CHAPITRE VIH
que nous nous fussions remis au jeu (lès le matin; i mais pour irriter leur envie, je ne me montrai » dans la salle qu’à l'heure du dîner. Je m’aperçus bien à table de l'impatience qu’ils avoient d’en revenir aux prises avec moi ; ce que je ne faisois pas ! semblant de remarquer : j’afTectois même un air I froid et indolent , pour leur persuader que c’étoit par pure complaisance que je voulois leur donner leur revanche
Sitôt qu’on eut dîné l’on apporta des cartes. Alors mes deux champions, pour faire connoître qu’ils en vouloient découdre, tirèrent de leurs poches de longues bourses pleines de bonnes pistoles et de doublons d’Espagne. Ils en jetèrent des poignées sur la table , en me disant : Tcucz , seigneur cavalier, voilà ce que vous emporterez demain avec vous. Ils ne croyoient pas si bien dire. \ Nous primes donc nos places, et nous commençâ- , mes à jouer. J’avois dessein de perdre dans cette séance ; ainsi je n’eus pas besoin de Sayavedra. Je ne prétendois pas non plus qu’ils me gagnassent . beaucoup. Je me ménageai de façon que je ne perdis pendant toute l'après-dînéc qu’une quarantaine d’écus. L’officier français me croyant en malheur me proposa de jouer plus gros jeu. Non, lui dis-je, il y a long-temps que nous jouons; re- i posons-nous un peu : uous serons plus propres à • passer une partie de la nuit à ce saint exercice, et j nous nous contcuterons tous à la reprise de ce J soir
L’espérance qu’ils avoient de me traiter plus mal, ou , pour mieux dire , de me ruiner, leur fit pren- j dre patience jusqu’après le souper. De mon côté, je n’avois pas une intention plus charitable que la leur ; ce que je fis bien voir lorsqu’il fallut recommencer à battre la carte. La fortune me fut d’abord contraire ; niais avec mon adresse et le secours de mon fidèle écuyer, je l’obligeai à se déclarer pour moi. Ces messieurs en furent donc pour leurs doublons, qui passèrent de leurs bourses dans la mienne , après quoi, quittant le jeu pour s’on aller dans leurs chambres, ils me dirent que, si j’étois d’humeur a leur donner encore un jour, ils feraient avec moi le lendemain une nouvelle séance. Je leur répondis que je ne demandois pas mieux , et qu’ils me trouveraient toujours disposé à faire ce qu’ils désireraient*
Je me retirai dans ma chambre avec mon confident , qui ne se possédoit pas de joie. Il voulut me déshabiller ; je le repoussai. Il n’est pas question de prendre du repos, lui dis-je; il est trop tard pour me coucher entre deux draps. Je prétends partir d’ici dès que je le pourrai faire sans bruit. Sayavedra me répondit que je ne me souvenois déjà plus que je veuois de promettre à ces messieurs que je jouerais encore avec eux. Je n’ai
point oublié, repris-je, que je leur ai fait cette promesse ; mais je ne suis point assez sot pour m’exposer à quelques nouveaux malheurs en la tenant. No conçois-tu pas le danger qu’il y a pour moi à faire un long séjour dans cette ville? Si mes voleurs m’y ont fait emprisonner après s’étre saisi de mon bien, que ne dois-je pas craindre des honnêtes gens qui sont en droit de m’accuser de les avoir friponnés? Ne soyons pas insatiables; nous avons plus de six cents écus, contentons-nous de cela, et sauvonsnous au plus vite. N’as-tu pas arrêté des chevaux ? Sans doute , me répondit-il; j’en ai payé la journée au maître, qui m’a dit qu’ils seraient prêts à la pointe du jour. Tant mieux, lui répliquùi-jc , nous ne saurions partir assez tôt; je ne croirai pas ma bourse en sûreté, que je ne sois à dix bonnes lieues d’ici. Won confident me quitta pour aller se reposer quelques momeuts, fort satisfait de nous voir chargés d’un butin assez considérable, ct-se flattant de la douce espérance d’y avoir quelque part. Ce n’est pas qu’il fût sans inquiétude sur ce point quand il se rappeloit l’histoire de mes coffres ; histoire qu’il jugeoit encore trop récente pour que j’en eusse perdu le souvenir
Dès qu’il entendit du bruit dans le logis, et qu’il crut les domestiques éveillés , il revint dans ma chambre , où il me trouva eu état de partir. II est vrai que je ne m’étois pas seulement jeté sur mon lit, et que je m’étois agréablement occupé à compter mes espèces, à mettre l’or d’un côté, l’argent de l’autre, et à ranger enfin proprement nos petits effets. Je l’envoyai payer notre hôte ; et lorsque cela fut fait , uous sortîmes de rbôlelleric, et gagnâmes promptement l’endroit où nos chevaux noos attendaient. Jamais départ n’a été si précipité : à peine avoit-on ouvert les portes de la ville , que nous étions déjà dans la campagne. La belle matinée! Dans un autre temps j’en aurais admiré les charmes; mais dans la situation où mon esprit étoit alors, la beauté du jour m’étoit irèsiudifférente. Je nu songeois qu’à tirer pays; je m’imagiuois que tous les lévriers de la justice dévoient courir après moi , pour me ramener dans les prisons de Bologne, et m’obliger à restituer l’argent que j’avois escamoté à mes doux joueurs. Je tournois la tête à tout moment pour voir si quelqu’un ne nous suivoit point; et quand j’apercevois quelque cavalier qui vendit plus vite que nous, le cœur me battoil , je cbaugeois de couleur, je ne me rassurais point qu’il ne fût passé. Tant il est vrai que tout crime porte avec lui son châtiment.
Je devins pourtant peu à peu plus tranquille; et lorsque nous eûmes fait quatre lieues, je ne sentis plus aucune crainte. Alors rompant le silence qne j’avois gardé jusque là, aussi bien que
mon compagnon : Sayavedra , lui dis-je, n’es-tu pas las de voyager en chartreux? pour moi je le sais de rêver. Parlons ; conte-moi quelque histoire qui me réveille et me réjouisse. Seigneur don Guzman , me répondit-il, vous me |>crroeUrez de vous dire qu'il ne convient guère aux gens qui n’ont pas le sou de tenir de joyeux propos; il n’appartient qu’à ceux qui ont de l'argent à pleines mains de faire de bons contes. Je t’entends, mon ami, lui répliquai-je en souriant ; je t’assure qu’à la cfinée nous ferons un compte ensemble , et j’espère que lu seras content. Comme vous saisissez les choses! repartit-il en riant. Je vous proteste que ce n’est point là ma pensée. Je sais bien qu’en vous servant je n’ai fait que mon devoir, et que le plaisir de vous avoir aidé à tirer les doublons de vos deux joueurs me doit tenir lieu de récompense. Le désintéressement vrai ou faux que Sayavedra faisait paraître me plut infiniment; et mon dessein n’étant pas de le frustrer de la petite rétribution qu’il a voit méritée par ses signes qui ni’avoient été si utiles, je lui lis présent de vingt pistoles aussitôt que nous fûmes arrivés à une petite hôtellerie où nous nous arrêtâmes pour diuer.