‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 437 sur 734 · CHAPITRE (V · texte numérisé non relu

CHAPITRE (V

de unie tous les jours dîner et souper arec moi ; car il ne maageoil pas ordinairement dans mon hôtellerie ; et en le quittant, jeluidemandai son amitié.

Dans le fond c’étoit un garçon de mérite, fort bien fait de sa personne , et d'un esprit agréable. Comme il étoit connu pour un très-honnête homme, il fréquentait les nobles, et faisoit la meilleure figure que pouvaient le lui permettre les appointements d’un capitaine de galère , qui sont bien modiques à Gènes. Avec cela il nimoit le jeu; et, quoiqu'il y fût h Os-malheureux, il ne pouvoit se défendre de s’y embarquer quand il sc sentoit un écu dans sa poche. Cette passion, qui le dominoil, étoit accompagnée d’un penchant pour les femmes, qui seul aurait suffi pour le ruiner s'il eût été riche. Il sc nommoit Favello, uom qu’uuc dame qu’il avoit autrefois aimée lui avoil donné , et qu'il conservoit pour sc souvenir d’elle. Il me conta luimémo quelques jours après cette histoire , que je ne pus entendra sans soupirer et m’attendrir , en me rappelant mon intrigue de Florence. Les bonnes qualités de ce capitaine ne furent pas toutefois la seule cause de la petite galanterie et de toutes les honnêtetés que je lui fis. Ufaut que jetel’avouc, lecteur, quand je devrais gâter dans ton esprit ce trait généreux. Je savois que les galères dévoient bientôt partir pour Barcclonne ; et dans l’intention où j’étois de profiter de cette occasion pour repasser en Espagne, après avoir friponne mes honnêtes parents, l’amitié du capitaine Favello m’étoittrop utile pour négliger de l’acquérir ; aussi tu vois que je m'y pris assez bien , puisque dès le premier jour j’en fis l’acquisition.

Effectivement, le lendemain, à mon lever, il vint me rendre ses devoirs, et m’inviter à me promener sur l’eau ; ce que j’acceptai volontiers. Je me fis conduire l’après-dinée à sa galère, où je fus reçu avec tous les honneurs qu’auraient pu attendre de lui le pape ou le doge de Gênes. Nous sortîmes du port pour considérer les belles maisons de plaisance qui sont le long de la mer, et qui forment le plus charmant spectacle qui puisse s'offrir â la vue. Notre officier, qui étoit Génois d’origine, et qui disoit librement ce qu’il pensoit , ne se contentoit pas de m'en nommer tous les propriétaires, il me faisoit d’eux des portraits fort malins. Parmi les personnes qu’il épargnoit le moins, il s’avisa de citer un de mes parents. Je me mis à rire. Tout beau, lai dis-je, mousieur le capitaine, je vous demande quartier pour celui-là ; savez-vous bien que je suis de sa famille? De sa famille ! s’écria-t-il avec une surprise mêlée de confusion. Comment donc cela ? Je vais vous l’apprendre , lui répondisje; mon père étoit un noble Génois, line grosse lunqueroute qu’on lui fit l'obligea de passer en Espagne. Il alla s’établir à Séville, où il raccom- ,

tnoda ses affaires en épousant une dame de la maison des Guzman, dont je porte le nom préférablement au sien, pour deux raisons: la première, pour recueillir une succession qui, sans cela, pourrait m’échapper , et la seconde , parce qu’étant pour le moins autant fils de ma mère que de mon père , j’ai cru pouvoir choisir celui de leurs deux noms qui m’étoit le plus honorable.

