‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 424 sur 734 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Guzman , se voyant hors de prison , se dispose à partir

pour Milan ; mais une occasion de gagner de l'argent

lui fait différer son départ.

J’ordonnai l’après-dînée à Sayavedra d’aller louer des chevaux pour le lendemain. Nous partirons, lui dis-je, pour Milan , c’est une chose résolue : après ce qui vient de m’arriver, la ville de Bologne doit me déplaire encore davantage que celle de Florence. Tandis que mon écuyer alla exécuter mes ordres, je me rendis chez mon avocat pour le remercier de ma délivrance et lui offrir ina bourse ; mais poussant la générosité jusqu’au bout, il me dit qu’il ne me dcniandoit rien autre chose que d’étre persuadé qu’il étoit au désespoir de ne m’avoir pu faire tirer raison de mon voleur. Je répondis à mon avocat que je ne lui avois pas moins d’obligation que s’il m’eût fait restituer tout ce qui m’avoit été pris. Je le quittai en lui faisant toutes les protestations imaginables de serv ice et d’amitié.

Étant revenu à rhôtellerie après cela , et me trouvant fort désopuvré , je m’amusai à voir jouer aux cartes trois de nos messieurs. Je m’assis par hasard auprès de l’un d’entre eux , je m’attachai à voir son jeu; et par un caprice assez ordinaire à l’esprit humain, je sentis qu’insensiblemcnt je m’intérossois plus pour lui que pour les deux autres. Quand il perdoit je m’affligeois, et lorsqu’il gagnoii j’avois une secrète joie , comme si j’cus9e été de moitié avec lui. La fortune balança longtemps entre les trois joueurs : l’argent ne faisoit qu aller et venir. Ils avoient devant eux chacun trente pistoles pour le moins; et je remarquai qu’ils jouoient rondement. Celui dont je voyois les cartes n’étoit pas le plus habile ; aussi le malheur tomba-t-il sur lui quand ils vinrent à s’échauffer et qu’il se fit de grands coups. Je mourais d’envie de le conseiller : je savois parfaitement que cela ne se devoit pas faire ; et cependant j’eus bien de b |»ciDc à m’en empêcher , surtout lorsque je m’aperçus qu’il jouoit de son reste. Enfin il perdit jusqu’au dernier sou ; après quoi se levant , il dit aux deux autres joueurs qu’il alloit sortir pour chercher de l’argent, et qu’il leur demamloil sa revanche pour l’après-soupée. C’étuit un jeune homme qui venoit d’arriver à Bologne pour s’y faire passer docteur en droit; ses parents lui avoient donné , pour cet effet , une soixantaine de pistoles dont il fut déchargé sans avoir le bonnet doctoral. L’un des deux cavaliers qui avoient si bien vidé ses poches étoit un de ses compagnons d’étude, gentilhomme de Bologne, et l’autre nue manière d’officier français. Ce dernier , qui étoit un peu plus âgé que ses camarades, en savoit plus

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