mon conseiller Sayavcdra de tout ce | «pii m’éloit arrivé ce jour-là ; ce que je fis jus-

Cl'ZMAN D'A M'A HACHE.

qu'au* moindres particularités. Après m'avoir | écouté de toutes ses oreilles, il me dit : Cela va de j mieux en mieux ; je ne crois pas que notre proie nous échappe. 1) faut douter de tout, lui répondisje, mou ami. Quand je songe à ma bonne fortune, quand j'en considère tous les avantages, et que je me représente qu'en deux jours je suis presque pan cuti au comble de mes vœux, je craius que la fortune ne flatte ma témérité que pour s'en jouer rt la confondre par quelque sinistre événement.

Il est vrai, reprit mon confident, que les promesses de l’espérance sont fort souvent trompeuses ; mais elles s’accomplissent aussi quelquefois.

Je (tassai plus tranquillement celle nuit que la précédente; et le lendemain, d'abord que je fus levé, j’envoyai à ma belle brune tout le régal que j’a vois reçu du grand-duc, h quelques fruits et une bouteille de vin pris, m’imaginant que je n’en pouvois faire un meilleur usage; j'ajoutai à cela des gants cl toutes sortes de rubans que Sayave-

<Jiu » fiu!»U u uvl>L(a. Mua pilent fut agicdMc à

la veuve, aussi bien que le billet dont il étoit accompagné, et auquel on me rapporta qu’on feroit réponse de vive voix sur le soir chez la dame, où Ton comptait de me voir. Malheureusement l'heure qu’on m’avoil donnée pour faire celte visite étoit à peu près la même où j’a vois promis d’aller faire répéter à la duchesse les deux danses que je lui avois montrées. Pour concilier ces deux choses, je nie rendis chez la princesse plus tôt qu’on ne m’y attendoit, espérant que j’en sorlirois assez à temps pour pou voir me trouver à mon rendez-vous ; je me trompai dans mon calcul. Son altesse, qui avoit 5 cœur d’apprendre parfaitement ces danses, me les fit tant de fois danser avec elle, qu’il ne me fut pas possible de la quitter avant l'heure du lxrger, laquelle , se passant à mon grand regret , excitoit en moi les (dus vifs mouvements d'impatience.

La duchesse s’en aperçut , malgré tous les efforts que je faisois pour les lui cacher. Qu'avezvous? me dit-eik*. Vous avez dans l’esprit quelque chose qui vous inquiète. Je vois bien ce que c’est; votre veuve vous fait paroitre notre répéliliou un jjcu longue, n’esl-il pas vrai? J'avouai franchement que cela étoit véritable; je dis de quoi il s’agissoil , croyant l’engager par cet aveu à m'accorder la liberté de me retirer, ce qu’elle ne ht point; au contraire, elle m’ordonna de demeurer; mais elle envoya chercher ma veuve, se chargeant de lui faire mes excuses , et de prendre toute la faute sur elle. Je rendis grâce à son altesse dans les termes les plus forts ; et reprenant ma belle humeur, je payai la bonté de cette princesse de raille plaisantes saillies qui la réjouirent. Enfin mon aimable brune arriva, charmée de l’honneur que !

lui faisoil la grande duchés»* , qui lui dit qu'elle l’avoit fait venir pour compenser le plaisir dont elle l’avoit privée en me retenant ; puis employant pour moi scs bons offices, elle se répandit en discours si flatteurs sur mon compte , que j’en étois tout confus. Nous commençâmes tons trois un petit bal, en attendant l’heure du grand, laquelle ne fut pas sitôt arrivée, que nous nous rendîmes dans la salle où il se donnoit, et, tant qu’il dura, nous ne fîmes que nous trémousser, ma maîtresse et moi. pour faire notre cour à son altesse , qui se plaisait infiniment à nous voir danser ensemble. Dès ce soir-là nos amours furent connus de tout le monde, qui nous regarda comme deux amants bien assortis. Mes rivaux seuls en jugèrent autrement.

