‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 495 sur 734 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Dans ipicllc ville F rancisea cl Damiana résolurent d'aller

s’établir, et des aventures qui leur y arrivent. Enlèvement de dona Francisca. Suite de cet enlèvement.

Nous choisîmes Séville pour le lieu de notre résidence , Damiana m’ayant assuré que l’Andalousie étoit l'endroit le plus agréable de toute l’Espagne. Nous résolûmes de nous y rendre par mer , aussitôt que nous aurions touché nos legs.

Effectivement , lorsqu’on nous les eut délivrés, nous allâmes nous embarquer à Carllugènc sur un vaisseau de Malaga qui s’en retournoil. Nous fûmes un peu incommodées de la mer; mais comme nous eûmes toujours le vent favorable, nous arrivâmes bientôt à Malaga , où nous nous arrêtâmes quelques jours , au bout desquels, nous étant déterminées à achever notre voyage |«r terre, nous partîmes pour Séville, par la voie des muletiers , et nous fûmes assez heureuses pour y arriver sans éprouver le moindre des malheurs que nous avions à craindre.

• Nous louâmes d'abord une maison auprès du Change, autrement appelé ja Bourse : nous la fîmes meubler proprement, et nous prime» à notre service une cuisinière et un laquais, lesquels, ne nous connoissanl pas. ne pouvoienl apprendre à personne qui nous étions. Ma tante, dis-je à Damiana, car nous étions convenues que je passerois

6*s I.E BACHELIER DE SALAMANQUE.

pour sa nièce , il me semble que nous le prenons sur un ion trop haut. Pourrons-nous soutenir toujours la figure que vous voulez que nous fassions? Taisez-vous, ma nièce, me repondit-elle, de quoi tous inquiétez-vous? Laisscz-moi le soin de toute la dépense , et vous verrez que nous ne serons jamais à la peine de réformer notre domestique. Vous pourrons bien plutôt l’augmenter dans la suite.

Ma tonne tante, en parlant de cette manière, avoit des vues, qu’elle sc promeltoit de remplir sans me les communiquer. Elle sc flattoit que nous ferions d’utiles connoissances dans une ville où abordent les flottes et les galions des Indes occidentales, chargt-s de pistolcs d’Espagne, de lames d’or et de barres d’argent ; elle comptait que j’enthmmcrois quelque riche négociant, et que nous ne manquerions pas de nous enrichir de ses dépouilles. C’était sur une si Mie espérance qu’elle fondoit la durée de notre brillante situation.

Damiana , comme vous voyez, faisoit grand fonds sur ma gentillesse et sur ma docilité. La suite fit connoître qu’elle n’avoit pas tort, l’n Mexicain, étant un jour dans l’église de Saint- Sauveur, où j'allois tous les matins entendre b messe. fut frappé de la richesse de ma taille, et encore plus de deux grands yeux noirs que je tournois vers lui de temps en temps comme par hasard. Il m’apprit par ses œillades que je l’avois charmé. Quand je ne m’en serois point aperçue , cela ne soroit point échappé à ma tante, qui était au guet là-dessas, et qui remarquoit tout. Nous fîmes donc toutes deux celte observation, et nous jugeâmes que ce galant du Nouveau-Monde clierchrroit bientôt à s’introduire dans notre maison.

Notre conjecture ne fut pas fausse. Il écrivit à ma tante pour la prier de lui permettre de Pentretenir. Elle lui en accorda la permission. Il vint au logis, et ils curent ensemble une longue conversation, dans laquelle, après avoir déclaré qu’il m’aimoit, il proposa de m’épouser et de m’emmener avec lui au Mexique, où il possédoit, disoitil. des biens immenses. Damiana lui répondit <|u’cl!c me parloroil de l'honneur qu’il me vouloit faire, que dans trois jours elle lui rendroil de ma part une réponse positive.

IMa tante m’ayant informée de cet entretien, me demanda si j’étois curieuse de voir le pays de Mnnlézumc. Non vraiment, lui répondis-je : il faudroit, pour consentir à ce voyage, que j’eusse* pour mon nouvel amant les yeux que j’avois pour don Grrgorio ; et c’est de quoi je suis fort éloignée. Je dirai plus, je nu* sens de l’aversion |>our l’indien sans savoir pourquoi : je lui trouve un air ténébreux cpii me prévient contre lui. N’cn par- Joijs donc plus, reprit Damiana, je n’ai pas plus

j d’envie que vous d’aller aux Indes. Quand notre | Mexicain revendra chercher la réponse promise , je lui donnerai son rongé.

Elle n’y manqua pas. Elle lui fit connoître que nos volontés ne s’acrordoient pas avec les siennes, j et le pria de ne plus remettre le pied au logis. Il ne parut pas fort mortifié de ce compliment ; et ! l’on eût dit, à l’air dont il se retira, qu’il était peu 1 sensible au refus qu’il venoit d’essuyer : mais nous étions dans l’erreur. D’autant plus piqué qu’il sembloit moins l’être , au lieu de songer à m’oublier, il ne pensa qu’aux moyens de me posséder , malgré moi ; et, pour y par tenir, il eut recours à l’expédient de Romulns, c’est-à-dire qu’d résolut de m’enlever. Vous allez eutendre quel succès eut j son projet.

t n soir, après m’être promenée avec Damiana dans le Jardin-Royal, auprès duquel nous demeurions , j’en sortais pour m’en retourner chez moi, lorsque je me sentis saisir par trois hommes, dont l’intention était de me jeter dans un carrosse. Les cris que nous poussâmes, ma tante et moi , avant qu’ils pussent faire leur coup . furent cause qu’ils le manquèrent. Le hasard voulut qu’il se trouvât b deux jeunes cavaliers, qui, voyant la violence qu’on me faisoit, ne balancèrent point à s’y opposer. Ils mirent l'épée à la main , et fondirent impétueusement sur les ravisseurs, qui. désespérant de conserver leur proie, ralwuidouiièrem et prirent la fuite.

Mes libérateurs ne firent pas les choses à demi : ils me conduisirent au logis, où nous leur fîmes,

, Damiana et moi, tous les rcmerdments que nous leur devions. Nous les invitâmes même à souper; ce qu’ils acceptèrent fort volontiers. Pendant le repas, il ne fut question que de l’aventure qui venoit de m’arriver. Un des deux cavaliers me demanda si je savois qui pouvoit être l’auteur de cet attentat. Je répondis que je soupçonnois un Mexicain de l’avoir formé, pour sc venger du refus que je lui avois fait de ma main. Gela suffit, dit l'autre cavalier, avant trois jours nous serons pleinement informés de tout. Je suis fils de don Indico de Mayrcnna, corrégidor de celte ville. Il vient tous les matins chez mon père des alguazils; j’en chargerai un de me rendre compte de celte affaire. Ce n’est point assez, ajouta-t-il, d’avoir fait avorter cette entreprise , il faut punir le téméraire qui l’a conçue. C’est à quoi je m’engage, et i vous pouvez vous reposer de ce soin-là sur moi.

Il prononça ces paroles avec la vivacité d’un < homme dont le cœur commence à s'enflammer, et son compagnon ne se montra pas moins ardent que lui à servir ma vengeance.

Le cavalier qui était lils du corrégidor so nommoit don Joseph, cl l'autre don Félix de Men-

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