CHAPITRE VIII
long qu’eux. Les Français lie sont pas manchots Qu’en penses-tu , Sayavedra? J'attends ton conseil au jen ; mais ils rencontrent quelquefois des per- là-dessus. Ne me dis pas que je vais remplir la sonnes d’une autre nation qui les redressent. place d’un homme qui a joué de malheur, cl que Je me retirai dans ma chambre , d’autant plus la mauvaise fortune est contagieuse ; je ne suis fiché d’avoir vu perdre mon docteur in firri , point un joueur superstitieux ; et d’ailleurs je puis que j’allai m’imaginer que c’étoit moi qui lui avois t’assurer que j’aurai affaire à des gens qui n’en porté malheur. Prévenu de cette ridicule opinion, savent pas plus que moi. je inc reprochois de m’être tenu constamment Mon confident me répondit qu’il approuverait près de lui pendant tout le jen, et je me regar- toujours ce que je jugerais a propos de faire ; mais dois comme la cause de sa ruine; puis blâmant qu’il me conseilloit, puisque je voulois bien le ma sotte sensibilité : Je suis bien fou, disois-je, consulter sur cela, de ne me fier que de ta bonne de me tourmenter l’esprit si mal à propos. Mes sorte au hasard, dont je connoissois le caprice, et propres affaires ne doivent-elles pas assez m’afUi- de prendre des mesures pour me le rendre favoger? Faut-il que je m’occupe du chagrin des au- rable. Eh î quelles mesures , lui dis-je? en feignant 1res ? Tandis que je faisois ces reflexions, j’enlen- d’être neuf dans ce métier. Bon, répliquoit-il ; dis ce jeune homme entrer dans sa chambre, qui j ignorez-vous que lorsqu’on joue pour gagner on se n’étoit séparée de la mienne que par une cloison sert sans façon des moyens les plus sûrs de s’entde sapin. Il revenoit de la ville sans avoir pu trou- parer de l’argent du prochain? Les honnêtes gens ver de l’argent; et plus piqué contre les gens qui j d’aujourd’hui ne s’en font pas le moindre scrupule, lui en avoieul refusé que coulrc ceux qui lui en j Si vous m’en croyez, vous ne serez pas plus sot avaient gagné : Quelle misère! s’écrioit-il; se que les autres , et je m’offre à vous aider de mes peut-il que dans Bologne un honnête homme cher- petites lumières. Sayavedra me ravit par ce dische en vain trente pistoles a emprunter? Les Bo- cours. J’étois bieu aise qu’il me présentât scs serlonais ue sont pas des chrétiens, ce sont des vices de lui-même; car j’avois jusque là gardé tou- Turcs : encore je ne sais si les Turcs ne seraient jours avec lui le décorum de la maîtrise; ce qu’il pas assez humains pour me tirer de l’embarras où faut nécessairement faire avec les valets, si vous je suis. En disant ces paroles il poussoit de gros j voulez qu’ils vous servent bien, soupirs, et se promenoit en long et en large dans Je dis à mon confident que je n’avois envie de sa chambre; ensuite, sc mettant en fureur, il jouer que pour gagner , et que s’il savoit quelque mugissoit comme un taureau, donnoit de grands infaillible moj en de jouer toujours heureusement, coups sur sa table, et chargcoit de malédictious il me ferait plaisir de me l’apprendre ; que, s’il y tous les habitants de la ville. Enfin, las de jurer avoit quelque mal à l’employer, on devoit me le et de tempêter, il se jeta sur son lit, où, le pardonner dans le mauvais état où sc trouvoient prenant sur un ton plaintif il renouvela ses lamen- mes affaires. Il fut charmé à son tour de voir que tâtions. je me prêtois de si boune grâce au désir qu’il avoit
