‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 427 sur 734 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Sayavedra , pour désennuyer Guzman sur la route, lui raconte l'histoire de sa vie.

Nous remontâmes à cheval après avoir fait un assez bon repas, quoiqu’en entrant «bus celte ta verne je ine fusse attendu à faire très- mauvaise chère. Bien loin de garder le silence , comme nous avions fait toute la matinée, nous commençâmes à nous entretenir de diverses choses. Je ne me souviens point à pro|>os de quoi je demandai à Sayavedra comment il étoit devenu aventurier ; je me souviens seulement qu’il me répondit que pour satisfaire ma curiosité il falloit donc qu’il me contât l’histoire de sa vie; sur quoi je lui témoignai qu’il me feroit un fort grand plaisir de m’apprendre scs aventures. Alors, sans vouloir s’en défendre , il en fit le récit en ces termes ;

1 Je ne suis point de Séville, quoique je vous aie dit à Rome que j’en étois. Valence m'a vu naître, ville où il y a peut-être plus de fripons que dans aucun autre endroit d’Espagne, parce que c’est un pays abondant en toutes choses, et qu’ordinairement les bons pays produisent les hommes qui ne valent guère. Mon père n’êtoit qu’un bour-

1 J'*i retranché de l'histoire de Sayavedra les additions de M. Bremonl, et entre autres l'épisode du Piéniontais qui donne sa femme pour un cheval à un officier napolitain ; cette aventure n'étant qu'une mauvaise copie de l'histoire <!e madame de Frcsne et du capitaine Gendron.

ALFARACHE

| geois à b vérité; mais de celle haute liourgcoisio ! qui se confond avec b noblesse. Ayant perdu sa femme qu’il aimoit tendrement, il en eut tant de douleur qu’il mourut |K*u de temps après elle. Il laissa deux fils avec peu de bien ; et ces deux fils, dont je suis le plus jeune , vendirent tous ses effets, qu’ils partagèrent entre eux également. Après cela mon frère ainé me demanda quel parti je prétendois prendre. Je lui avouai que j 'a vois envie de voyager, et que c'étoit là ma passion dominante. C’est b mienne aussi . me dit mon frère. J’ai toujours pris pbisir à entendre parler des pays étrangers : je suis curieux de voir de quelle façon vivent les hommes qui ne sont pas nés en Espagne; et je contenterai incessamment ma curiosité. Entraînés tous deux par la force de notre étoile, ou plutôt par nos mauvaises inclinations, nous partîmes un beau matin de Valence , chacun avec un petit paquet sous le bras.

Nous n’eûmes pas fait une lieue , que mon frère me dit : Il me vient une pensée. Nous allons nous abandonner à b fortune; nous ignorons de quelle sorte elle nous traitera. Peut-être nous trouverons-nous dans quelque embarras où notre plus grande peine sera d’èlre connus , et de voir nos véritables noms rouverts d’infamie. Pour prévenir ce malheur, changeons-lcs. J’approuvai son idée, et nous voilà tous deux à rêver aux noms que nous emprunterions. Mon frère prit celui de Mateo Lujan ; et moi , comme je me souvins d’avoir ouï dire ({uc la maison des .Sayavedra étoit une des plus illustres de Séville, je l’adoptai, et je résolus de me faire partout appeler Sayavedra. J’interrompis en cet endroit mon confident : Est -il possible, lui dis-je, que tu n’aies jamais vu celle ville? Cependant tu m’en as parlé à Rome d’une manière à me persuader qu’il falloit que tu b connusses. Bon , répondit-il , j’ai vu tant de gens qui y ont été, et j’en ai lu tant de descriptions, qu’il n’est pas étonuant que j’en aie dans l’esprit un tableau : fidèle.

Nous étant donc tous deux parés de ces beaux noms, poursuivit-il , nous ne songeâmes plus qu’à I nous déterminer sur la route que nous prendrions. J’avois déclaré que je voulois passer en Italie, et mon frère m’avoit témoigné le même désir ; mais changeant toui-à-coup de sentiment, il lui prit fantaisie d’aller eu France. La contestation que nous eûmes là-dessus devint si vive, que, nous trouvant entre deux chemins, dont l’un conduisoit à Saragosse, et l’autre à Bai colonne, il enfila le premier , et moi le second , en nous souhaitant I l’un à l’antre toutes sortes de prospérités. Après cette séparation fraternelle, je me rendis à Barce- ! lonnc pour m’embarquer sur les galères qu’un I grand nombre de {HTsonncs y attendoient au: si

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