‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 515 sur 734 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Comment, après six mois de noviciat, ta ferveur de don Chérubin sc trouve ralentie. De sa sortie du couvent , et du nouveau parti qu'il prend. Il rencontre par hasard le licencié Carambola. Sa conversation avec lui. Il prend le parti de ae mettre encore gouverneur de quelque enfant. Ce qui l'en détourne.

Je portai pendant six mois l’habit de novice avec plaisir, m’acquittant avec ardeur de tous mes devoirs, et comptant bien que je passerais le reste de mes jours dans ce monastère. Malheureusement pour moi , le père Théodore fut obligé de quitter Barcelonne , et de se rendre à Madrid , pour y remplir la place de supérieur dans le grand couvent des carmes déchaussés. Poursurcroît de mortification , je perdis en même temps le père Séraphin, qui mourut d’une pleurésie qu’il avoit gagnée à force de s'échauffer en exhortant un alguazil malade à faire une bonne fin.

Je fus vivement affligé de la perte de ces deux religieux. Privé de ces guides, qui meconduisoient sûrement dans la voie du salut, je demeurai livré A moi-même. Je ne tardai guère à ressentir la tyrannie des passions dont je m’étois cru délivré : elles portèrent de si vives atteintes à ma vocation , qu’elle n'y put toujours résister. Neanmoins, avant qu’elle y succombât , je fis tous mes efforts pour la soutenir. Je cherchai du secours contre ma foiblcsse ; et m’imaginant que j'en trouverais dans les conversations de quelques novices qui me paroissoienl bien appelés , je dis un jour à l’un d’entre eux : Mon cher frère, que vous êtes heureux d’avoir oublié le monde, et de fournir votre carrière avec tant de courage ! Que ne puisje vous ressembler !

Le novice me répondit : Si vous lisiez dans mon coeur , vous n’envieriez pas ma situation. Ma famille m’a forcé de me rendre carme, et je suis réduit à faire de nécessité vertu : jugez si je puis être aussi content de mon état que vous le pensez, l’n autre novice me dit que , s’étant fait moine de regret d'avoir perdu une dame qu’il aimoit, il sentoit bien qu’il étoit consolé de sa perte ; mais qu’il y avoit des moments oit il se repentoit de ne s’être pas servi d’un autre moyen de l’oublier. Je crois que, si j’eusse interrogé tous les novices , j’en aurais encore trouvé plus d’un peu satisfait de sa condition.

Quoi qu'il en soit, je me dégoûtai de la vie monacale; et, reprenant mon habit séculier, je sortis du couvent comme d'une prison, ravi de me revoir en liberté, quoique sans argent , car j'avois donné tout le mien A ces bons religieux, et c’étoit

à quoi il ne fallait plus penser. Je ne laissai pas do me trouver un peu embarrassé , et je ne savois à quoi me déterminer. Je ne pouvois me résoudre A retourner A Alcaraz , ignorant de quel oeil dona Paula me regarderait. J’aimois mieux renoncer au plaisir de la voir que de courir le risque d’en être mal reçu, outre que je n’étois pas trop assuré de retrouver mon ami dans don Manuel marié.

Je ne savois donc cc que je devois faire , lorsque le licencié Carambola , que je ne m’attendois plusArevoir de ma vie, s’offrit tout-à-coup A mes yeux dans la rue. Nous fûmes également étonnés de nous rencontrer tous deux dans la capitale de la Catalogne. Vous A Barcelonne ! lui dis-je en l’embrassant. Vous y êtes bien vous-même, me répondit-il : qu’est-cc que vous y êtes venu faire ? Une sottise, lui repartis-je. En même temps je lui appris ma dernière équipée. Après avoir écouté jusqu’au bout, il me dit que j’avois été bien prompt A me défaire de mon argent , et que je n’aurais dû le livrer qu’à condition qu’il me serait rendu si je n’achcvois pas mon noviciat. La faute en est faite, interrompis-je , mon ami ; n’en parlons plus. Cc qu’il y a de consolant pour moi, c’est que ces bons pères , en me disant adieu , m’ont assuré que j’aurai part aux prières qu’ils feront pour les bienfaiteurs de leur couvent.

Pourobliger le licencié A me raconter A son tour ce qu'il avoit fait depuis notre séparation : Pourquoi, lui dis-je, avez-vous abandonné le séjour de Madrid, et le petit bâtard confié A vos soins ? Le conseiller du conseil des Indes, son père putatif, vous auroit-i! congédié par caprice? Non, me répondit-il , c’est moi qui l'ai quitté par raison. Je vais vous en apprendra le sujet.