J’av ois beau faire des efforts pour m’endurcir le de m’endoctriner. Je ne veux , me dit-il , que vous coeur, je sentois malgré moi que j’élois fort louché donner seulement une leçon pour vous mettre en de son infortune. Dans ce temps là mon confident état de rafler ce soir tout l’argent des autres joueurs, arriva dans ma chambre, pour me dire qu’après ! Je ferai dans les bonnes occasions une petite ronde, avoir bien couru il avoit eu le bonheur de trouver sous prétexte de moucher les chandelles ou de des chevaux de retour pour Milan. Parle bas, mon vous donner à boire. Je verrai d’un coup d’aûl les ami , lui dis-jc à l’oreille ; mon voisin est si affligé j cartes de vos joueurs , et je vous ferai connoltre d’avoir perdu son argent, qu’il me fait pitié : je tout leur jeu, tantôt avec mes doigts et les boul’avouerai même que je suis furieusement tenté de | tons de mon habit, et tantôt en tenant 8ur ma le venger. Eh! que feriez-vous pour y réussir? me : poitrine la main droite ou la gaucho. Lorsque Sayadit-il. Je prendrais ce soir sa place, lui répondis- vedra m’eut ainsi parlé, je demeurai d’accord avec je , et je m’embarquerais au jeu : c’est le moyen lui que je serais bien maladroit si je perdois avec de nous remettre en fonds tout d’un coup, ou d’al- un pareil secours. Nous convînmes donc entre 1er tout droit à l’hôpital. Au bout du compte , l’ar- nous de ce que signifierait chaque signe, et il ne gent qui nous reste ne saurait nous mener bien tint qu’à mou pédagogue de s’apercevoir qu’ii loin. Trente pistoles que nous avons peut-être sont j avoit en moi un sujet des plus discipliuables. si peu de chose pour des voyageurs qui ne vont A l’heure du souper je me rendis dans la salle, point à pied , et qui vivent noblement dans les hô- où les deux joueurs qui avoient gagné étoient déjà, toileries , qu’il n’y a point , ce me semble , à halan- Mon voisin le futur avocat y arriva bieutùt ; et nous cer. Il s’agit de faire deux repas par jour, ou de nous mîmes tous à table. Pendant tout le repas, n’trn faire qu’un cl de nous coucher sans souper, l’écolier qui avoit perdu , quoiqu’il eût la mort au
Si» GUZMAN D ALI AKACIIE.
ra'ur. fit tous scs efforts pour paraître gai. Il parla beaucoup, |>orta des brindes à tous les convives, cl affecta de faire l’agréable. Après le souper, les deux messieurs qui avoieut joué avec lui sc disposèrent à recommencer. On apporta des caries; et comme on sc préparait à tirer pour les places, mon voisin dit : Messieurs , j’espère que vous ne ferez pas difficulté de jouer trente pistoles sur ma parole; je dois demain sans faute recevoir une somme considérable. A ces mots le Français fil la grimace et ne répondit rien. L'autre joueur , plus hardi , déclara qu’il ne jouerait jamais sur la parole de personne ; que c’éloit nn serment qu'il avoit fait , ayant remarqué plus d’une fois que cela lui portoit guignon. Hé bien, messieurs, reprit l’appreuti avocat, je vous demande donc un moment de patience; je conrs chez un marchand que je n'ai pas trouvé tantôt , et qui certainement me prêtera tout ce que je voudrai. Les joueurs lui repartirent qu’il pouvoit aller faire ses affaires et revenir les joindre dans la salle, où ils l'attendraient jusqu'à minuit.
Je pris alors la parole , et m'adressant aux deux cavaliers qui restoient , je leur demandai s'ils vouloient que je fisse le troisième jusqu’au retour de leur camarade ; que je lui céderais volontiers la place, puisque , ayant résolu de partir le lendemain de grand matin , je ne pouvois leur tenir compagnie fort long-temps. Ces messieurs, qui sur ma physionomie jugèrent assez mal de mon adresse au jeu, me répondirent avec joie qnc je leur ferais bien de l'honneur. Pendant qu’on mettoit les cartes en ordre , j’appelai Sayavedra , et lui dis de me donner quelque argent. Il me jeta sur la table d’un air négligé toutes nos espèces , qui faisoient à peu :»rès une trentaine de pistoles, en me disant qu'il •in irait chercher si j’en souhailois davantage. Je lui fis réponse que cela suffisoit, et que j’irais nie reposer lorsque je l'aurais perdu.
