‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 494 sur 734 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

plaintes, elle me donnoit tous les matins la même scène à sa toilette. Je m’entretenois souvent de sa foihlesse avec Damiana, qui ne pouvoit s’empêcher d’en rire. Si madame, disoit-elle, étoit une femme galante, je lui pardonnerais sa tristesse : une vieille roquette s’est fait une si douce habitude d’avoir des amants, qu’elle doit être au désespoir quand elle n’en a plus. Mais ma maîtresse a toujours fui la galanterie. C’est l’intérêt seul de sa propre personne qui la rend si sensible aux outrages des années. Il faut bien s’aimer soimême pour vieillir de si mauvaise grâce.

Madame de Saint-, Agni n'avoit que ce défaut, dont malheureusement ou ne pouvoit espérer quelle se corrigerait. Au contraire, se trouvant de jour en jour moins aimable a mesure qu’elle avançoit dans sa carrière, au bout do trois ou quatre ans, elle se parut si changée, qu'elle n’osoil plus se regarder dans son miroir. Francisca , me dit-elle un matin comme en se désespérant , ma chère Francisca, je suis décrépite : on ne peut plus m’envisager sans torreur ; il n’y a plus moyen de me montrer dans le monde. Il faut me cacher au fond d’un cloître : j’aime mieux m'y tenir renfermée le reste de mes jours, que d'offrir aux yeux un objet effroyable.

Nous eûmes beau , Damiana et moi, faire tous nos efforts pour lui remettre l’esprit, et pour l’obliger à considérer son visage avec plus d'indulgence (comme en effet , quoique vieille, elle avoit des restes de beauté, dont une coquette à sa place aurait encore tiré parti), il nous fut impossible de la détourner du dessein de se retirer dans un couvent. Avant que d’exécuter sa résolution , elle me demanda si je la suivrais de bon cœur dans un monastère. Si vous en doutiez , madame, lui répondis-je, vous me feriez une grande injustice. Le couvent, à la vérité, par lui-même ne nte plaît guère; mais il deviendra un séjour agréable pour moi , lorsque j’y vivrai avec vous. La dame fut si satisfaite de ma réponse, qu’elle m’embrassa, en me disant que mon attachement pour elle faisoil toute sa consolation.

Ma maîtresse alla donc s’ensevelir dans un couvent, et nous nous enfermâmes avec elle, Damiana et moi. Nous y aurions pu vivre toutes deux sans ennui, si, pendant six mois entiers, il ne nous eût pas fallu sans cesse exhorter la dame à soute- j nir arec plus de courage la décadence de ses attraits. Elle ne vouloit point entendre raison là- 1 dessus. Heureusement le ciel s’en mêla. Madame de Saint-Agni rentra peu à peu en elle-même, et triompha insensiblement de sa foiblesse. Quel changement ! cette même femme , qui avoit été si | vaine de sa beauté, devint insensible à la perle de | ses charmes, et sc détac ha de la vie. ‘

Cette tonne veuve ne demeura que deux ans dans sa retraite. Elle y tomba malade , et mourut après avoir fait un testament, dans lequel scs suivantes ne furent point oubliées. Elle nous légua mille pisloles à chacune pour nous laissera toutes deux de quoi vivre honuétement le reste de nos jours, sans être obligées de nous remettra à servir. Nos sentiments, à quelque chose près, se trouvèrent conformes à l'intention de la comtesse, et Damiana me fit une proposition. Je suis lasse , me dit-elle, d’avoir des maîtresses ; je veux jouer I à mon tour dans le monde le rôle d'une dame. Faites comme moi , ma miguonne. Ne nous séparons point; unissons nos fortunes: allons nous établir dans quelque grande ville d’Espagne; et là, nous donnant pour des personnes de qualité, nous ferons de bonnes connoissanccs, et vivrons fort gracieusement. Si j’eusse eu plus d’expérience , je me serais révoltée contre une pareille proposition ; j'aurois pénétré les vues de Damiana. et je l’aurais quittée comme une friponne qui avoit envie de me perdre. Mais , ne voyant rien que d'innocent dans ce qu’elle me proposoit, je liai volontiers mon sort au sien. Nous tînmes conseil sur ce que nous avions à faire, et voici quel en fut le résultat.

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