‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 431 sur 734 · CHAPITRE I. X · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. X

paiement d’une lettre de change. Il me jette la clef pour prendre un sac dont il m’indique le numéro ; et tandis que je compte l’argent , il a un œil sur ce qu'il écrit et l’autre sur ce que je Cals. Cela étant , repris-je, il sera bien difficile de prendre l’empreinte de cette clef. Beaucoup moins «pic vous ne pensez, repartit Aguilera. J’ai , Dieu merci , ta main subtile : je promets de tous apporter l’empreinte de la clef du cofire-fort, et même , si vous le jugez 1 propos , celle de la clef d’une petite armoire où mon bourgeois serre ses livres de compte et l’argent qu’il emploie à scs dépenses ordinaires. A ces mots, qui me firent tressaillir de joie , je lui dis que s’il pouvoit prendre ces deux empreintes, nous serions encore plus sûrs de notre fait.

Je n’ouhliai pas de m’informer de la disposition du cabinet , de la manière dont les sacs étoient laits , des marques qu’ils avoient , en un mot , de toutes les particularités , tant du dedans que du deltors du coffre-fort. J’en fis un mémoire circonstancié , que le commis me dicta ; ensuite je renvoyai Aguilera chez son maître, en lui disant que je l’insiruirois, quand il en seroil temps , du personnage qu’il auroit à jouer. Après son départ, je dis à mou confident que je venois de mettre son ami à une grande épreuve ; que je doulois fort qu’il m’apportât les empreintes. Mais Sayavcdra , qui avoit une haute opiniou de son industrie, m’en fit un nouvel éloge , qui fut justifié deux jours après. Aguilera me tint parole , et m’enseigna où je trouverais un serrurier qui me ferait deux fausses clefs , pourvu qu’il fût payé grassement. Je n’ai plus qu’une question à vous faire , dis-je â notre commis : à quelle heure votre maître est-il dans sa boutique ? car les banquiers ont coutume d’en avoir une en Italie. Aguilera me répondit que son patron s’y tetioit ordinairement le matin, depuis dix heures jusqu’à midi. C’est assez, lui répliquai-je ; retournez chez vous, et retenez bien ce que je vais vous dire : demain je ne manquerai pas d’aller sur les dix heures â la maison du banquier ; faites en sorte que vous y soyez aussi , et ne perdez pas une parole de ce que je lui dirai , afin que vous en puissiez rendre témoignage, s’il le faut.

Tout étant ainsi réglé , je portai sur-le-champ tnes empreintes à l’honnête serrurier à qui l’on m’avoit dit de m’adresser ; et il se trouva qu’en effet c’étoit un homme de bonne composition. Il me promit de faire incessamment les deux clefs pour deux pistoles , dont il eu loucha une d’avance. Comme je revenois de chez ce bon ouvrier à mon hôtellerie , j’aperçus dans la boutique d’un marchand une espèce de cassette à bijoux fort propre. Il me prit envie de la marchander,

et, aprèsl’avoir bien examinée, je l’achetai. Savavedra , qui m’aecompagnoit , me parut un peu surpris de cette emplette. Je ne pus m'empéchcr de rire de son étonnement. Ami , lui dis-je, cette ' jolie cassette de cuivre doré ne sera pas inutile â notre dessein. Je m’en doute bien , me réponditil en souriant ; vous ne l’avez pas achetée comme un sot ; vous savez l’usage que vous en ferez , et | je m’en rapporte fort â votre seigneurie.

