CHAPITRE V
Guzman donne un grand repas à *c< parents , et leur fait payer leur écot.
L’après-dînéc je chargeai Sayavedra de chercher dans la ville quatre bons coffres de la même grandeur, et de les acheter. Pendant qu’il s'acquittait de cette commission, Favello vint me voir pour me rendre compte des entretiens qu’il avoit eus avec mes parents sur mon chapitre. Il m’assura que toute la famille étoit charmée de ma personne, surtout le seigneur don Bertrand mon oncle. Ce lion vieillard, poursuivit-il, m’a dit qu’il lui scmbloit avoir vu et entendu parler son cher frère, tant il avoit trouvé de ressemblance entre voire père et vous ; qu’il vous voyoit à regret embrasser l'état ecclésiastique, et qu’il vous proposerait de quitter la soutane pour épouser une de scs nièces du cùté de sa mère ; qu’à la vérité
cette fille avoit peu de bien, mais qu’il étoit dans la résolution de lui en laisser, parce qu’il avoit pour clic une amitié toute particulière. Enfin , le capitaine me protesta que mon oncle avoit conçu pour moi beaucoup d'estime et de tendresse. Cependant tout cela ne fit que blanchir contre mou ressentiment, et ne me détourna pas de mon dessein.
J’allai rendre visite le lendemain matin, premièrement à don Bertrand , qui, dans l’entretien que nous eûmes ensemble , me dit qu’étant fils unique comme je l’étois , je devois plutôt songer à soutenir ma maison, qu’à me consacrer à un état qui lui ôteroil une de ses plus belles branches. Je pensai lui répondre qu’ayant toujours gardé le célibat , il avoit fait lui-même autant de tort à sa ! famille que s’il eût pris le parti de l’église. Ensuite il me nomma la personne qu’il avoit envie de me | choisir pour femme. Pour l’amuser, je fis semblant de n’Otrc pas éloigné de faire ce qu’il désirait , et je finis ma visite en le priant de venir le jour sui- I vant dîner avec moi. Il voulut d’abord s’en défendre et s’excuser sur son grand âge, qui ne lui permettoit pas d’assister à des banquets ; néan moins, lorsque je lui eus représenté qu’il n’y aurait à ce repas que des parents et le capitaine Favello, l’ami commun de toute la famille, il sc laissa débaucher, et promit d’élre de la partie, jx)ur me marquer, dit-il , l’extrême considération qu’il avoit pour un neveu que le ciel lui envoyoit. Je visitai après cela mes cousins l’un après l’autre, et ils me donnèrent aussi leur parole de venir chez moi. 11 ne fut plus question que de leur faire préparer un dîner magnifique. Je m'adressai pour cet effet à mon hôte , qui m’assura que je pouvois me reposer sur lui du soin de régaler rocs convives, et qu’il me répondoit d’un festin où fou verrait également régner l’abondance et la délicatesse.
Mon majordome , qui arriva dans l’hôtellerie • pendant que je parlois à l’hôte, me dit qu’il avoit 1 acheté quatre coffres fort propres. Je les voulus voir. Il me conduisit où ils étoient , et j’en fus très-content. Il me demanda ce que j’en prétendois faire. Je lui fis réponse qu’il n’avoit qu’à me suivre, et qu’il eu seroit bientôt instruit. Je lui ordonnai de prendre notre cassette sous son bras , et je le menai à la boutique d’un des plus riches orfèvres de Gênes. Je proposai à ce marchand de me prêter pour vingt-quatre heures des plats et des assiettes d’argent, moyennant un honnête profit, et en consignant entre ses mains des : espèces pour la valeur de l’argenterie. L’orfèvre accepta la proposition. Nous convînmes de la somme qu’il vouloit pour le prêt, et, choisissant la vaisselle qu’il me plut d’avoir, j’en pris pour neuf
SCO GUZMAN D\
à dix mille francs , que je comptai en bonnes pistolcsà l'orfèvre pour nantissement. Après quoi je dis à Sayavcdra d’aller chercher deux des coffres qu'il savoit, d'y faire mettre lui-même la vaisselle, et de la faire porter an logis ; ce qui fut exécuté avec toute la diligence dont ce fidèle écuyer étoit capable.
Tous mes parents s’assemblèrent donc cliex moi le lendemain sur le midi. Mon hôte , qui se piquoit d’être un excellent traiteur, me fit connoître qu’effeclivcmenl il étoit consommé dans l’art difficile de faire de bons ragoûts. Il nous en servit de si délicieux , que mes cousins et mon oncle même avouèrent que de leur vie ils n’en avoient mangé de meilleure. S’ils ne s'étoient pas attendus à faire si bonne chère, ils furent encore bien plus surpris quand ils virent un buffet fort paré d’argenterie , et qu'ils remarquèrent que les plats cl les assiettes étoient du même métal. Ils ne purent s’empêcher de me dire qu’un voyageur jouoil gros jeu en portant avec lui une pareille vaisselle, et particulièrement en Italie , où l'on rencontrait des voleurs à chaque pas. Le lion homme don Bertrand , à qui tout cet étalage d’argenterie avoit fait penser la même chose , appuya leur sentiment.