J’allai rendre le lendemain la visite que je n’avois pu faire la veille à ma veuve. Je trouvai celte dame avec deux autres de ses amies , qu’elle avoit par bienséance assemblées chez elle, et qni , connobsint bien uos sentiments, nous laissèrent la liberté de nous entretenir tout bas l'un et l’autre. J’appris de la belle bouche de mon incomparable brune, que du premier moment qu’elle m’avoit vu elle avoit senti pour moi ce que scs autres amants t ichoient en vain de lui inspirer. En un mot , il me fut permis de compter que j’étois tendrement aimé. Il n’y avoit point ce jour-là de fêle au palais , leurs altesses devant honorer de leur présooce un mariage important qui se faisoil en ville. Ma visite en fut plus longue. Qu’il m'échappa de discours passionnés! Qu’on m'adressa de paroles obligeantes! Que nous fûmes contents l’un de l'autre , ma veuve et moi !

Je revins à mon hôtellerie assez tard. J’étois tout confit en amour, et si plein de belles idées, qu’à peine pou vois-je parler. Sayavedra me laissa quelque temps plongé dans une si charmante ivresse; mais voyant qu'il étoit de mon iutérét de la dissiper, il me dit : Mon cher maître , vous vous endormez un peu dans la prospérité de vos affaires amoureuses. Vous ne faites pas réflexion que nous sommes ici dans une ville de passage. Vous pourrez rencontrer quelqu’un qui reviendra de Home, et qui vous rcconnoîtra; vous courez risque à chaque instant d’étre découvert. Croyez-moi , brusquez l’aventure. Sachez promptement de votre maîtresse jusqu’où votre fortune peut aller, et ne perdez plus de temps à filer l’amour.

La prudence de mou confident me fit rentrer en moi-mèiuc , et m’obligea de retourner le jour suivaut chez ma veuve , dans la résolution de lui proposer de l’épouser. J’avois peur de gâter tout par trop de précipitation ; et ce ne fut qu’en tremblant que je la pressai de bâter mon bonheur. Cependant, bien loin de se révolter contre le désir

riJAÏ'lTRF. Vf. «33

implant que je lui ténioignois d'être son époux , elle* me dit franchement que ses inientions étant conformes aux miennes, elle n’avoil pas dessein de tirer les choses en longueur. Voyez au plus tût mes parents, poursuivit-elle ; demandez leur agrément; et (juand vous vous serez acquitté de ce devoir , je ferai le reste. Transporté d’amour et de joie d’avoir son aveu , qui étoit le principal , je me jetai à ses genoux ; et lui prenant une main qui ne se refusa point à mon transport. je la baisai avec ardeur; ensuite je conjurai la dame d’agréer, comme pour sceller sa promesse, une petite bagne que j’avois au doigt : c ’étoil un assez joli diamant , fort bien monté. Elle l’accepta en me le laissant mettre à un de ses doigts, à condition que j’en recevrais d’elle un autre qu’elle alla prendre dans son cabinet, et qui étoit d’un plus grand prix que le mien. On eût dit, après cela, que nous étions déjà mariés, tant nous devînmes familiers. Je ne sais pas même si dès ce jour-là je ne me fusse pas rendu maître du logis, si j’eusse été plus hardi; mais, outre que je craignois de lui déplaire en faisant paraître de coupables désirs , j’avois trop d’amour et trop de respect pour être capable d’une pareille tém 'rité.

Lorsqu’à mon retour de chez ma veuve j’appris à Mayavcdra le résultat de mou dernier entretien avec elle, et que je lui montrai le gage qu’elle m’avoit donné de sa parole, il en pleura de joie. Courage , s’écria-t- il ; vous avez le vent en poupe ; vous allez à toutes voiles ; vous entrerez bientôt dans le port. Ne manquez pas dès demain de visiter les parents de cette bonne dame; je suis persuadé qu’ils vous accorderont leur consentement, (/esta quoi il u’étoit pas nécessaire de m’exhorter. Ma maîtresse m’avoit nommé les plus considérables et bien instruit de leurs caractères, aûn que je pusse me régler là-dessus. Il y en avoil deux avec qui j’avois déjà fait eonnoissance; ils étaient à pou près de mon âge. J’aurais bien répondu de l’agrément de ceux-là. Je craignois seulement certains barbons graves et flegmatiques , gens qui , ne faisant rien que par compas et par mesure , voudraient me mener par un chemin fort long ; ce qui ue vaudrait pas le diable pour moi . qui a vois tant d’intérêt à finir promptement celle affaire. Je vis donc dès le malin les parents en question. Les deux jeunes me dirent sans façon qu’ils approuv oient fort ma recherche, si elle étoit agréable a leur cousine. Il n’en fut pas ainsi des oncles, qui me répondirent que la chose regardait toute la famille; qu’ils s’assembleraient au premier jour, et que je ne tarderais guère à savoir ce qu’ils auraient résolu. Rien n’étoit plus prudent, et je ne pouvois trouver ce procédé mauvais, quelque chagrin qu’il me causât.

