CHAPITRE XIX
porta donc la parole, el s’en acquitta en femme d’esprit. Si elle remercia le commandeur des bons sentiments qu'il témoignât avoir pour moi, elle lui fit connoitre en même temps que je les méritois : elle lui vanta mon éducation , mes talents, et lui lit un si beau roman de la conduite que j’avois toujours tenue , que ce vieux seigneur me regarda comme la meilleure connoissance qu'il pût jamais faire.
Pour la commencer sous un heureux auspice , il nous fit quitter notre chambre garnie, pour aller occuper un appartement qu’il fit louer et bien meubler daus un hôtel. Il nous donna des domestiques de sa main , et sc chargea du soin de faire la dépense. Outre cela , il nous accabla de présents ; de manière que nous nous rimes bientôt sur un bon pied. Vous vous imaginez bien que je 11e payai pas d’ingratitude un procédé si galant et si généreux; mais vous ne devineriez jamais quelle fut ma reconnoissance.
Dès je premier entretien particulier que j’eus avec ce seigneur, je sus à quoi m’en tenir avec lui. Charmante Francisco . me dit-il , je n’ignore pas que ce seroit une folie <1 un homme de mon 5gc de prétendre vous inspirer de l’amour. Je me fais justice; je 11’attends de vous que de l’estime et de l'amitié. Cependant, vous le dirai-je? telle est la passion que j’ai pour vous , que je mourrais de jalousie si je me voyois un rival aimé.
Je vous découvre le fond de mon cœur , ajoula-l-il ; et le vôtre peut-être va se révolter contre le sacrifice que j’ai à vous demander , et qui pourra vous paraître une tyrannie.
Quel est donc ce sacrifice? lni dis-je. Il faudra qu’il soit impossible , si je ne vous l'accorde pas. De quoi s’agit-il? Parlez hardiment. Il s'agit, répondit le vieux commandeur, de borner vos conquêtes à la mienne , et , pour vous accommoder h ma délicatesse, de n’écouter aucun amant que moi. Vous sentez-vous capable d’une si grande complaisance pour un homme qui n’a que de tendres sentiments pour la mériier?
J’affectai de rire à ce discours, quoique dans le fond ce que ce vieux seigneur exigeoit de moi ne fût pas de mon goût ; ensuite , faisant la réservée : Comment donc , m’écriai-je , monsieur le commandeur, est- ce Ut cet effort pénible que vous attendez de ma reconnoissance pour prix des bontés que vous avez pour moi? Ah ! comptez que j'aurais peu de peine à vous sacrifier tous les hommes ensemble, tant ils me sont indifférents. Mon vieux seigneur pensa mourir de plaisir en entendant prononcer ces paroles. 11 me baisa les mains avec transport , en me disant que j’étois née pour taire le bonheur de sa vie
Je lui promis donc de n'écouter personne que
lui , el je fis cette promesse de bonne foi. Je résolus de lui tenir parole autant que cela me seroit possible ; et , pour preuve de ce que je dis , c'est que , depuis cette singulière conversation , je m'attachai à ne lui donner aucun ombrage. Elois-jc i l'église? au lieu de promener ma vue comme auparavant sur les cavaliers qui étoient autour de inoi,j’apportois une attention toute particulière à me couvrir le visage , de façon que je mettois leurs yeux en défaut. Si le patron de la case , ce qui arrivoit quelquefois , amenoit au logis quelques-uns de scs amis pour souper , bien loin de les agacer par des œillades coquettes, je délournois d’eux mes regards avec un soin dont le commandeur ne ine savoil pas peu de gré. J’étôis sûre de recevoir de lui le iendemaiu quelque beau présent.
Je faisois donc à peu de frais la félicité de mon vieil amant, qui, de son côté, n’épargnoit rien pour rendre la mienne parfaite , lorsque l'amour vint troubler notre innocente union. Le commandeur s'avisa de prendre à son service un jeune et grand garçon , nommé Pompcïo, dont il fit bientôt son laquais favori. Ce jeune homme étoil bien fait, et il avoit tout l’air d'un enfant de famille. Son esprit répondoit à sa bonne mine , et il parloit avec une élégance qui marquoit qu'il avoit été bien élevé. 11 venoil tous les matins m’apporter uu billet de la part de son maître, et je in’amusois le plus souvent à m’entretenir avec lui. Je ne m’aperçus point d’abord qu’il prenoit plaisir à ma conversation , quoiqu’il ne tînt qu’à moi de le remarquer; car monsieur Fompcïo , en me parlant , me regardoil d’un air si tendre , que si je n’y prenais pas garde ce n’étuit nullement sa faute. A la fin pourtant j’ouvris les yeux, cl jo vis mon ouvrage.
Dans cet endroit j’interrompis doua Francis». Juste ciel! m’écriai-je, ma sœur, que m’allezvous dire? Seroit-il (tossible que ce laquais se fût attiré votre attention? J’en devins folle, me répondit-elle, mais folle à lier. Cependant, mon frère, continua-t-elle, suspendez les reproches que cet aveu semble vous mettre en droit de me faire. Ecoutez-moi jusqu’au bout.
Sitôt que j’eus démêlé mes sentiments, j’en rougis de confusion. J'eus honte d’avoir pour vainqueur nn domestique, quoique j’eusse entendu dire que des femmes de meilleure maison que la mienne ne dédaignoient pas quelquefois de brûler d’une pareille ardeur. J’appelai ma fierté à mon secours; et, voulant étouffer un indigne amour dans sa naissance, je n’eus plus d'entretiens avec Fompcïo. Je rccevois froidement de ses mains les • lettres qu’il m’appoi toit ; je ne lui disois pas une parole ; je m’interdisois jusqu’au plaisir de l'cift isager.