Vous vous imaginez , reprit Favello , que vous me parlez là d’une chose dont je n’ai aucune connaissance ; pardonnez - moi , s’il vous plaît. Je comtois très-particulièrement deux de vos cousins, qui m’ont plus d’une fois entretenu de monsieur votre père. Ils m’ont dit que c’étoil un homme qui avoit beaucoup d’esprit; qu’il avoit été pris par un corsaire d’Alger , et qu’après avoir recouvré sa liberté par l’antour que conçut pour lui une Algérienne, il étoit allé à Séville trouver son correspondant , et que là il avoit donné dans la vue d’une dantc de qualité qu’il avoit épousée. Vous êtes donc (ils de cet illustre esclave ? A votre service , lui repartis - je en riant encore. Savez-vous bien, reprit-il, que le seigneur don Bertrand , frère aîné de votre père , est plein de vie ? C’est un bon vieillard qui ne marche aujourd’hui qu’avec un bâton. Il n’a jamais voulu se marier, et c'est un des nobles de Gênes qui a le plus de bien. Vous m’apprenez ce que j’iguorois , lui dis-je , car je ne l’ai point vu , et ma mère n'a jamais eu de commerce de lettres avec lui. Je m’étonne, ajouta-t-il, que vous ne vous soyez pas déjà fait connollre : vos parents sont assurément de grands seigneurs dans ce pays-ci, et je ne sais ce qui peut vous empêcher de les voir. Que roulez-vous que je fasse ? lui répondis-je. Que j’aille décliner mon nom devant des gens qui ne me connoisscut point , et qui se croiront en droit de douter de ce que leur dira un homme qui n’a que sa parole pour garant de sa sincérité? Non, non, je n’ai pas besoin d’eux, et je ne leur demande rien. Demeurons connue nous sommes. Quand même ils sauraient que je suis dans cette ville , étant étranger, j'a tiendrais qu’ils fissent la première démarche. Vous auriez raison , dit notre officier ; mais trouvez bon que dès demain malin je leur donne avis de votre arrivée. Je suis persuadé que je ne les en aurai pas plus tôt informés , qu'ils se feront un plaisir d’aller vous rendre ce qu'ils vous doivent. Je repartis au capitaine : Vous êtes un homme d’esprit, et vous avez de la prudence. Je veux bien vous laisser faire ce que vous jugerez à propos; souvenez-vous seulement qu’il ne faut pas contraindre leurs inclinations : je ne prétends me déclarer de leur famille qu’autant qu’ils me paraîtront en être contents.

553 GUZMAN DALFARACHE.

Pondant que nous tenions de part et d’autre de , pour un abbé fort opulent, ce qu’ils remarquèrent pareils discours, Favello me lit servir une colla- j dans ma chambre eût été capable de leur donner lion composée des plus beaux fruits et des meil- ! de moi cette opinion : j’avois négligemment étalé leures confitures. Il l’avoit fait préparer pour sur une table ma chaîne d’or , plusieurs autres moi , et il y avoit assurément employé une lionne bijoux , et tout ce que je possédois de plus prépartie des pistait1:» dont je lui avois fait présent, i cieux, avec la cassette de Milan toute ouverte, et Nous ne laissâmes pas de continuer notre entre- dans laquelle de lions yeux pouvoient apercevoir tien. L’officier, qui connoissoit parfaitement mon une partie des pislolcs qu’elle renfennoit. oncle et mes cousins , me mit si bien au fait , Mon oncle, garçon et chef de la famille, arriva que je pouvois me vanter . après cette conversa- le dernier : c’étoit particulièrement à celui-là que tion , de savoir aussi bien les affaires de mes j'en voulois. Il s’appuyoit sur un grand bâton , et parents que les miennes. U nuit qui s’appro- marchoit avec peine. Je ne Ini trouvai plus cet choit nous obligea de rentrer dans le port. Nous air vénérable qui m’avoit tant plu la première sortîmes de la galère, et j’emmenai le capitaine à j fois; au contraire, tout mon sang se souleva contre mon hôtellerie , où nous soujrômes avec les gen- ; lui. La vue de ce vieux singe plein de malice me liishommes qui y étoient logés. Après le repas, fit frémir, comme la présence d’un meurtrier ces messieurs me proposèrent de jouer , en me j rouvre les blessures de l’homme qu’il a tué : je disant qu’ils avoient sur le cœur les quarante crus voir avec lui des esprits follets qui s’apprépistoies que je leur avois gagnées le jour pré- | loient à me berner. Je ne laissai pas pourtant , cèdent , et qu’il étoit juste que je leur donnasse malgré la haine que je me sentois pour lui, de le leur revanche. J’y consentis, et me sentant en recevoir encore mieux que mes cousins, qui, train de gagner , je dis à Favello : Au moins , sortant un moment après qu’il fut entré , lui monsieur le capitaine , n’oubliez pas que nous abandonnèrent par respect la place. Le vieillard sommes de moitié. Il me répondit en souriant commença par me témoigner la joie qu’il avoit qu’il me croyoit si heureux en toutes choses , de voir le fils d’un frère qui lui avoit toujours qu’il s*applaudissoit d’étre associé avec moi. La été cher; puis, me considérant depuis les pieds fortune en effet me favorisa depuis le commen- , jusqu’à la tète , il me dit que je ressemblois cernent de la reprise jusqu’à la fin. Je gagnai | beaucoup à mon père , et qu'il étoit bien glocent pistoles , que je partageai avec notre officier i rieux pour la famille d’avoir un rejeton si propre de galère , ce qui hii fit cette fois-là d’autant à lui faire honneur. Il se plaignit ensuite de ce plus de plaisir, qu’il n’en coûloit rien à sa fierté, que je n'avois pas été prendre un logement chez C’est ainsi que je le disposois peu à peu à ne lui, où il y avoit des appartements plus conrcuapoovoir refuser de me rendre le service que blés qu’une hôtellerie à un homme de mon ca- "aticndois de loi. raclère et de ma qualité. Je lui prodiguai là-

