‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 430 sur 734 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De l'entreprise hardie que formèrent Guzman et Sayavedra dans ta ville de Milan.

Nous employâmes les trois premiers jours à ! nous promener dans les rues, en parcourant des 1 yeux les différentes marchandises dont les bouli- | ques étoient j tarées, sans songer encore à mettre en œuvre notre génie aventurier : c’étoit autant de bon temps pour les bourgeois de 1a ville.

Comme nous traversions la place un matin , il vint un jeune homme assez bien vêtu aborder Sayavedra, qui marchoit derrière moi. J’allois toujours devant, et j’avois déjà fait plus de cent pas lorsque je m’en aperçus. Je considérai fort attentivement ce jeune drôle avec qui mou confident s’étoit arrêté, et je lui trouvai un air égrillard qui me donna fort à penser. Ilo , ho ! dis-je en moi-même, qui peut être ce garçon-là? et que peuvent-ils avoir tous deux à démêler ensemble ? C’est ce qu’il m’importe de savoir. Mais comment puis-jc en être instruit? Si j’appelle Sayavedra pour lui demander de quoi ils s’entretiennent, il r.c manquera pas de composer une fable, et je n’en serai pas plus avancé. Que faut-il donc que je Casse? Mc tenir en repos, et leur laisser le

champ libre ; ne témoigner aucune défiance à mon écuyer, et avoir toujours l’œil sur lui.

Leur conversation dura plusd’un quart-d’heure, après quoi le jeune homme prit congé de mou confident , qui vint me rejoindre d’un air rêveur qui ne m’ôta point le soupçon que j’avois déjà. Je me préparois à entendre ce qu’il me dirait de cette rencontre qui m’inquiétoil; et toutefois, quelque envie que j’eusse de le faire parler là-dessus, il ne dit pas un mot , et demeura plongé dans sa rêverie. Je gardai aussi le silence sur cela jusqu’à l’après-dinéc. Alors me voyant seul avec lui dans ma chambre, et ne pouvant plus me contraindre: Monsieur Sayavedra , lui dis-je en souriant , peuton, sans vous paraître indiscret, vous demander quel homme c’est que ce jeune garçon avec qui vous étiez ce malin en si grande couférence? Il me semble que je l’ai vu à Rome. Ne se nomme-t-il pasMendocc? Non, monsieur, me répondit-il; on l’appelle Aguilcra, et je puis vous assurer qu’il justifie bien son nom ; car c’est un aigle dans les occasions où il s’agit de jouer de la griffe. C’est un bon compagnon qui a de l’esprit, qui écrit à merveille , qui possède l’arithmétique , et sait faire en perfection des comptes doubles et triples. Il y a loug-iemps que nous nous connoissons : nous avons voyagé ensemble et mange de la vache en*

ragce. Il roule actuellement dans sa tête un des sein qui fera sa fortune s'il réussit. Il m'a proposé d'y entrer, et il m’offre la moitié du profit. Je lui ai répondu que je ne voulois rien entreprendre sans tous en avertir : je lui ai dit même que vous aviez uni de bonté pour moi, que vous ne me refuseriez pas vos conseils dans une affaire de celte conséquence. Non sans doute, lui dis-je; au contraire , mon enfant , je suis disposé à vous y rendre service à l'un et à l'autre. Apprends-moi seulement de quoi il est question. Monsieur, reprit-il, Aguilera doit venir ici cette après-midi; vous lui parlerez. Il vous découvrira tout son projet ; et s’il y a quelque chose à corriger dans son plan , vous le perfectionnerez.

