CHAPITRE XXI!. C
voit plus de précepteur ni de gouverneur, et il î au fils du gouverneur, en lui faisant dire poliment commençoit à goûter le plaisir d’èlre maître de ses ! de ma |>art que je les lui renvoyois, ne me sentant actions. ! pas capable de la reconnoissance dont il faudrait
Ce jeune seigneur ne manquoit pas une corné- 1 1 —
die où je devois paraître. Comme un amant regarde autrement qu’un autre, il me fil remarquer sa passion dans ses yeux. Il se contenta long-temps de me lorgner et de m’applaudir sur la scène, soit par timidité, soit qu’il désespérât de supplanter un rival aussi redoutable que le comte de Cantillana. Il se lassa toutefois de garder le silence ; et , raus lire au fond de mon coeur dans ce moment ! ne pouvant se résoudre à parler, il prit le parti de raus verriez jusqu’à quel point je suis pénétré de me détailler ses souffrances dans une lettre qu’il j celte glorieuse préférence. Comte, lui rcpondis-jc eut l’adresse de me faire tenir secrètement , et à 1 en le regardant d’un air tendre , je ne prétends pas laquelle vous jugez bien que je ne fis aucune ré- i m’en faire un mérite auprès de vous : un cœur que ponse. J’aiïcctai même , pour lui ôter toute espé- vous possédez peut-il cesser de vous être fidèle ! rance , de détourner de lui mes regards toutes les : Non , comte , ajoulai-jc d’un air passionné, soyez fois que le hasard me fit rencontrer les siens. assuré que don Guttière et tous les hommes du Tant de rigueur ne le rebuta point ; et s’imagi- monde ensemble ne sauraient vous l’enlever, nant que les présents auraient plus de pouvoir sur Le comte , à ces paroles flatteuses, se jetant avec moi que son amour et sa bonne mine, il m’envoya transport à mes genoux, sc répandit en discours un écrin , où il y avoit pour plus de quatre mille pleins d’amour et de reconnoissance. Après quoi pistolcs en toutes sortes de pierreries, qu’il avoit 1 cc seigneur sc servit d’un antre style , qui fut plus trouvé le moyen de voler à madame la gouver- de mon goût que les lieux communs de la galannante , sa mèrê. Je consultai Bartolomc sur la con- i terie. Pour vous dédommager, me dit-il , des pierduile que je devois tenir dans une conjoncture si i reries que vous avez refusées pour l’amour de moi, délicate. Vous n’avez qu’une chose à faire, me je vous fais présent d’un château que j’ai sur les dit-il après avoir rêvé quelques moments, il faut bords du Guadalquivir, entre Jaên et Ubcda. Ce sans différer renvoyer ces pierreries à don Gnt- château n’est pas d’un grand revenu ; mais un sétière ; nous nous perdrions tous deux infaillible- | jour fort agréable. Je remerciai ce généreux seiment, si nous étions assez imprudents pour les gneur du nouveau présent qu’il me faisoit; et dès garder. Madame la gouvernante, car je ne doute le même jour le contrat de donatiou me fut livré nullement qu’il ne les ait dérobées , ne tardera en bonne et duc forme.