Je rendis compte iaprcs-diuéc à ma veuve de

toutes ces visites. Elle me. dit qu’elle s’éloit bien attendue à la réponse qui m’avoit été faite ; et que nous pouvions toujours, par provision, régler tontes les cérémonies de notre mariage , nous promettant de le célébrer avec toute la pompe convenable à des personnes de notre naissance, et ne doutant nullement que leurs altesses ne nous fissent T honneur d’assister à nos noces. Au bout de trois jours, il vint chez moi deux des principaux parents de ma future , pour m’apprendre le résultat do leur délibération touchant ma recherche. Ils me dirent qu’ils envisageoient le dessein que j’avois sur leur parente comme une chose très-honorable pour leur famille; qu’ils me prioient toutefois de trouver bon qu’ils exigeassent de moi , seulement pour agir avec plus de bienséance, que je ûsse intervenir là dedans M. l’ambassadeur mon oncle ; que son excellence n’avoil qu’à en écrire un mot au grand-duc , et une petite lettre de politesse à toute la famille, pour lui demander son aveu. Je me sentis terriblement éniu à ce discours; et faisant tous mes efforts pour leur cacher le trouble qui m’agitoit, je leur répondis, avec une effronterie sans pareille, que, s’il ne falloit que cela pour les contenter, ils seraient bicutôt satisfaits, que je leur promettois des lettres de l’ambassadeur pour mus les parents , tant en général qu’en particulier ; qu’à l’égard du grand-duc , son altesse recevrait par la première poste un paquet par lequel mou oncle, à qui j’avois déjà mandé mes internions, la supplierait de les^avorisor en m’accordant là-dessus sa protection. Ces messieurs, très-contents de mes promesses , prirent congé de moi en attendant qu’ils en vissent l’effet.

Mc voilà bien avec ces lettres et cette entremise de l’ambassadeur! Je n’atirois eu qu’à le prier par une lettre de vouloir bien faire ma fortune en m’avouant pour son neveu ; Dieu sait de quelle manière son excellence m’eût fait traiter à Florence par le grand-duc , et dans quels beaux termes il m’eût recommandé à son ahessc! Aussi je ne fus nullement tenté de prendre ce parti. J’aimai beaucoup mieux , et c’étoil la seule ressource qui me restoit , faire une dernière tentative auprès de ma maîtresse pourl’cngager à m’épouser brusquement. Je courus donc chez elle aussitôt que ses vieux parents m’eurent quitté. Je l’abordai d’un air triste; et , après lui avoir conté ce qui s’éloit passé entre eux et moi , je lui dis que par là je me voyois condamné à mourir d’inq>aiieiice et d’ennui. Ce retardement, me dit nia veuve, ne sera pas si considérable que vous vous l’imaginez. Fardonnezmoi, madame, m’écriai-je avec émotion. Je disposerai facilement l’ambassadeur à écrire en ma faveur au grand-duc et à vos parents ; j’ose vous assurer qu’il aura celle complaisance pour son ne-