Comme il achevoit ces paroles , on lui vint dire qu'un jeune homme le demandoit. Nous ne doutâmes point que ce ne fût Aguilera ; car nous ne connoissions personne à Milan. Sayavedra courut au-devant de lui ; et après l’avoir préparé à l’entrrtien que nous allions avoir ensemble, il me l’amena. Nous nous saluâmes de part et d'autre avec beaucoup de civilité. Cet Aguilera étoit un garçon d'assez bonne mine, et qui me parut avoir de l’esprit II me confirma tout ce que m’avoit dit mon confident , et me détailla d’une manière fort plaisante quelques eiploils qu'il avoit faits avec lui. Il m’apprit ensuite qu’étant venn â Milan dans l’espérance d’y faire quclqne grand coup , il avoit trouvé moyen de se mettre au service d’un riche banquier, chez lequel il demeuroit depuis siz mois en qualité de commis; qu’il avoit, par son exactitude et sa fidélité , gagné la confiance de son patron , en attendant qu’il trouvât l’occasion de le voler; qu’il s’en présentoit une fort belle, mais qu’il avoit besoin d’un second pour en pouvoir profiter; et qu’en rencontrant Sayavedra, il l’avoit regardé comme un homme tombé du ciel pour cela , le connoissant pour l’avoir vu dans l’action plus d’une fois. Je lui demandai si son dessein étoit d'une exécution bien difficile. Pas trop, me répondit-il ; vous en allez juger. !.c banquier a mis depuis peu dans son coffre-fort une grande bourse de chamois , où il y a mille belles pistoles. Je les enlèverai un dimanche au matin pendant que le patron entendra la messe ; j’irai joindre à la poste Sayavedra , qui aura retenu deux chevaux; nous partirons dans le moment, et nous piquerons si vigoureusement nos mazettes, que nous serons bien loin de la ville avant que le banquier s’aperçoive de la saignée que j’aurai faite à son coffre-fort.

Après avoir écouté fort attentivement Aguilera, je lui dis que son projet étoit diablement délicat ; qu’un garçon connu dans la ville pour le commis de ce banquier pouvoil rencontrer quelqu’un qui,

surpris de le voir sur un cheval de poste , et le soupçonnant d’avoir (ait quclqne mauvais coup, ne manquerait pas de courir citez son maître pour lui en donner avis ; que le banquier étant revenu de la messe découvrirait peut-être d’abord qu'on l’avoit volé ; que le bruit s’en répandrait à l’instant dans la ville, et qu’on saurait bientôt qu’Aguilera aurait pris la poste ; que sur cela son patron ferait suivre ses traces par des gens bien montés, et i qui le voleur aurait de la peine â échapper. Je lui représentai encore d’autres inconvénients qui lui firent voir clairement que son dessein étoit mal conçu. Il en demeura d’accord enfin, et cependant il me dit qu’il ne laisserait pas de l’exécuter, puisqu’il ne pouvoit faire autrement J’ai affaire, continua-t-il , à un homme qui ne sort jamais de chez lui que les fêtes et les dimanches pour aller â la messe, et qui revient une demi-heure après se renfermer. Il couche dans la chambre où sont ses papiers et son argent, et il n’a point d’autre cabinet.

Quand il serait encore plus sédentaire et plus vigilant , lui répliquai-je , on peut loi ravir sa bourse de chamois sans s’exposer au péril que vous voulez braver si témérairement. Ma foi, messieurs, si vous n'en savez pas davantage, vous n’ètes encore que des apprentis dans votre métier. Je veux vous montrer qu’nn génie supérienr a bien d'autres lumières que les vôtres. Je me charge, si vous le souhaitez, delà conduite de cette entreprise ; et , sans vous envelopper dans le malheur que je pois éprouver si la fortune m’est contraire , je vous réponds des mille pistoles, pourvu qu’elles soient dans huit jours dans le coffre-fort. Sayavedra et son ami se prirent à rire à ce discours, qui leur causa autant de joie que s’ils eussent déjà eu entre les mains la bourse de chamois. Ils me remercièrent de l’offre que je leur faisois, et me laissèrent volontiers conduire ce projet d’importance , bien persuadés , particulièrement Sayavedra , que je ne leur parlerais pas de cette sorte si je n’étois pas comme assuré de l’événement. Ne voos embarrassez de rien , leur dis-je , messieurs ; vous verrez qu’un homme qui a été page cinq ou six ans en sait plus long qu’un bandit de la Uomagne. Ib redoublèrent leurs ris à ce trait railleur, qui regardoit Sayavedra. Eusnite je fis quelques questions au fidèle commis tin banquier.

De quel moyen , lui dis-je , prétendiez-vous donc vous servir pour tirer la bourse du coffrefort! Vous n’en avez pas la clef! Non, certainement, me répondit-il. Le patron ne la confie i personne. Il me la donne seulement quelquefois, lorsque je suis avec lui dans son cabinet, et que, pendant qu’il écrit , quelqu’un vient demander lo

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