CHAPITRE IX. BIS
dans le même dessein. Elles n’y arrivèrent i|ifun mois après. Pendant lout ce temps-là je m'habillai proprement , je cherchai les plus agréables compagnies ; le jeune seigneur Sayavedra étoit fort bien reçu partout : il jouoit, faisoil bonne chère , et ne refusait pas quelques-uns de ses moments à l’amour. Enfin , je me réjouis si bien , que les galères venues, mon hôte payé , mes provisions faites, je m’embarquai gaillardement avec six pistolesde reste. Nous arrivâmes heureusement à Cènes , où , trouvant d’abord une felouque qui partoit [tour Naples, je n’en voulus pas perdre la commodité. Nous eûmes toujours le vent si favorable, que le voyage fut très-court.
Si d’un côté j’étois bien aise de me voir dans la ville du monde où j’avois le plus souhaité d’étre , j’avois de l’autre beaucoup de chagrin quand je considérais l’état de ma bourse, laquelle, étoit aussi plate que celle d’un ermite. Naples , disois-je , est sans doute le séjour de tous les plaisirs ; mais les plaisirs y coûtent autant qu’ailleurs. Quiconque est sans argent à Naples n’y peut faire qu’une très-sotte figure. Je jugeai bien qu’il falloit user d’industrie : je m’adressai pour cela aux maîtres du métier : je leur fis connoître l’envie et le besoin que j’avois d’étre leur confrère. Mon air de fripon les prévint d’abord en ma faveur ; et, après un petit examen qu’ils me firent subir , ils me trouvèrent assez de disposition à mériter l’honneur d’entrer dans leur corps. Je n’y fus pas sitôt agrégé , qu’ils me firent commencer par servir de second et de croupier au jeu. De leur propre aveu, je m’en acquittai comme si j’eusse eu des principes : ce qui fut cause que je ne tardai guère à être employé à la filouterie commune , c’est-àdire à couper des bourses, à crocheter des portes, à voley la nuit des manteaux ; en un mot , à cent pareils exercices, qui ne sont que l’A , B, C de l’école des filous, et qui élèvent, d’échclou en échelon , un honnête homme à la potence
Mais, sans vanité , j’avois un esprit trop supérieur pour rn’cn tenir à ces petits tours, et j’en fis deux ou trois qui passèrent pour des coups de maître. Il faut que je vous les rapporte. L’hôtel du connétable est le rendez-vous de toutes les personnes de qualité , qui s’y assemblent tous les soirs pour jouer. J’avois déjà éui une fois dans cette maison à l’heure du jeu , et j'avois observé toutes les choses d’un œil curieux ; j’avois surtout pris garde qu’il y avoit sur chaque table de joueurs deux gros flambeaux d’argent avec des bougies; et celle remarque me fit imaginer un expédient pour m’emparer d’une paire de ces flambeaux. J’en achetai deux d’étain à peu prés de la même grandeur, avec deux bougies; je mis le tout proprement dans mes poches; et un soir, m’étant
habillé de manière que je pou vois passer pour un garçon qui apparlenoil à quelque seigneur de l’assemblée, je me glissai chez le connétable. Je me postai à la porte d’une petite chambre où il y avoit deux jeunes cavaliers qui jouoient. Je m’aperçus avec joie qu’il n’y avoit point là de pages du logis; ils éloient tous dispersés dans les autres chambres, qui paroissoient pleines de monde. Il y avoit long-temps que mes deux joueurs éloient aux prises , et déjà leurs bougies, presque toutes consumées , commcnçoicnt à en demander d’autres. Je saisis ce favorable instant. Je tirai de mes poches mes flambeaux d’étain ; j’y mis mes bougies, que j’allai allumer aux lampions dont l’escalier étoit éclairé ; j’entrai respectueusement dans la chambre des deux cavaliers avec mes flambeaux à la main ; je les posai hardiment sur la table, à la place des deux qui y étoient , et que j’emportai promptement sous mon manteau, après les avoir éteints. Je courus aussitôt à toutes jambes augreffe, je veux dire chez notre capitaine , qui étoit notre receleur ordinaire, un personnage grave, et qui passoil pour un fort honnête homme dans la tille. U nous servoit de protecteur et d’avocat quand il nous arrivoit d’étre pris au trëbucliet, et, par rcconnoissancc, nous lui donnions le cinquième du tous les vols que nous faisions.