Je me rendis le lendemain, sur les dix heures, à la boutique du banquier. Aguilera y étoit avec deux ou trois messieurs qui étoient là pour affaire. Je saluai en entrant le maître, et lui dis , à haute et intelligible voix, que je venois d’ârriver à Milan, dans l’intention de faire des emplettes ; |X>ur un mariage ; que javois une somme assez ' considérable d’argent, que j’étois bien aise de mettre en sûreté ; qu’au lieu de la laisser dans mon hôtellerie, où il y avoit toutes sortes de gens , j'avois pensé que je ferais beaucoup mieux de la confier à un homme tel que lui , dont j’avois ouï vanter la probité : j'ajoutai que j’avois un petit voyage à faire à Venise , ce qui m’obligerait à prendre chez lui une lettre de crédit. Le banquier, avide de gain , me fit là-dessus mille offres de fervice , accompagnées de profondes révérences , et me demanda combien j'avois d'argent àdé|x>srr chez lui. Je lui répondis que j'avois douze mille francs en or, et un sac rempli d’espèces d’argent , que dans une heure je viendrais lui mettre tout cela entre les mains. U me répliqua que ce serait quand il me plairait ; puis ayant tiré son journal de l'armoire où étoient ses livres de compte , il me pria de lui dire mon nom. Je lui dis que je m’appelois don Juan Osorio. Il l’écrivit aussitôt sur son journal , avec la date du jour et du mois , de sorte qu’il ne resloit plus qu'à marquer la somme et les espèces , quand il les auroit reçues , comptées et pesées. 11 faisoit ce iazzi pour mieux | m’engager à ne lui (vas manquer de parole.

Après cela, u'ayant plus rien qui m’arrêtât dans sa boutique, j’en sortis, lui faisant des civilités qui furent bien réciproques , cl en le priant à haute voix de ne point s’éloigner de sa maison, attendu que j’allois revenir. Cette scèuc finie , je retournai chez moi , très-content d’avoir si heureusement commencé cette intrigue. Sayavedra , qui m’aitendoit avec d’autant plus d’impatience qu'il y étoit plus intéressé, ne (ut pas peu étonné quaud je lui' : appris ce que je venois de faire. Mais , monsieur , me dit-il , où | prendrez-vous , s’il vous plaît , ccs douze mille francs en or que vous devez dans une j heure porter à ce banquier ? Je suis en peine de savoir cela. C’est ce qui ne doit point t'inquiéter, lui répondis-je ; il les a déjà. Je sais bien que je 1 te parle hébreu ; j’ai mes raisons pour cela. Ü.s-

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pense-moi de t’en dire davantage présentement , et m’apprends si ton Aguilera compte parmi ses talents celui de contrefaire une écriture. Corn- 1 ment , contrefaire ! s’écria-t-il avec transport ; il contrefait comme un ange toutes sortes de caractères : c’est son fort. Plût au ciel que j’eusse seulement le tiers de l’argent qu’il a touché sur les fausses lettres de change qu’il a faites. S’il n’excelloit pas dans cet art , il seroit encore à Rome à l’heure qu’il est ; mais il a été obligé d’en décamper brusquement . de peur de tomber entre les mains d’un brutal de marchand, lequel ayant eu avis qu’il avoit coutrefait sa signature , vouloit le faire arrêter. Puisque cela est ainsi , repris-je , notre entreprise réussira infailliblement.

Le fonds que Sayavedra faisoit sur mon adresse ne lui permettoit pas de douter d’un succès dont je l’assurois , quoiqu’il ne comprit ricu encore à mon dessein. Ce qui le fàchoit, c'est que je ne lui donnois aucun rôle à jouer dans celte comédie. U s’en plaignit à moi , et me demanda s’il n’y feroit qu'un personnage muet. Oh ! que si , lui dis-je ; et je t’en destine un dont tu t’acquitteras à merveille. En même temps je lui ordonnai de mettre sous son bras la cassette que j’avois achetée et remplie de balles de plomb. Outre eda je le chargeai d’un sac où il y avoit de l'argent. Ce sac éloit lié d’un ruban rouge et taché d’encre au milieu , parce que , suivant mon mémoire , il y en avoit un semblable dans le cofTre-fort. Nous sortîmes ensuite tous deux de ma chambre , comme pour aller porter tout cela chez le banquier. Quand nous fûmes dans la rue , je dis à mon écuyer : Entre un moment dans la cuisine, sous prétexte de demander à l’hôte à quelle heure nous dînerons , et ce qu’il nous prépare pour dîner. En un mot, fais si bien que sa femme et lui remarquent et considèrent attentivement cette cassette. Il nous importe fort qu’ds en soient frappés l’un et l’autre ; ensuite lu reviendras me joindre ici.