guère à s’apercevoir de ce vol ; elle en rocher- Rien n’est égal au ravissement où se trouva Barchera l’auteur, et à force de perquisitions, le dé- tolome, quand je lui annonçai la nouvelle acquisiconvrira. Monsieur le gouverneur se mêlera de lion que mes charmes venoient de faire. Je savois cette affaire ; il voudra tout approfondir, et cela bien , s’écria-t-il , que vous ne feriez pas pour rien l’indisposera contre vous. Je ne crois pas, ajouta- le sacrifice de don Guttière. Comment diable , un t-il , qu’il soit nécessaire que je vous en dise da- château ! il faut avouer que le comte a de belles vanlagc. Vous savez que les femmes de théâtre , manières. Enfin , mon mari ne pouvoit contenir sa quelques talents qu'elles puissent avoir, jouent joie ; et , cédant à l'impatience de voir ce château gros jeu quand elles fâchent les personnes qui sont qui nous avoit coûté si peu, il s’y rendit en dilien place. Après le traitement que vous a fait le gence, et en prit possession; puis, en étant revenu corrégidor d<* Séville, vous devez craindre ces peu de jours après ; Le comte de Cantillaoa, me messicurs-là. ; dit-il , vous a fait un présent encore plus beau que
Votre conseil est trop jndicicux pour que je ne vous ne pensez : apprenez ce que c’est que votre le suive pas, répondis-je à Bartoloine. Je me suis château; c’est une maison qui semble avoir été représenté tous les inconvénients que vous venez ' nar ,on i ;i m’on r.» mu. m»
de m’exposer, et je ne balance point à rendre les diamants ; je suis même persuadée que cela fera le meilleur effet du monde dans l’esprit du comte de ('.anlillana. N’en doutez pas, reprit mon époux ; il vous tiendra compte du sacrifice que vous lui ferez de don Guttière, cl vous y gagnerez peutêtre plus que vous n’y perdrez. Ne pouvant donc sans péril retenir les pierreries, je les fis remettre
gnifique description , que je ne pus m’empêcher cinq ou six fois de l’interrompre, pour lui reprocher qu’il en exagérait les beautés. Tout au contraire, me répondoit-il toujours, au lieu de l'embellir par mes expressions, j’en affoiblis plutôt les agréments, puisque c’est un chef-d’œuvre de l’art et de la nature.
Outre qu’elle a de quoi charmer la vue, pour-
Nous n’avions pas tort , Bartolomc et moi , de penser que le comte serait sensible au sacrifice que je lui ferais d’un rival si dangereux. Dès qu’il l’apprit, il en fut transporté de joie. Vous me préférez, me dit-il , au cavalier de Grenade le plus aimable ! Ah ! charmante Francisca , (pie ne pouvez-
c;s LE BACHELIER DE SALAMANQUE.
suivit-il, elle est affermée trois mille écus an pins riche laboureur du pays : j’en ai lu le bail, c'est un bit constant. Ajoutez à cela que nous sommes, trous cl moi , seigneur cl dame du village de Caralla , et que nous aurons le pas sur tous les hidalgo* de b paroisse ; ce qui ne laisse pas d'être une belle prérogative. 11 est vrai qu’on rira d’abord un peu à nos dépens, à cause de notre profession ; mais nous en serons quittes pour cela , et nous jouirons à bon compte de notre revenu et de tous nos droits seigneuriaux. Tournent présentement les affaires du théâtre au gré de la fortune ; qoe nos pièces nouvelles aient le succès qu'il plaira â Dieu, nous avons un asile inaccessible â la faim!
C’est ainsi que mon époux se réjouissoit de nous voir déjà sûrs d’une retraite, qui n’est même qoe très-rarement le fruit tardif des longs travaux de nos pareils. J'étois aussi contente que lui , et bientût le public en pâtit. Je commençai à me mettre sur le pied de paroilre moins souvent snr la scène , et insensiblement point du tout ; et cela à l’exemple de quelques grands acteurs qui . sous prétexte de se ménager, se dispensoient de remplir leur devoir. Il me sembla qu’une dame qui possédoit un fief dominant de trois mille écus de rente pouvoit se donner les mêmes airs. Bartolome , à mon imitation , ne voulut plus jouer que rarement. Cela déplut au reste de nos camarades , qui se liguèrent contre nous , et b discorde se mit dans la troupe.
Me voici arrivée à l’époque d’un événement assez triste pour moi. Le comte de Cantillana reçut alors des dépêches de la cour : le doc de Lcrnie, dont il étoil aimé, lui mandoit de se rendre incessamment à Madrid , ce ministre ayant jeté les yeux sur lui pour remplacer un conseiller d'état qui venolt de mourir. Quoique le comte fût d’autant plus ravi de cette nouvelle , que son amour commençoit à se ralentir, il ne manqua pas de me témoigner qu’il en étoit au désespoir, et que peu s'en falloit qu'il ne refusât b place qu'on loi offrait; mais en même temps il me représenta que , s'il ne l'acceptoit point , il se brouillerait avec tous ses parents, et perdrait pour jamais l'amitié du duc de Lenne. Enfin , pour dorer b pilule , il me protesta qu’il sc souviendrait toujours de sa chère Francisca. Je fis sembbnt d’être b dupe de ses protestations ; et comme les pleurs de commande ne coûtent rien à une bonne comédienne, j’en répandis en abondance dans nos adieux.