Une autre fois je fis un tour encore plus effronté. Je passois dans une grande rue detaul une maison qui me parut devoir être la demeure de quelque homme opulent ; comme en effet, j’appris depuis que c’éloit celle d’un riche notaire et greffier. J’entrai dans cette maison . dont la porte étoit ouverte ; j’enfilai deux ou trais pièces de plain-pied sans rencontrer personne, et je vis dans la dernière , sur une table, une robe de femme du plus beau velours de Gènes , et toute neuve. Je ht mis sans façon sous mon manteau , et en deux sauts je regagnai le pavé. Malheureusement je trouvai à la porte le rnaitre de la maison , lequel , me voyant sortir de chez lui arec quelque chose de gros sous le bras , m’arrêla brusquement , et me demanda d’un ton de voiz terrible ce que je porto» sot» mon manteau. Plus d’un autre , à ma place , eût été déferré : moi, sans paraître ému du contre-temps , je lui répondis que c’étoit la robe de velours de madame , et que je la remporlois pour en raccommoder Je collet et démonter une manche. A la lionne heure , reprit-il ; rapportezla bientôt , car ma femme en aura besoin cette après-midi pour aller rendre visile à une dame do condition de ses amies. Je lui repartis que je n’y manquerais pas, et en disant cela je m’éloignai de lui comme un daim.
Cette aventure se répandit dans la ville , et dès le jour suivant j’entendis dire que le notaire, après
MB GUZMAN D
m’avoir parle , rentra riiez lui ; qu'il trouva sa femme et deux ou trois domestiques qui faisoieiit autant de bruit qu'on en fait dans une taverne ; que la maîtresse crioit à pleine tête : Où est ina robe? elle «^toil ici tout à l’heure: vous me la paierez; que les domestiques n’a) an l vu entrer ni sortir personne de dehors disoient qu’il falioit que le diable lui-méme l’eût emportée ; et qu’enfm le mari fil cesser ce vacarme en leur apprenant ce que la robe éloit devenue. On ajoutait à cela qu'il courut sur-le-champ chez tous ta huissiers de Naples ; qu’il leur dépeignit à peu près ma figure, et qu’ils me clu rchoient actuellement avec tous leurs archers. Pendant qu’ils faisoienl des perquisitions inutiles, mon butin étoit en sûreté chez notre protecteur , avec qui nous nous moquions du notaire et des sergents. Cependant ce tour , que j’avois fait avec autant de bonheur que de subtilité , cul des suites qui ne sont pas l'endroit de ma vie qui occupe le plus agréablement ma mémoire. Les voici :
lin jour, me promenant hors de la ville, dans un lieu où coule un assez large ruisseau, je vis sur ses bords de très-beaulinge qu’une blanchisseuse venoit de laver et d’étendre sur l’herbe. Les occasions me tentent , c’est mon foiblc. Je ne pus résister à l’envie de m’approprier ce linge; aussi bien c’étoit une chose dont j’avois alors grand besoin : je n'allendois plus que le moment de pouvoir faire mon coup sans que la lavandière s’en aperçût. Ce moment vint , et je le saisis si prestement , qu’enlever ce qu’il y avoit de meilleur , et reprendre le chemin de la ville, cela fut fait en un clin d’œil. Néanmoins , quoique la femme n’eût pas remarqué mon action , il arriva qu’elle jeta les veux par hasard du côté de son linge. Étonnée d’y trouver les deux tiers pour le moins à redire, elle regarda de toutes parts, et ne voyant que moi aux environs, elle jugea que je devois être le voleur. Iii-de$sus elle abandonna tout le reste de son linge, et se mit à courir après moi en criant : Au voleur ! au voieur ! d'une voix qui faisoit retentir toute la campagne. Dans cet embarras, que pouv ois-je faire? Je laissai tomber doucement de dessous mon manteau le paquet dont j’étois chargé, en m’imaginant que par là j’apaisorois la blanchisseuse, qui, satisfaite d’avoir rattrapé son linge, retourneroitsursespas. Mais, soit qu’elle crût que j’en emportois encore, soit qu’elle eût juré ma perte, elle me poursuivit jusqu’à la porte de la ville , où la sentinelle m’arrêta pour me demander ce quec’étoit. La lavandière arriva aussitôt , et me donna mille goumiades , en disant que j’étuis un voleur qui avoit pris tout son linge. On me fouilla partout ; et comme on trouva mon niauieau et je dessous de mon bras mouillés , on
ALFARACIIE.