534 GUZMAN D ALFARACBE.

vco ; mais , vous le dirai-je , son caractère me fait ] lui , et je le reconnus pour un pauvre qui avoit été trembler : c’est un homme trop prudent et trop j un de mes plus chers confrères dans le temps que délicat pour ne vouloir pas auparavant s’informer , j’étois à Rome dans la confrérie des gueux. Je de votre famille et de vous-même, madame , per- rougis, je pâlis dans le moment, et lançai sur Ini mfm z-moi de vous le dii*. 11 aura peur que ce des regards où ma rage étoit peinte. Bien loin de ue soit quelque fol amour de jeune homme. Ces craindre ma colère , il me rit au nez , me fit la sortes d’informations demandent un temps qui me | grimace, et se retira en me disant des injures enparoi l infini; et cela me met au désespoir. Là-des- ! tresesdeuts. Quelques cavaliers qui étoient au tour sus, pour l'attendrir, je lui exprimai ma douleur de nous, parmi lesquels il y avoit un de oies ridans des termes dont je ne puis à présent me sou- vaux , ayant oui de quelle façon le panvre in avoit venir; car lorsque le cœur parle, et qu’un amant 1 apostrophé, et remarquant que j’en étois tout dédit ce qu’il sent, il parle bien mieux que quand il concerté, en furent extrêmement surprb. Mon ripe fait qu’un récit de ce qu’il a senti. 1 val, qui avoit plus d’intérêt que les autres à appro-

Jc me souviens seulement que ma tendre veuve fondir cet incident, suivit le gueux sans faire semfut touchée de la peinture que je lui ûs des tour- blant de rien , et le joignit à la porte de réglise , monts que me faisoit souffrir par avance la longue où il s’étoit arrêté. Il le prit en particulier ; et attente qui me menaçait. La dame , qui peut-être après lui avoir coulé dans la main quelque raonn’avoit pas moins d’impatience que moi de se voir noie , il lui demanda s’il me connoissoit bien pour attachée au joug d’un hymen quilaflaitoit , médit, m’avoir osé dire ce qu’il m’avoit dit. Le pauvre, pour me consoler, qu’elle ne dépendoit point ab- encore indigné contre moi , lui raconta l'histoire solument de ses parents; que tout ce qu’elle en depuis mon entrée dans Rome jusqu’à ma sortie avoit fait n’éloit que par pure bienséance. Donnez- ; de chez l’ambassadeur d’Kspagne. moi trois jours , ajouta-t-elle, pour gagner les pa- Quel plaisir pour le cavalier qui l’écoutoit ! C’érents qui se sont montrés favorables; et si par mal- toit celui de mes rivaux qui étoit le plus en droit heur je les trouve tous contraires à mon dessein , de prétendre à la main de ma veuve. Charmé d’anoiis ne laisserons pas de nous marier, en atten-' voir appris de si lielles choses contre moi , il fit dant qu’eux et N. l’ambassadeur aient fait à loisir encore quelque libéralité au pauvre, lui dit de le leurs enquêtes. Pouvob-je entendre des paroles venir trouver l’après-midi pour prendre un habit plus douces et plus positives? Tous mes sens en qu'il lui vouloit donner, et lui conseilla ensuite de furent enchantés. Knfin, ma sensibilité parut telle, se retirer, de crainte que je ne le maltraitasse, que la dame, se sentant elle-même dans un grand pour me venger de l’affront qu’il m’avoit fait en désordre, m’auroit volontiers fait grâce des trois pleine église. Pour lui, il revint auprès du parent jours dont elle différoit ma félicité. | de la veuve; et le voyant seul, parce que dans le

Qui croiroit qu’un jour si agréable pour moi ! trouble où étoient mes esprits j’avois jugé à propos fut suivi du plus malheureux de nia vie? Le len- | de le quitter, il l’aborda , et brûlant d’impatience demain , m’étant levé pour aller à la messe à l’An- 1 de lui |>arler de moi , il ne put s’empêcher de lui nonciade, qui est la plus belle église de la ville et faire part du détail dont le mendiant venoit de le le rendez-vous du beau monde , j’y rencontrai un régaler. Le parent , fort étourdi de cette nouvelle, jeune parent de ma veuve. C’éloit un de ceux qui se contenta de lui dire qu’il ne pouvoit ajouter foi n’étoient pas diflicultueux. Je le saluai, et nous an récit du pauvre, qui, selon toutes les appacommeûçàmes insensiblement à nous entretenir de rences, me prenoit pour un antre, mon mariage futur avec, sa cousine. Au milieu de Les deux cavaliers sur cela se séparèrent , le pala conversation, un pauvre que j’afob déjà ren- mit avec quelque soupçon que je n’étois pas ce vové deux fois sans le regarder , vint pour la troi- i que je semblois être , et mou rival triomphant d’asième me demander l’aiunOne. Préoccupé comme voir fait une découverte qui devoit le déliarrasser je l etois d’un entretien qui m’intéressoit, je m’ira- du plus dangereux de ses compétiteurs. Il étoit patientai , et donnant assez rudement de mon gant alors onze heures et demie , et par conséquent il y sur le visage de ce mendiant importun : Vilain ; avoit beaucoup de monde cliez son altesse, qui gueux ^ lui dis-je, ne veux-tu pas me laisser en j étoit près de sc mettre à table. On y vit bientôt repos? O pauvre, qui s’attendoit à un autre irai- i arriver mon rival, qui, sc mêlant parmi les courtementde ma part , me répondit dans ces termes: | lisans qu’il jugea les plus jaloux de la faveur où • Monsieur Guzman, si tout le monde vous avoit j’étois auprès de leurs altesses, leur conta toute reçu de même lorsque vous étiez mon camarade, l’aventure d’un air mystérieux , les priant de la tevous ne iraiicheiiez pas tant du grand seigneur au- nir secrète. Mais ce n’étoit que pour mieux les joord’/iui. » ^ la voix de cet homme, dont j’en- engager à la répandre ; ce qu’ils eurent en effet si tend/s disf im tnwnt les paroles , je jetai la v uc sur grand soin de faire, qu’eu moins d’un quart d’ heure

