‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 493 sur 734 · CHAPITRE XVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIL

Dona Francisco va te présenter à la comtesse de Saint- Agnt. De la réception gracieuse que celle dame lui fit, el de l'entretien qu'elles eurent ensemble. Caractère de la comtesse. Dona Francisco hérite de mille pistoles. Ses regrets sur la mort de ta comtesse. Résolution qu’elle prend avec Damiana.

Vousvous imaginez bien, mon frère, poursuivit ■ ma sœur , que je ne m’oflris pas sans rougir à la vue d’une dame qui savoit mon histoire. Je fis plus, je me troublai ; et , quoique naturellement assez hardie , je ne m’approchai de la comtesse qu’en tremblant. Elle s’aperçut de mon désordre , et pénétrant ce qui le causoit : Rassurez-vous, me diUcHo, après avoir fait sortir une femme qui étoit dans sa chambre. Juanilla m’a tout dit, et je vous plains. Si votre jcuucssc , votre honte et votre repentir ne peuvent rendre votre faute excusable, ils vous attirent du moins ma compassion.

A ces paroles je me laissai tomber aux pieds do la comtesse, et je ne lui répondis que par uu lor-

rein de larmes que je ne pus retenir. Mes pleurs produisirent un effet admirable. La dame en fut attendrie; et me relevant avec bonté : Consolezvous, ma Dite, me dit-elle , il est inutile de vous affliger présentement. Prenez plutôt une ferme résoluliou tTélrc désormais toujours en garde contre les hommes ; vous ne pouvez trop vous en délier; vous êtes à peine au printemps de vos jours; vous êtes jolie, vous devez craindre de nouveaux séducteurs.

La dame de Saint-Agni me tint encore d’antr, s discours semblables pour me porter à la verte. Ensuite , voulant savoir de moi-même qui j’élois et m'entendre parler, elle me questionna sur mes parents. Comme je ne suis pas d’une naissance assez basse pour en rougir, je ne médis point d’une famille au-dessus de la mienne , et je fis des réponses sincères à toutes ses questions. Quelque lusse que soit la naissance . on n’en doit pas rougir : la condition ne donne pas des vertus.

Elle parut assez contente de mon esprit. Francises , me dit-elle après une longue conversation , je suis ravie que la fortune vous ait adressée à moi.

Je conçois de l'afTcclion pour tous , et je veux vous tenir lieu de mère. Je rendis toutes les grâces que jedevois à une dame si généreuse ; et, me bâtant de profiter de ses bontés , j’entrai chez elle dès le lendemain , moins sur le pied d'une soubrette, que romme une fille que madame aimoit, et dont elle vuuloit prendre un soin particulier.

Je m'étudiai d’alxird à connoitre nia tuailresse à fond. Que cette étude me fit découvrir en elle de bonnes qualités 1 Je la trouvai douce , affable, débonnaire, et d’une humeur égale : clic étoit spirituelle, prudente, vertueuse et même dévote sans affecter de le paroitre. l. ne maîtresse d’un si rare caractère est trop aimable pour n’étre pas adorée des personnes qui la servent : aussi la comtesse émit l’idole de ses domestiques. Pour moi , j’en élois si charmée , que je ne croyois pouvoir apporter assez d’attention à lai plaire. Je ne suis pas maladroite; cl je sus si bien lui faire ma cour, que je gagnai en peu de temps sa confiance, ou du moins que je la partageai avec Damiana , vieille femme de chambre , qui depuis vingt années étoit à son service.

Vous observerez . s’il vous plaît, que madame de Saint- Agni étoil alors sur la fin de son neuvième lustre. Elle avoit passé pour une beauté dans sa jeunesse ; elle étoit même fort belle encore ; mais ses appas cominençoienl à céder au pouvoir du temps. Je fus assez surprise un matin de l’entendre soupirer tristement à sa toilette , et de remarquer qu’elle avoit les yeux baignés de pleurs. Je pris respectueusement la liberté de lui demander si quelque secret ennui troubloit son repos. Elle I

ne me répondit que par un long soupir. Je la pressai de me dire ce qu’elle avoit ; et mes instances furent si fortes , qu’elle n’y put résister. Oui , ma chère Francisca, dit-elle en me regardant d’un air triste, oui, je suis la proie d’un chagrin d’autant plus vif, que je suis obligée de le renfermer au fond de mon âme.

N’en demeurez point U , madame , lui répliquai-je, voyant qu’elle ccssoit de parler, ouvTezmoi votre cœur. Ne me cachez pas le sujet de vos peines; je les partage déjà sans les connoitre , et vous les soulagerez en me les apprenant. Je n’ose vous les révéler , repartit ma maltresse : il y a du ridicule à les sentir , et je ne puis sans confusion vous en faire confidence. Vous me les découvrirez pourtant , ma chère maîtresse , lui dis-je en me jetant à ses genoux, je ne puis vivre sans les savoir. Devez-vous me les laisser ignorer , à moi qui vous suis entièrement dévouée ? Ne me faites plus, de grâce , un mystère de ce qui vous chagrine. S’il ne m’est pas possible de vous consoler , du moins que je m'afflige avec vous.

Je parus prendre tant d’intérêt à la situation dans laquelle madame se trouroil, que je lui arrachai enfin sou secret. Ma fille, me dit-elle, je ne saurais tenir plus long-temps contre votre zèle et votre amitié ; il faut vous avouer ma foiblessc. Apprenez la cause de mon affliction. Je suis sensible à la perte de mes charmes : je les vois tomber peu à peu en ruine , malgré les secours que je puis emprunter de l’art pour les conserver ; cela m'attriste ; que dis-je ! cela me plonge dans une mélancolie qui va si loin quelquefois, que je craius d’en perdre l’esprit. Ce discours vous étonne, poursuivit-elle, en remarquant que j’étois effectivement fort surprise de l’entendre parler ainsi ; mais c’est un foibleque j’ai, et dont ma raison ne saurait triompher.

Permettez-moi . lui dis-je, madame, de vous représenter que vous ne voyez point ce que vous croyez voir. Pourquoi, trop prompte à tous tourmenter, vous imaginez-vous n’étre plus ce que vous êtes toujours ? Regardez-vous avec des yeux plus favorables , ou plutôt rapportez-vous-en aux miens. Ils vous diront que le temps n’a point encore flétri vos appas, et que vous jouissez de toute votre beauté. A ces mots , qui suspendirent pour un instant sa douleur, la comtesse répondit en souriant : Que vous êtes (laiteuse , Francisa ! mon miroir est plus sincère que vous ; il m’annonce chaque jour quelque changement dans ma personne, et mes yeux ne peuvent démentir son témoignage.

Après que la comtesse de Saint-Agni m’eut fait cette confidence singulière , elle ne se contraignit plus devant moi, et laissant éclater librement scs

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