11 ne manqua pas, comme il me l’avoit promis, dessus des remercîments accompagnés des plus l’aller le lendemain chez mes parents pour les vives démonstrations de sensibilité ; après cela, nformer de l’arrivée de M. l'abbé don Guzman j je lui dis que mes cousins m’avoient offert aussi à Géoes. Tn peux bien t’imaginer qu’il leur fit 1 leurs maisons , ce que je n'avois eu garde d'acun beau portrait de ma personne , et qu’il leur 1 ccpter, ne voulant incommoder aucun de mes vanta mon mérite et ma générosité , puisque dès parents pour le peu de jours que j’avois a dtmeul’après-ntidi on les vit venir à mon hôtellerie en rer à Gênes, où je n’étois venu que pour m’imfraises bien empesées, avec leurs manteaux de former de l’état de notre famille, tant pour ma velours noir sur les épaules. Mon majordome, satisfaction que pour celle de ma mère, qui m’en que j'avois instruit de tout ce qu’il devoit faire, , avoit chargé.

les reçut à la porte du logis , et les conduisit j Ces derniers mots donnèrent occasion au bon dans ma chambre , où je m’avançai gravement homme don Bertrand de me demander des noujusqu’à l’entrée , en les saluant avec beaucoup velles de ma mère et de ses enfants. Je répondis de civilité. Il en pareil d’abord deux , l’un et que j’étois son fils unique, et peu s’en fallut que, l’autre enfants d’un sénateur mort depuis cinq : par inadvertance , il ne m'échappât de dire que à six ans , et frère de mon père ; puis il surv int j’avois deux pères ; mais je retins ma langue , et un troisième cousin , fils d’une sœur encore vi- fis un très-bel éloge de ma mère , composé de vante. Ils m’accablèrent de compliments , et contre-vérités. Mon oncle, impatient de me conter m’offrirent leurs maisons , leur crédit et leurs j ce que j<* savois aussi bien que lui, m’interrompit bourses , parce que Favello leur avoit fait en- en me disant : Mou neveu , il faut que je vous tendre que je n’en avois pas besoin. Mais quand détaille une aventure qui nous arriva il v a six on il ne m’auroit pas fait passer dans leur esprit I sept ans. Il parut dans Gènes un petit fripon

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