CIIAPiTUK VI.

Je grand-duc en fut informé. Ce prince n'en lit que rire d’abord ; et ayant appris que c’étoit un de tues rivaux qui faisoit courir ce bruit, il le regarda comme une fable inventée par un amant jaloux et troublé par son désespoir. Néanmoins, suivant sa prudence ordinaire, il voulut éclaircir le fait. Après toutes les bontés que la princesse et lui avoient eues pour moi , il n’avoit garde de n’y pas prendre un fort grand intérêt. Il ordonna qu’on lui amenât secrètement le gueux qui disoit me connoitre , afin qu’il pût l’entendre lui-même. Pour lui obéir, on alla chercher le mendiant , que le duc , caché derrière un paravent, ouït sans être vu. Quand ce prince eut attentivement écouté la belle narration que le pauvre fit de mes aventures , il donna ordre qu’on le mit en prison , et qu’on l’y traitât bien , avec défense de le laisser parler à personne , jusqu’à ce qu’il eût approfondi cette affaire.

Si pendant ce temps-là je n’étois pas toul-â-fait tranquille , du moins je n'avois aucun soupçon de la nouvelle face que prenoit ma fortune. Il est vrai que le cruel événement du malin m’avoit très-moriifié ; mais je comptois qu’en donnant quelque argent au gueux , je l’obligerois à sortir de la ville ou bien à se taire. J’étois même retourné à l’église après la messe, dans l’espérance de le rencontrer ; et ne l’ayant plus retrouvé là , j'avois remis au lendemain à l’apaiser. Pour les paroles qui lui éloient échappées contre moi , j’avois résolu de les tourner en raillerie, si quelqu’un s’avisoit de m’en parler, et de les faire passer |>our une insolence qui m’a voit été dite par un misérable que j’avois un peu maltraité ; enfiu je n’y songeois déjà presque plus , et je me rendis l’après-dînée au palais à mon heure ordinaire. Je inc présente pour voir le duc ; on me dit qu’il est occupé dans son cabinet. Je vais à l’appartement de la duchesse ; j’apprends qu'elle est un peu indisposée; qu’elle ne verra personne ce jour-là , et que le soir il n’y aura aucuue fête. Tout cela me parut si naturel, que je n’y fis aucune réflexion ; et , consolé d’avoir perdu mes pas du côté de leurs altesses , par l’espcrance de passer le reste du jour avec ma veuve , je vole chez elle. Je trouve à sa porte les laquais de scs vieux parents. Je juge qu’il y a grande assemblée dans sa maison, et que c’est au sujet de notre ittariagp. Je n’y veux point entrer de peur de troubler leur conférence. Je passe outre; et uc sachant que devenir, je retourne à mon hôtellerie. J’attendis là deux heures la Gn de ce conseil de famille ; après quoi j’envoyai mon confident chez ma maîtresse pour lui en demander le résultat. On dit à Sayavedra qu’elle étoit sortie. H y retourna une heure après , et on lui dit qu’elle ne pou voit parler à personne. I

