CHAPITRE XIX. Wt
doce. lis paroissoient tous deux également vifs et petits-maîtres. Je m’attendois à tout moment à quelque brusque et pétulante déclaration d’amour: cependant ils se contentèrent ce soir-là de me lorgner ; ce qu’ils firent d’un air à me persuader que j’avois pris leurs deux cœurs d’un coup de filet. Ils se retirèrent chez eux , en nous assurant de nouveau qu’ils nous feraient avoir raison de la témérité du Mexicain.
Lorsqu’ils furent sortis, je dis à Damiana : Que pensez-vous de ces jeunes seigneurs? Je crains qu’ils ne veuillent me faire payer bien cher le service qu’ils m’ont rendu. C’est ce que j’appréhende aussi , me répondit Damiana : ils sont l’un et l’autre épris de vos charmes , ou je ne m’y coonob pas ; ils ne voudront point soupirer pour une ingrate : cela est embarrassant. Nous pouvons nous tromper, ma bonne, lui répliquai-je , et nous prenons peut-être l’alarme mal à propos.
Le jour suivant, nous n’entendhnes point parler de nos libérateurs : ils furent occupés de la recherche de l’Indien , dont ils éloient bien aises d’avoir des nouvelles à m’apprendre en me rerayant. Mais le surlendemain, le fds du corrégidor revint au logis d’un air empressé : Madame, nie dit-il, vous êtes vengée; l’audacieux qui a voulu vous enlever est en prison, aussi bien que les trois malheureux qui ont porté sur vous leurs mains hardies. On va faire leur procès, et vous verra/ bientôt avec quel zèle je vous ai servie. Je lui répondis qu’on ne pouvoit être plus sensible que je l’étois au plaisir qu’il m’avoit fait , et que je souliaitois de trouver une occasion de le lui témoigner. L’occasion est toute trouvée, me répliqua- t-il : répondez aux sentiments que vous m’avez inspirés, et je serai payé avec usure de tout ce que j’ai fait pour vous.
Ce discours ne fut que le commencement d’une infinité d’autres qu’il me tint, en les accompagnant des plus vives démonstrations de tendresse. A peine fut-il hors de chez moi, que don Félix, son ami, vint prendre sa place, et me dire les mêmes choses. A l'entendre, c’étoit le plus amoureux de tous les hommes. Il ne vouloit vivre, disoit-il, que pour m’adorer, que pour consacrer tous ses moments à mon service. Il faut ajouter à cela que don Félix avoit le déhit plus séduisant que don Joseph, et qu’il étoil mieux fait et plus aimable; néanmoins il ne fit pas sur moi plus d’impression que lui, tant j’étois devenue difiicilc à persuader.
Quoique je ne fisse concevoir aucune espérance à ces deux seigneurs, je les recevois au logis gracieusement, l’obligation que je leur avois ne me permettant pas d’en user autrement avec eux. Ces rivaux commencèrent à se disputer mon cœur par des soins empressés, sans que frmilié qui les unis-
<oit en parût altérée ; mais insensiblement elle se refroidit, et la jalousie enfin fit naître entre eux une haine qui aboutit à un duel, où don Joseph perdit la vie, et don Félix fut dangereusement blessé. Le corrégidor , informé de la cause de ce combat, fit arrêter la tante et la nièce, et, dans les premiers mouvements de sa colère , les fil enferj mer dans la maison des filles pénitentes, comme deux malheureuses aventurières.
Cependant deux jours après, faisant réflexion 1 que tout mon crime éloit d’avoir plu à deux cavaliers, son équité l'importa sur son ressentiment, il nous remit en liberté, en nous ordonnant de sortir au plus tôt de Séville. Nous nous en serions consolées, si, lorsque nous fûmes hors de prison, nous eussions retrouvé au logis les effets que nous y avions laissés; mais ils avoient été pillés et cml>ortés par nos deux domestiques ; de sorte qu’il ne nous restoil pour tout bien que soixante pis— (oies et mon diamant , avec quoi nous nous laissâmes conduire par un muletier à Cordoue le long du Guadalquivir.