L’homme do monde le plus propre à s’acquitter d’une pareille commission , c’étoit Sayavedra. Il alla dans la cuisine, où , faisant à l’hôte les questions que je Pavois chargé de faire , il lui montra sans aiïcctalioo la cassette et le sac. L’bùte et i’bôtesse les regardèrent avec de grands yeux. La cassette surtout parut si jolie à la femme, qu’elle ne put s’empêcher de la prendre entre ses mains et de l’examiner. L’iiôte fit 1a même chose à sou tour, et s’écria : Vive Dieu ! qu’elle est pesante î Elle doit l’être , dit alors Sayavedra , puisqu'elle est toute pleine de pièces d’or, tant d’Espagne que d’Italie. U y en a là -dedans , ajouta-t-il , pour plus de douze mille francs. Nous allons les déposer, avec ce sac , chez un banquier. Chez un banquier ! interrompit PhOte d’un air brusque ; quand

’ALFARACUE.

| il y en auroit pour cent mille écus , cette cassette , et ce sac seraient aussi sûrement dans ma maison | que chez le plus riche marchand de la ville. L’hôtesse, aussi chatouilleuse que son mari sur le point d’honneur , dit : Nous avons eu aussi quelquefois des dépôts, et grâces à Dieu et à la sainte Vierge, nous les avons fort bien gardés. J’en suis persuadé, reprit Sayavedra. Si vous n’étiez pas d’honnêtes gens , mon maître ne seroit pas venu loger chez vous avec tant d’argent ; ne croyez donc pas \ qu’il ait mauvaise opinion de votre maison. Il est sur le point de partir pour Venise ; il a besoin < d’une lettre de crédit pour cette ville, et nous allons mettre en gage ces douze mille francs chez , le banquier qui la lui doit fournir.

Cela change la thèse , répliqua l’hôte apaisé ; je n’ai plus rien à dire. Eh l comment nommez-vous | ce banquier? Jérôme Plali, reprit mon confident, j Peste I reprit l’hôte , c’est un Crésus ; c’est dommage qu’il soit juif comme un chieu. U vous fera bien payer ce dépôt , sur ma parole. Si vous in’en | eussiez seulement dit uu mot , je vous aurais en- ] seigné des gens plus raisonnables. Il n’est plus j temps , dit Sayavedra : mon maître est déjà convenu de tout avec ce banquier , il en faut passer par là. Mais je ne songe pas, poursuivit-il , que je m’amuse trop avec vous ; mon patron m'attend. Je ne suis venu dans la cuisine que pour m’informer si nous aurions le temps de faire notre affaire avant de diner. L’hôte lui dit qu’il n’étoit pas nécessaire de nous presser, et que nous trouverions toujours dans sa maison de quoi faire bonne j chère.

i Mon confident vint me rendre compte de cel | entretien ; puis nous allâmes tous deux nous pro- 1 mener hors de la ville. Nous regagnâmes ensuite l’iiôleilcrie , où Sayavedra , par mon ordre , entra tout doucement , et alla remettre dans ma chambre la cassette et le sac. On n’éloit point encore à table ; l’hôte, par considération pour moi, avoit retardé le dîner , et il ût servir dès qu’il sut mon arrivée. Après un long repas je me retirai dans ma chambre , où l’hôte , averti que je soubaitois de lui parler, accourut, et demanda ce qu’il y avoit pour mon service. Je me plains de vous, lui disje : avez-vous pu me croire capable de me déûer d’un homme d’honneur comme vous? Pour vous faire connoîlre l’injustice que vous m’avez faite , je vous conjure de me garder cette bourse do cent pistoles jusqu’à mon départ pour Venise. En achevant ces paroles , je tirai de ma poche une bourse musquée, où il y avoit celte somme en doubles pistoles. Il fut si scusiblc à cette marque de confiance , qu’il en parut tout transporté du joie.

Sur la fin de ce jour-là le commis du banquier

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