Pour le coup, je tirai de là un fort mauvais I augure. Je devins la proie du chagrin et de l’inquiétude. Mou écuyer s’efforçoit en vain de me consoler; toutes les raisons dont il se servoit pour me rassurer l’esprit cédoient aux réflexions qu'une juste crainte in’inspiroit. Je me coucliai ce soir-là sans souper , et je me levai le jour suivant sans avoir pris un moment de repos. J’allois envoyer chez ma veuve pour savoir à quelle heure je pourrais l’entretenir , lorsque mon hôte vint m’annoncer deux cavaliers que je connoissois . et qui souhaitoient , dit-il , de me parler d’une affaire de la dernière conséquence. Je répondis qu’ils pouvoient entrer. Ces messieurs se présentèrent devant moi d’un air très-sérieux ; et l’un des deux, m’adressant la parole , inc dit : « Nous venons ici , comme vos amis , vous avertir qu’il s’est répandu , tant à la cour que dans la ville , d’étranges bruits de votre, seigneurie. Vous u’étes, dit-on, rien moins qu’un homme de qualité. On vous accuse d’avoir joué à Rome de très-vilains personnages. En un mot , vous avez été domestique de l’ambassadeur dont vous voulez passer pour parent. Nous ignorons . poursuivit-il , si le grand-duc est informé de tout ce qu’on dit de vous; mais nous vous conseillons de ue point paraître au palai9 que vous n’ayez fait vos diligences pour avoir des attestations qui prouvent la fausseté de ces bruits qui vous déshonorent. »

Tandis que ce cavalier me tenoit ce discours mortifiant , j’étois dans un état pitoyable ; je pensai m’évanouir, et la voix me manqua lorsque j’entrepris défaire mon apologie. Je répondis pourtant que je n’aurois jamais cru que mes ennemis eussent poussé si loin la calomnie ; que je prendrais la poste avant la fin de la journée , et que j'irais moi-même chercher à Rome plus de témoignages qu’il n’en falloit pour confondre la rnalicc de mes envieux. Les deux cavaliers applaudirent à ma résolution , et se retirèrent . pour aller rapporter cet entretien au duc; car c’éloil par ordre de ce prince qu'ils m’étoient venus voir, quoiqu’ils m’eussent témoigné- que c’éloil par amitié pour moi. Ils ne furent |*as hors de ma chambre que inon confident y entra : il lut sur mon visage les affligeantes nouvelles que j’avois à lui apprendre, cl il fut dans la dernière désolation quand je lui contai mon malheur. Cependant, loin de sc laisser abattre comme moi à la mauvaise fortune , il sc roidit contre elle , et s’armant d’une fermeté qui m’élonua : Mou maître , nie dit - il , c’est à présent qu’il faut montrer du rnurage : devez -vous être surpris qu’en jouant un rOlc si délicat aux yeux de tout le monde, il arrive un contre-temps qui rende

triste le dénoûmenl de 11 comédie ? Pour moi, i je m'y suis bien attendu. Mais après tout , notre [ chute n'est pas si grande que nous ne puissions uous relever : on nous laisse la campagne libre, cela est heureux. Profitons du tenqis ; sortons promptement de l’État de Florence, et allons faire ailleurs à loisir , sur ce revers de fortune , des réflexions qu’on pourrait nous faire faire ici plus désagréablement.

Os raisonnements sensé* retirèrent mon esprit de l'accablement où il étoit : je pensai qu’en efTet j'étois moins malheureux que je ne devois l’être.

Je dis à Sayavedra que ses conseils éloient trop prudents pour ne pas les suivre ; et que si nous pouvions partir dans une heure par la poste , nous ferions un coup de partie. La chose est très-possible, me répondit-il ; nous avons vendu votre cheval ; nous ne sommes point sans argent ; il n’y a qu’à louer des chevaux et nous mettre en rbernin : reposez-vous sur moi du soin de tout préparer pour notre départ. Hé bien , repris-je, mon ami, fais donc tout ce que tu jugeras à propos de faire. Hélas! ajoutai -je avec un profond soupir , je partirais content , si je voyois encore une fois ma belle veuve. Je m'attendois il trouver Sayavedra s'opposer fortement à mon envie; tout au contraire, il eut la complaisance de me dire qu’il me procurerait cette salisfac- ; lion , lorsque nous serions prêts à monter à : cheval.

