‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 48 sur 734 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

C’est à tes soins , Alvaro , que je dois ce changement; je vois que tu connois bien les femmes de ton pays. Je veux que tu l'entretiennes encore, pour achever ce que tu as si heureusement commencé. Epuise ton esprit et ton adresse pour hâter mon bonheur, je romprai aussitôt tes chaînes ; et je jure , par l'àmc de notre grand prophète , que je te renverrai dans ta patrie, chargé de tant de bienfaits , que les chrétiens , en te revoyant , ne pourront croire que tu reviennes de l'esclavage.

Le Tolédan ne manqua pas de flatter L'erreur de Mezzomorto : il feignit d’être sensible à ses promesses ; et , sous prétexte d’en vouloir avancer l’accomplissement, il s’empressa d’aller voir la belle esclave. Il la trouva seule dans son appartement ; les vieilles qui la servoient éloient occupées ailleurs. Il lui apprit ce que le Navarrois et le renégat avoient comploté ensemble, sur la foi des promesses qui leur avoient été faites.

Ce fut une grande consolation pour la dame d’entendre qu’on avoit pris de si bonnes mesures pour sa délivrance. Est-il possible , s’écria-t-elle dans l’excès de sa joie, qu’il me soit permis d’espérer de revoir encore Valence, ma chère patrie! Quel bonheur, après tant de périls et d’alarmes, d’y vivre en repos avec vous! Àhî don Juan, que cette pensée m’est agréable ! en partagez-vous le plaisir avec moi? songez-vous qu’en m’arrachant au dey, c’est votre femme que vous lui enlevez?

Hélas ! répondit Zarate , en poussant un profond soupir; que ces paroles flatteuses auraient de charmes pour moi , si le souvenir d’un amant malheureux n’y venoit point mêler une amertume qui en corrompt toute la douceur! Pardonnez-moi, madame, celte délicatesse; avouez même que Mendoce est digne de votre pitié. C’est pour vous qu’il est sorti de Valence , qu’il a perdu la liberté; et je ne doute point qu’à Tunis il ne soit moins accablé du poids de ses chaînes , qnc du désespoir de ne vous avoir pas vengée.

Il méritoit sans doute un meilleur sort, dit dona Theodora : je prends le ciel à témoin que je suis pénétrée de tout ce qu’il a fait pour moi ; je ressens vivement les peines que je lui cause : mais, par un cruel effet de la malignité des astres, mon coeur ne saurait être le prix de ses services.

Cette conversation fut interrompue par l’arrivée de deux vieilles qui servoient la veuve deCifucntes. Don Juan changea de discours; et faisant le personnage du confident du dey : Oui , charmante esclave, dit-il à Théodore, vous avez enchaîné celui qui vous retient dans les fers. Mezzomorto, votre maître et le mien , le plus amoureux et le plus aimable de tous les Turcs , est très-content de vous; continuez à le traiter favorablement, et vousverez bientôt la fin de vos déplaisirs. Il sortit

en prononçant ce s derniers mots , dont le vrai sens ne fut compris que par cette dame.

Les choses demeurèrent huit jours dans cette disposition au palais du dey. Cependant le renégat catalan avoit acheté un petit vaisseau presque tout équipé, et il faisoit les préparatifs du départ ; mais, six jours avant qu’il fût en état de se mettre en mer , don Juan eut de nouvelles alarmes.

Mezzomorto l’envoya chercher, et l’ayant fait entrer dans son cabinet : Alvaro , lui dit-il , tu es libre , tu partiras quand tu voudras pour t’en retourner en Espagne : les présents que je t’ai promis sont prêts. J’ai vu la belle esclave aujourd’hui : qu’elle m’a paru différente de cette personne dont la tristesse me faisoit tant de peine! chaque jour le sentiment de sa captivité s’affoiblit ; je l’ai trouvée si charmante , que je viens de prendre la résolution de l’épouser; elle sera nia femme dans deux jours.

