‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 440 sur 734 · CHAPITRE V. Ml · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. Ml

y arrivant nous y trouvâmes , non les deux coffres où l’on avoit mis l’argenterie , mais les deux autres que nous avions remplis le soir précédent de sacs de sable 1 peu près du même poids que la vaisselle , et que Savavedra avoit changés fort subtilement.

Je ne ponvois mieux commencer. Voici comme je continuai : le capitaine Favello revint le soir 1 l’hôtellerie; il me témoigna le chagrin qu’il avoit par avance du départ des galères par rapport à moi , dont il étoit sur le point de se séparer. Il n’est pas certain , lui dis-je , que nous nous quittions si tôt; peut-être nous verrons-nous plus long-temps que vous ne pense*. II réva un moment à ce que je veuois de lui dire , et me demanda si j’avois envie de repasser en Espagne. C’est ce que je ne veux pas vous céler, lui répondis-je , à vous dont je connois la prudence et la discrétion , à vous enfin que j'aime , et pour qui je n’ai point de secret Apprenez que le plaisir de voir mes parents m’attire moins à Gènes , que le désir de me venger d’une offense que m’a faite à Rome un Génois que j’avois pour rival. Il n’étoit pas nécessaire d’en dire davantage à Favello pour l’engager à m’offrir ses services. Nommez-moi , dit-il avec agitation , le téméraire qui vous a outragé, et je ne vous demande que vingt-quatre heures pour satisfaire votre ressentiment Seigneur capitaine, lui répliquai-je, je vous suis redevable d’entrer si vivement dans mes intérêts; et si je cberchois un vengeur, je suis persuadé que je n’en pourrais trouver un meilleur que vous ; mais vous jugez bien mal de moi , si vous croyez que je manque de force ou de courage pour me venger moi-mémo ; outre cela , je vous dirai que je sais où mon ennemi demeure , et que je suis sûr de mon coup. La grâce que j’attends de votre seigneurie , c’est de me permettre de faire porter secrètement mon bagage â bord de votre galère , la veillé du jour qu’elle sortira du port ; je veux même , pour plus d’une raison , que mes parents ignorent mon départ , et je vous demande le secret.

Pour le secret , me repartit l’officier, je vous le promets. Puis revenant encore à mon affaire d’honneur : Vive Dieu ! poursuivit-il , je suis bien mortifié que dans 1a seule occasion que j’aurai sans doute de vous marquer mon zèle , vous refusiez de m’employer ! Il me dit ces paroles d’un air si affligé, que je l’embrassai, et lui répondis, pour le consoler, que dans le cours de notre voyage il ; aurait dans sa galère assez d’occasions de faire éclater son amitié. Nous nous séparâmes sur cela tous deux pénétres d’affectueux sentiments l’un pour l’autre. Le jour suivant, de grand matin, je : renvoyai toute l’argenterie chez l’orfèvre par mes !

gens, qui me rapportèrent mes pisloles qui étaient en gage. Je les avois à peine remises dans ma cassette , qu’un de mes cousins arriva pour me dire que notre oncle don Bertrand in’attendoit i dîner chez lui le lendemain. Je ne manquai pas d’y aller; et j’y trouvai toute la famille assemblée. Nous nous mîmes gaiement â table , et nous tînmes des discours joyeux. Au milieu du reps, mon majordome , comme nous en étions convenus tous deux, entra dans la salle , et m’apportant un billet : Le colonel don Antonio, me dit-il, est venu vous ; chercher à l’hùlellrrie , et ne vous ayant pas rencontré , il nt’a chargé de vous rendre celte lettre, le l’ouvris sans façon , et la lus assez haut pur que mon oncle, qui étoit assis près de moi, m’entendit. Elle contenoit les proies suivantes : « Je me marie après demain. Je compte bien que cette J fête ne se fera ps sans vous. Si vous refusez d’en I être , je romps pour jamais avec vous. Ce n’est ps tout; vous m’avez montré de belles, pierreries de madame votre mère, je vous conjure de me les prêter. Ma maîtresse n’a osé apporter les siennes dans ce pys-ci. Nous ne retiendrons vos diamants que deux jours, et nous en aurons grand soin. Je me flatte que vous ferez ce plaisir à don Antonio de Mendoce votre ami. »

Après la lecture de ce billet , je pris un air chagrin et embarrassé. Je fis le rêveur. Puis me tournant vers Sayavcdra : Tu ne sais pas, lui dis-je, ce que me veut don Antonio. Il me demande me» pierreries pour en prer sa femme le jour et le lendemain de ses noces. Tu n’ignores ps que mes diamants sont â Home chez M. l’ambassadeur. Va dire au colonel que je ne puis les lui prêter, et qne j’en suis au désespoir. Monsieur, me répondit mon majordome, il croira que c’est une défaite , et que vous les lui refusez. Il aura tort , repris-je ; et cependant, plutôt que de lui donner lieu de s’imaginer cela , j’aimerois mieux louer des pierreries : en donnant â un joaillier quelque profit avec des sûretés, il me semble qu’il prêtera volontiers ce qu’on voudra pour deux ou trois jours. Qui en doute? dit alors mon oncle. Mais pourquoi . continua-t-il, roulez-vous qu’il vous en coûte de l’argent pour emprunter des choses que vous pouvez avoir pour rien? Est-ce qne nous n'avons ps d’aussi belles pierreries que les marchands qui en vendent? et ne sommes-nous ps disposés à faire tout ce qui put vous être agréable? Il suffit que ce cavalier soit votre ami pur que vos preuts se fassent un plaisir de l’obliger. Oui, certainement, m’écriai -je, Mendoce est de mes amis. C’est un homme de qualité qui m’a rendu service â Rome , et à qui je dois la connoissance de l’ambassadeur d’Espagne. Ce colonel, dont le régiment est â Milan , s’est fait aimer dans celte ville d’une riche

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