Dans le temps que je témoignois à mon confident que j'étois charmé d’avoir en lui un homme tout dévoué à mes volontés , l’hôte monta pour tne dire qu’une demoiselle me demandoit. Je fus d’abord elTrayé , car tout me faisoit peur dans la situation où j’étois ; cependant je me rassurai en reconnoissanl dans celte demoiselle une suivante de ma veuve. Celte fille me remit un billet

de sa maîtresse où il n'y nvoit que ces mots : Je vous atteints chez ma cousins pour vous communiquer des choses de ta dernière importance. Adieu. Je dis à la soubrette que je serais dans un moment chez la parente en question ; et quand elle fut sortie . me tournant vers Sayavedra : Voilà , m'écriai-je , tout ce que je désirais ! Je sais bien qu’il m’eu coûtera cher |«>ur soutenir la rnuversation d’une dame que j’adore et que je vais quitter pour jamais : il

moi. je me rendis à l’endroit où ma veuve m’atlendoit. Dans quel état .s'oiïrit-clle à ma vue ! dans un déshabillé où il y avoit plus de désordre que de négligence : elle étoit pâle , défaite, et ses yeux paroissoienl encore humides des pleurs qu’elle avoit versés ; enfin il sembloit que ce fût une autre personne. De mon cûté, je n’étois pas moins changé qu’elle. Aussitôt que sa parente m'aperçut , elle sortit d’nn cabinet où ces deux dames s’entretenoient , et se retira dans sa chambre , pour me laisser en liberté avec ma veuve, qui commença par répandre des larmes eu me regardant : Savez-vous , me dit-elle , tontes les infamies qu'on fait courir de vous dans Florence T Oui . madame , lui répondis-je d'un air fort mortifié ; les noires calomnies que mes ennemis veulent employer pour me perdre sont venues jusqu’à moi ; et dans une heure je pars pour Rome , d’où je serai de retour dans cinq ou six jours avec des certificats qui confondront ces calomniateurs. Ces paroles la consolèrent un peu. Elle me conta tout ce que ses parents lui avoient dit de ce gueux , les horribles discours qu’il avoit tenus à toutes les personnes qui s’étoieot avisées de l’interroger ; et elle finit par la curiosité que le grand-duc avoit eue d’entendre ce malheureux.

Je laissai parler la dame, tant qu’il lui plut, sans l'interrompre ; car j’étois si troublé de cette aventure , que je ne pouvois rien dire que de fort mal à propos. Je levois les épaules , je poussois de longs soupirs en regardant le ciel , et je faisois mille démonstrations qui lui persuadoient mieux la fausseté de ces bruits que toute l'éloquence humaine n'auroit pu faire. Ne vous affligez point ainsi sans modération , me dit-elle tendrement ; je vous ai aimé sans vous connoitrc; et quand vous ne seriez pas ce que je crois que vous êtes , je sens que je ne laisserais pas de vous aimer encore. Je n’aurais peut - être pas remarqué dans un Itomine du commun les agréj ments qui m'ont frappée en vous ; l’orgueil de ma naissance ne m’aurait pas du moins permis | d'y attacher mes regards; mais puisqu'ils m’ont j une fois su toucher , iis ne peuvent plus perdre ! leur privilège. Enchanté d’un sentiment si gé- . nérrui . je tomltai dans une défaillance qui fit ; craindre pour ma vie; et peu s’en fallut que ma

n’importe ; je veux la voir, dussé-je en mourir tendre veuve ne s'évanouit aussi. A peine eut-elle de douleur. Je chargeai donc de tout mon fidèle la force d’appeler sa cousine , qu: . se trouvant écuyer . qui me dit : Soyez tranquille sur les embarrassée entre nous deux , fut obligée d’etnopérations que je dois faire , et soyez assuré que prunter le secours de la suivante de ma maîtresse, dans une heure et demie, tout au plus tard , In instant après que ces deux filles m’eurent fait je serai avec des chevaux de poste aux environs reprendre mes esprits , on m'avertit que mon de la maison où vous allez. valet de rltantbre m’attendoit à la porte , et que

Les choses ainsi réglées entre Sajavrdra et les chevaux éloient prêts. Je compris alors ce

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