Don Juan changea de couleur à ces paroles; et, quelque effort qu’il fît pour sc contraindre, il ne put cacher son trouble et sa surprise au dey, qui lui en demanda la cause.

Seigneur, lui répondit le Tolédan dans son embarras , je suis sans doute fort étonné qu’un des plus considérables personnages de l’empire ottoman veuille s’abaisser jusqu’à épouser une esclave : je sais bien que cela n’est pas sans exemple parmi vous ; mais enfin , l’illustre Mezzomorto , qui peut prétendre aux filles des premiers officiers de la Porte.... J’en demeure d’accord, interrompit le dey ; je pourrois même aspirer à la fille du grandvizir, et me flatter de succéder à l'emploi de mon beau-père; mais j’ai des richesses immenses, et peu d’ambition. Je préfère le repos et les plaisirs dont je jouis ici au vizirat , à ce dangereux honneur où nous ne sommes pas plus tôt montés, que la crainte des sultans ou la jalousie des envieux qui les approchent nous en précipitent : d’ailleurs j’aime mon esclave , et sa beauté la rend assez digne du rang où ma tendresse l’appelle.

Mais il faut, ajouta-t-il, qu’elle change aujourd’hui de religion , pour mériter l’honneur que je veux lui faire. Crois-tu que des préjugés ridicules le lui fassent mépriser? Non, seigneur, repartit don Juan ; je suis persuadé qu’elle sacrifiera tout à un rang si beau. Permcltez-moi pourtant de vous dire que vous ne devez point l’épouser brusquement , ne précipitez rien. Il ne faut pas douter que l’idée de quitter une religion qu’elle a sucée avec le lait ne la révolte d’abord ; donnez-lui lo temps de faire des réflexions. Quand elle se représentera qu’au lieu de la déshonorer, et de la laisser tristement vieillir parmi le reste de vos captives, vous l’attachez a vous par un mariage qui la comble de gloire, sa rcconnoissance et sa vanité vain-

cront peu à peu ses scrupules. Différez de huit jours seulement l'exécution de votre dessein.

Le dey demeura quelque temps rêveur , le délai que son confident lui proposoit n'étoit guère de son goût; néanmoins le conseil lui parut fort judicieux. Je cède à tes raisons, Alvaro, lui dit-il, quelque impatience que j’aie de posséder l'esclave; j’attendrai donc encore huit jours : va la voir tout à 1’beure, et b dispose à remplir mes désirs après ce temps-là. Je veux que ce même Alvaro, qui m’a si bien servi auprès d’elle, ait l’honneur de lui offrir ma main.

Don Juan courut à l’appartement de Theodora, et l’instruisit de ce qui venoit de se passer entre Mezzomorto et lui , afin qu’elle se réglât là-dessu?. Il lui apprit aussi que dans six jour» le vaisseau du renégat seroit prêt; et comme elle témoignoit être fort en peine de savoir de quelle manière elle pourroil sortir de son appariement , attendu que toutes les portes des chambres qu'il falloit traverser pour gagner l’escalier étoient bien fermées : C’est ce qui doit peu vous embarrasser, madame, lui dit-il; une fenêtre de votre cabinet donne sur le jardin ; c’est par là que vous descendrez avec une échelle que j’aurai soin de vous fournir.

En effet, les six jours s’étant écoulés, Francisque avertit le Tolédau que le renégat se préparait à partir la nuit prochaine : vous jugez bien qu’elle fut attendue avec beaucoup d’impatience. Elle arriva enfin, et, pour comble de bonheur, elle devint très-obscure. Dès que le momeut d’exécuter l’entreprise fut venu , don Juan alla poser l’échelle sous la fenêtre du cabinet de la belle esclave, qui l'ofaaervoit , et qui descendit aussitôt avec beaucoup d’empressement et d’agitation ; ensuite elle s’appuya sur le Tolédan, qui la conduisit vers 1a petite porte du jardin qui ouvrait sur la mer

Ils marchoient tous deux à pas précipités, et goûtoient déjà par avance le plaisir de sc voir hors d'esclavage; mais la fortune, avec qui ces amants n'étoient pas encore bien réconciliés , leur suscita un malheur plus cruel que tous ceux qu’ils avoicui éprouvés jusqu’alors, et celui qu'ils auraient le moins prévu.