Nous fûmes bientôt en train. Sayavedra s'assit sur une chaise auprès de la cheminée, et se tint là ! par mon ordre pour être à portée de nous servir. On se ménagea d'abord , comme cela sc pratique ; et néanmoins trouvant occasion deux ou trois fois de faire de bons coups sans tricherie, je ne négligeai point d'en profiter. Je gagnai, tout au moins cent écus. C’est toujours quelque chose , dis-je en moi-même. Si malheureusement pour moi le jeune homme qui est sorti revient avec de l’argent frais, dn moins je n’aurai pas occupé sa place pour rien. Ces coups de bonheur piquèrent ces denx messieurs, ; qui , craignant que je ne les quittasse, ainsique 1 je les en menaçois de temps en tem|* pour mieux les échauffer, me proposèrent déjouer plus gros ; jeu. Je leur dis que j’y conscntois. Un moment après, comme il s’agissoit d’un grand coup, j’a- i postrophai Sayavedra. Holà, garçon, lui dis-je, |
. uVs-tu donc ici que jKMir dormir? donne-moi à ' boire. Il se leva de l’air du monde lu plus innocent, feignit d’être à moitié endormi , et, en versant du | vin dans mon verre , les yeux à demi-fermés , il me i fit par ses signes, enlever quinze pistoles à mes i deux joueurs. Voilà mes fonds bien augmentés.
! Mais suivant la politique ordinaire des aigrefins, \ je perdois quelquefois, quand j’aurais fort bien pu gagner.
Four dire la vérité , avec mes seuls tours de inain , je serais venu à bout de ces messieurs , et je les aurais mis à sec ; car ils n’étoient rien moins 1 que de fins joueurs : cependant il faut convenir que les signes de Sayavedra me faisoient brusquer i leur argent , surtout quand ce n'étoil point à moi à battre les cartes ; cela étoit même moins suspect. Ce garçon me fut d’uu grand secours pour vider leur bourse. Quand je me vis en possession de toutes les pistoles qu’ils avoient étalées sur la table au commencement du jeu , je leur dis : Messieurs, il est fort tard , et vous savez qu’il m’est permis de me retirer ; néanmoins, pour vous faire voir que je ne veux point emporter votre argent, et que je suis beau joueur , remettons la partie à demain :
1 je ne partirai pas. qnoique j’aie fait louer des chevaux pour cet effet. Rien n’étant plus capable de consoler des joueurs qui perdent, que l’espérance d’avoir leur revanche, ceux-ci ne me pressèrent pins de continuer le jeu. Nous nous séparâmes. Chacun prit le chemin de sa chambre , eux dans la crainte que je ne manquasse à ma parole, et moi | dans la résolution de la tenir.
La joie d’avoir gagné un peu d’argent , et l’agi- 1 tation où le jeu avoit mis mes esprits , m’empé- ! ebèrent assez long-temps de goûter la douceur du sommeil. Heureusement , dans mon insomnie, je n’avots que d’agréables images. Il n’en étoit pas de même de mon malheureux voisin. Il ne faisoit que de revenir de la ville, et encore sans argent. Il n'avoit osé paraître dans la salle; et plein de honte et de rage , il s’étoit retiré dans sa chambre. Je Fentendois soupirer amèrement et sc tourner dans son lit tantôt d'un côté et tantôt de l’autre. J'étois ravi de l’avoir vengé à mon profit; et, cc qu’il y a de plaisant, c’est que je ne le plaignois plus : comme s’il eût été moins à plaindre depuis que j’avois son argent! Nous sommes touchés des malheurs que nous ne causons pas , et insensibles à ceux qui nous sont utiles.
Le jour suivant mes deux joueurs eurent grand soin de s’informer des valets de l’hôteUeric si jo n’étois point parti ; et ils furent bien aises quand ils apprirent que j’avois effectivement différé mon départ. Ils avoient peur que je uc leur échappasse, et moi j’aurais été bien fâché de les quitter sans avoir le reste de leur argent. Us auraient souhaité