« C’est votre faute, mon neveu, s’écria-t-il. Vous pouviez fort bien vous dispenser de loger à l’hôtellcrie dans une ville où vous avez des parents comme les vôtres, Je conviens que c’est la plus fameuse hôtellerie de Cènes ; mais la meilleure du monde ne vaut rien. Vous êtes encore jeune ; et je veux vous avertir, en homme qui a de l’expérience , que vous ne devez vous fier qu’à la bonté des serrures et des cadenas de vos coffres , parce que les hôtes, les hôtesses , leurs enfants ou leurs valets ont toujours deux ou trois clefs de chaque appartement. Si vous m’en croyez, continua-t-il, puisque vous refusez de prendre un logement chez "moi , envoyez-y du moins dès aujourd’hui votre argenterie et vos bijoux ; ils seront en sûreté dans mon cabinet jusqu’à votre départ, y en eût-il pour un million d’or. .
Je rendis grâce à mon oncle de son obligeante inquiétude; et, feignant de mépeiser la crainte d’être volé , je dis qu’en partant de Rome je m’étois contenté de laisser entre les mains de noue ambassadeur ce que j’avois de plus précieux ; et qu’à l'égard de l’argenterie , quoiqu’elle fût embarrassante pour un voyageur, je n’étois pas fiché de l’avoir pour m’en défaire dans un besoin, l’argent étant d’une plus prompte défaite que les pierreries. Toute la famille parut se payer de cette raison ; et comme je venois de nommer notre ambassadeur, mes cousins commencèrent à parler de ce ministre. Ils dirent qu’ils l’avoient vu lorsqu’il avoit passé par Gênes pour se rendre à Honte.
ALFAJUCIIE.
Alors , pour leur prouver que j’étois fort bien avec cette excellence , je leur en fis voir le portrait dont elle m’avoit fait présent ; ce qui leur persuada qu’il falloil en effet que l’ambassadeur eût beaucoup d’estime et d’amitié pour moi.
Don Bertrand, toujours occupé du péril que courait ma vaisselle dans l'hôtellerie, revint encore une fois à la charge, et je fus obligé de lui dire, pour le contenter, que je ferais porter chez lui après le dîner toute mon argenterie dans deux coffres que je lui montrai du doigt, et dans lesquels je lui dis que j’avois coutume de la serrer. On changea de discours , et la conversation tomba sur le mariage. Là-dessus mon oncle m’adressant la parole me dit que c’étoit à mon âge qu'il falloit se marier, et non dans la vieillesse , où l’on ne faivo t que des orphelins ; puis , il me représenta tous les désagréments des gens d'église , cl s’étendit ensuite sur les louanges de la jeune personne qu’il louhaitoit que j’épousasse. Elle est, ajouta-t-il, ma nièce du côté de ma mère ; c’est une fille d’un sang noble , et d’une beauté qui doit lui tenir lieu de bien; de plus, elle a une mère qui vous chérira comme la prunelle de ses yeux , vous et tous vos enfants.
Comme il me parut que le vieillard désirait ardemment ce mariage, je fis semblant de n’étre |>as dans une disposition contraire à ses souhaits. Que vous êtes séduisant , lui dis-je , mon cher oncle ! Je sens que tous me dégoûtez de la vie ecclésiastique , et je suis assuré qu’en recevant une femme de votre maiu je serai parfaitement heureux. Cependant souffrez , de grâce , que je vous représente que j'ai déjà un bénéfice de dix miile livres de rente , et que j’en attends un autre de quinze mille, que des parents de ma mère, fort puissants à la cour de Rome, me font espérer. 11 me serait bien doux , en changeant d’état, d’avoir ces deux jolis présents à faire aux enfants de mes cousins. Ils applaudirent tous à ma pensée, et me firent par avance de grands rcmcrcimcnts. Sur la tin du repas, qui fut assez long , don Bertrand demanda au capitaine Favcllo s’il avoit reçu des ordres pour son départ. Oui, lui répondit l’officier, et nous devons partir dans trois jours pour Barcelonne ; on commence même dès à présent à embarquer ce qu’on y veut porter. Je fus ravi d’entendre cette nouvelle , qui me fil connoltre que je n’avois pas de temps à perdre. Aussitôt qu'on eut dîné, je commandai à mon majordome d’enfermer mon argenterie et ma cassette dans les deux coffres , et de les faire porter lui-même chez mou oncle. Tout cela fut exécuté en moins d’une heure et devant mes parents, tandis que je m’entretenois avec eux. J’accompagnai^ mon oncle quand il voulut s’en retourner à sou hôtel, et en