Iis étoieol déjà hors du jardin , et ils s'avanç oient sur le rivage pour s’approcher de l’esquif qui lesattendoit, lorsqu’un homme, qu’ils prirent pour un compagnon de leur fuite, et dont ils n’avoient aucune défiance, vint tout droit à don Juan, l’épée nue, et la lui enfonçant dans le sein: Perfide Alvaro Ponce , s’écria-t-il , c’est ainsi que don Fadrique de Mendoce doit punir un lâche ravisseur ; tu ne mérites point que je t’attaque en brave homme.

Le tolédan ne put résister à la force du coup qui le porta par terre ; cl en même temps doua •

| Theodora , qu’il soutenoit , saisie à la fois dYtnn- ' minent, de douleur et d’effroi , tomba évanouie d’un autre côté. Ah! Mendoce, dit don Juan, qu’aVez-vous fait? c’est votre ami que vous venez de percer. Juste ciel! reprit don Fadrique, seraitil bien possible que j’eusse assassiné?.... Je vous pardonne ma mort , interrompit /.aratc ; le destin seul en est coupable, ou plutôt il a voulu par là finir nos malheurs. Oui , mon cher Mendoce , je meurs content , puisque je remets entre vos inains doua Theodora , qui peut vous assurer que mon j amitié pour vous ne s’est jamais démentie.

Trop généreux ami, dit don Fadrique, emporté 1 par un mouvement de désespoir , vous ne mourrez point seul ; le même fer qui vous a frappé va punir votre assassin : si mon erreur peut faire excuser mon crime , elle ne saurait m’en consoler. A ces mots, il tourna la pointe de son épée contre son estomac , la plongea jusqu’à la garde, et tomba sur le corps de don Juan, qui s’évanouit, moins aiïoihli par le sang qu’il perdoit , que surpris de la fureur de son ami.

Francisque et le reuégat, qui étoient à dix pas de là , et qui «voient eu leurs raisons pour n’aller pas secourir l’esclave Alvaro, furent fort étonnés d’entendre les dernières paroles de don Fadrique, et de voir sa dernière action. Ils connurent qu’il s’étoit mépris , et que les blessés étoient deux amis, et non de mortels ennemis, comme ils Taraient cru : alors Us s’empressèrent à les secourir; mais les trouvant sans sentiment , aussi bien que Theodora, qui étoit toujours évanouie, iis ne savoicut quel parti prendre. Francisque étoit d’avis que Tou se contentât d’emporter la dame, et qu’on laissât les cavaliers sur le rivage, où, selon toutes les apparences, ils mourraient bientôt, s’ils n’étoient déjà morts. Le renégat ne fut pas de cette opinion ; U dit qu’il ne falloit poiut abandonner les blessés, dont les blessures n’étoient peut-être pas mortelles, et qu’U les panserait dans son vaisseau, où il avoil tous les instruments de son premier métier, qu’il n’avoit point oublié. Francisque se rendit à ce sentiment.

Comme ils n’ignoroient pas de quelle irnporpor tance il étoit de 9e Itàler , le renégat et le Navarrois, à l’aide de quelques esclaves, portèrent dans l’esquif la malheureuse veuve de Cifuentes avec ses deux amants, encore plus infortunés qu’elle. Ils joignirent en peu de moments leur vaisseau, où, d'abord qu’ils furent tons entrés, les uns tendirent les voiles, pendant que les autres, à genoux sur le lillac , imploraient la faveur du ciel par les plus ferventes prières que leur pouvoit suggérer la crainte d’étre poursuivis par les navires de Mezzomorto

Four le renégat , après avoir chargé du soin de

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