Le pauvre garçon’ fut bien mortifié de ce chai*
Citt LE BACHELIER DE SALAMANQUE.
ycmcnt, dont il no pénétra pas la cause. Il crut | Si mon comr n’eût point été prévenu pour cc
que j avow lu sa témérité dans ses regards, que j’en étois indignée . et que . pour le punir, j'avois cessé de lui parler. Il en eut tant de chagrin , qu’il excita ma pitié. Je recommençai à lier avec lui conversation. Je fis plus, je Vengageai à me découvrir le fond de son àme , ou du moins je me l’imaginai. Pompeïo, lui dis-je un jour, m’aimez-vous? Cette question , à laquelle il ne s’étoit point attendu , le déconcerta. Pour lui donner le temps de se remettre, je poursuivis ainsi mon discours: Si vous m’aimez, vous me ferez une confidence dont je vous promets de ne point abuser. Je vous soupçonne de n’èlrc rien moins que ce que vous paroissez : vos manières vous trahissent. Convenez que vous êtes un homme de condition , et que vous méditez quelque dessein que v ous ne pouv cz exécuter qu’en prenant la forme d’un laquais.
Pompcio fut si troublé de ces paroles, qu’il demeura quelques moments sans parler. Votre trouble et votre silence, lui dis-je , m’apprennent que je vous ai pénétré. Révélez-moi tout, et je vous garderai le secret. Madame, répondit Pompeïo, après s’élre un peu remis de son désordre, si vous voulez absolument que je satisfasse votre désir curieux, je vous obéirai; mais je vous avertis que je ne l’aurai pas plus tôt contenté, que vous m’en saurez mauvais gré. N’importe , lui répliquai-jc avec précipitation, parlez; vous ne faites qu'irriter ma curiosité.
Alors le laquais du commandeur, mettant un genou en terre devant moi , comme un héros de théâtre devant sa princesse, me dit d’un ton de déclamateur : Hé bien! madame, hé bien! je vais donc me découvrir, puisque vous me l’ordonnez. Je ne suis point, il est vrai, un malheureux réduit par la fortune à la servitude, je suis un homme de qualité travesti : je m’appelle don Pompeïo de la Cucva. Je passois par cette ville, où je suis inconnu ; le hasard vous a présentée à ma vue, et vous m’avez charmé. J’ai su (pie le commandeur vous aimoit ; et, ne pouvant m’imaginer qu’il fût aimé de vous, je formai le dessein de vous plaire, plus encouragé par sou âge que par ma vanité : j’ai eu l’adresse de me faire recevoir à son service, et, par cc stratagème, je me suis introduit chez vous.
Oui, c’est l’amour, adorable Franrisca. poursuivit-il d'un ton de voix plein de douceur, c’est l'amour qui m'a inspiré cet artifice pour vous faire connoilrc mes feux. Si vous les voyez sans colère, rien ne sera comparable à mou bonheur ; mais si , trop fidèle à mon rival , vous ne voulez écouter que lui, quel le que soit l’ardeur dont je me sens briller pour v ous, je vais pour jamais m'éloigner de Cordouc.
jeune cavalier, j’aurois été en garde coutre scs paroles, et contre l’air de persuasion dont il les assaisonna : je me serais souvenue que don Grcgorio de Cl évidente m’avoit parlé sur le même ton ; au lieu qu’étant enchantée de don Pompeïo i de la Cucva, je ne doutai pas un instant de sa sincérité. Je poussai les choses plus loin , j’ajoutai à la foi blesse de le croire celle de lui avouer que ; j’étois sensible à son amour.
La joie qu’il fit éclater lorsqu’il apprit sa victoire fut excessive , et je n’en eus pas moins à le ; voir si satisfait. C’est ainsi que je gardai le ser- 1 ment que j’avois fait à mon commandeur, de ne lui donner aucun rival. Mais le moyen de tenir ces sortes de parole à un vieux seigneur? C’est i tout ce qu’on peut faire aux galants les plus jeunes et les plus accomplis. Je dirai pourtant à ma louange que je ne lui devins pas infidèle sans remords : je le plaignis ; et, ce qu’une friponne à ma place n’eût point fait, je résolus de le quitter, me faisant un scrupule de continuer à recevoir scs présents, et d’avoir deux amants à la fois.
Pour ma tante, elle n’étoit pas si scrupuleuse; et, trouvant la pratique du commandeur plus lucrative que celle de son laquais , elle me conseilloit de donner la préférence au premier, ou du moins de les ménager tous deux, l’un pour l'utile, et l’autre pour l’agréahlc ; cc qui n’auroit pas été sans exemple. Mais j’aimai mieux suivre les conseils de l’amour que les siens , et m’en aller avec don Pompeïo, qui me pressoit de céder à l’envie qu’il avoil de me conduire à Grenade, où nous attendoit, disoit-il, uu sort plein de charmes. Je laissai donc la mon vieux soupirant, aussi bien que ma fausse tante, à laquelle j’abandonnai tous nos elTets pour la consoler de notre séparation , et la faire rouler jusqu’à ce qu’elle eût uue autre nièce; et, n’emportant avec moi, pour ainsi dire, que ma jeunesse et mes appas, je sortis un matin de Cordoue à la dérobée avec mon nouvel amant , et nous nous rendîmes tous deux à Grenade le lendemain.