| n’eut pas de peine à deviner que je m’étois détail I du paquet pour pouvoir nier que j’eusse volé mon ! accusatrice. Il ne m'en fallut pas davantage pour mériter et obtenir un logement dans le palais de la justice.
Je lissai oh' mon emprisonnement à notre avocat , qui vint en diligence me trouver. Je le mis au fait. 11 se rendit chez lelieutenant criminel. Ils eurent ensemble un entretien qui fut tel , que le ! protecteur obtint que je serois élargi dès ce jour- | là. il m’apporta cette heureuse nouvelle, et je me dispo^ois à sortir. Déjà l’ordre éloit expédié , le concierge satisfait, et déjà j’avois un pied hors de la prison , lorsque , par une malice du diable , le notaire, qui me faisoit chercher, et avoit affaire en ce lieu-là, se présenta devant moi. Il m'envisage , il me reconnoit , il se met en fureur , il me donne un grand coup de poing dans l'estomac et me fait rentrer dans la prison , en criant au geôlier de fermer la porte, attendu, disoii-ii, que j’étois uu voieur, et qu’il vouloit m’écroucr. Notre avocat, qui étoit présent , n’épargna aucune fleur de rhétorique pour apaiser le notaire ; il alla même jusqu’à lui offrir la valeur de la robe ; mais ce maudit notaire , aimant mieux se venger de moi que de recouvrer sou bien, fut inexorable. Il me fil émoucher les épaules et baunir du royaume.
Apres cette petite mortification, que je souffris assez patiemment, mon capitaine, pour m’en consoler, me chargea d’une lettre de recommandation pour un chef de bandits , son ami , qui avoit une retraite dans les montagnes de la Romagne , où je me rendis , ne pouvant faire mieux. Ce chef n’eut pas plus tôt lu ma lettre, qu’il me fit un accueil gracieux. Il me présenta aux cavaliers de sa compagnie. Je n’ai jamais vu des hommes si farouches. Il lest vrai que. venant de quitter à Naples des camarades fort civilisés, il étoit impossible que ces montagnards ne me parussent pas gros- ; siers et sauvages : néanmoins, comme on apprend à hurler avec les loups, malgré la terrible vie que ces bandits menoient, je ne laissai pas de m’accoutumer à vivre avec eux. Nous fîmes quelques bons coups, et je me vis en peu de temps le gousset bien , garni. Dès que je fus en fonds, il me prit envie d'abandonner ces honnêtes gens. Pour cet effet , je demandai congé à notre chef pour deux mois ,
I sous le prétexte d’une affaire que je lui dis avoir à Rome. Il me permit de faire ce qu’il me plairait, après m’avoir oblige de lui jurer que je le rejoindrais au bout de ce tenips-là. Je lui fis à la vérité ce serment , mais je l'oubliai sitôt que je fus a Rome.
Je m’étois mis dans l’esprit que dans une si belle ville je trouverais à charpie pas des occasions d’cxerccr mes talents. Cependant , lorsque j y fus