Monsieur le licencié , me dit un jour cc magistrat , je suis dans l’babitudc de me faire lire pendant la nuit quelque livre pour m'endormir ; sans cela je ne pourrais fermer l’œil. Mon lecteur ordinaire est tombé malade. Voulez-vous bien prendre sa place jusqu’à ccque sa santé soit rétablie? vous me ferez plaisir. Très-volontiers, monsieur, lui répondis-je , ne sachant pas A quelle peine je m'exposois : et dès le soir même , sitôt qu’il fut au lit, je m’assisà son chevet, ayant devant moi une petite table , sur laquelle il y avoit un vieux bouquin espagnol , qu’on appcloit par excellence au logis le Pavot du patron, avec une tranche de jambon , du pain, un verre, et une bouteille de vin pour rafraîchir le lecteur.

Je pris le livre, et j’en eus à peine lu quelques pages, que mon conseiller s'assoupit. Quand je le crus bien endormi, je suspendis ma lecture pour reprendre baleine, ou plutôt pour boire un coup : mais il se réveilla dans le moment ; ce qui fut cause que je me remis promptement A lire. O pro-

digc étonnant ! dix lignes de ce livre admirable replongèrent le magistrat dans le sommeiL Alors, saisissant d’une main le verre et de l’autre la bouteille, je sablai un bou coup de vin de Lucène. Je voulus ensuite manger un morceau de jambon, m’imaginant que le juge m’en donneroit le temps ; mais je me trompai : il se réveilla si vite , que je ne pus me satisfaire.

Je reprends aussitôt ma lecture , j’endors mon homme [tour la troisième fois ; et pour rendre son sommeil plus profond , je Us jusqu'à trois pages mortelles. Après lui avoir fait avaler une si forte dose d’opium, je crois mon conseiller endormi pour long -temps. Pardonnez -moi, le bourreau se réveille à l’instant ; et , remarquant que j’ai le verre à la bouche, il s’écrie d’un air brusque : Hé , que diable , monsieur le licencié, vous ne faites que boire ! El vous , monsieur, lui répondis-je , vous ne faites que vous endormir et vous réveiller. Vous n’avez, s’il vous plaît, qu’à vous pourvoir dès demain d'un autre lecteur. Je ne veux plus prêter si désagréablement mes poumons, quand vous doubleriez mes honoraires. C’est pourtant, reprit le magistrat, à quoi vous devez vous résoudre , si vous souhaitez de continuer l'éducation de mon fils. Voyant qu’il me mettoit ainsi le marché à la main, vous connoissez la vivacité biscaycnne, je lui répondis fièrement. Nous nous brouillâmes là-dessus, et le lendemain nous nous séparâmes.

Quelques jours après, poursuivit le licencié, un de mes amis me proposa d’élever le fils d’un gentilhomme catalan. J’acceptai la proposition. Il me présenta au père, qui m’arrêta, et m’emmena de Madrid à Barcelonne, où je suis depuis six mois. Êtes-vous, lui dis-je, satisfait de votre poste? Très-satisfait, me répondit-il. Les parents de mon disciple sont de bonnes gens. J’ai bien la mine de demeurer long-temps chez eux. L’enfant, qui ne fait que d’entrer dans sa huitième année, est un enfant que le père et la mère idolâtrent, et gâtent par l’aveugle complaisance qu’ils ont pour lui. Quelque espièglerie qu’il fasse , on n’en fait que rire : on lui passe tout. II m’est défendu, nonseulement d'en venir avec lui aux voies de fait, mais même de le gronder, de peur de le rendre malade cil le chagrinant. Aussi , bien loin de le corriger quand il le mérite, j’applaudis à scs actions en un mot. j’encense l’idole, et je m’en trouve l’ar là je me fais aimer de mon élève

d ,jp seS parents, qui ont pour moi des considérions

Jcfélivit**1 Carambola sur son heureuse situation • aprê» quoi , nous étant embrassés réciproo, ’ * . ^ nous nous séparâmes tous deux avec KJÿc’dV »°ws revoir. Lorsque je l'eus quillé.

je me replongeai dans les réflexions. Quel parti vais-je prendre, disois-je, pour me tirer de findigence où je me trouve? Si j’avois mon habit de bachelier, je me remettrais dans le préceptorat. Mais ne puis-je, sous celui dont je suis revêtu , faire à peu près le même métier? Pourquoi non? Je n’ai qu’à chercher quelque grande maison où Ton ait besoin d’un gouverneur pour conduire un jeune homme qu’on veut mettre dans le monde. Je ferai ce personnage aussi bien que celui de précepteur.

Je m’arrêtai à cet emploi, que je me proposai d’exercer dès que l’occasion s’en présenterait. Cc- I pendant le ciel, qui avoit d’autres vues sur moi,

! en ordonna autrement, et changea lout-à-coup la | face de ma fortune, par un événement auquel je ne me serais jamais attendu , et qui fut précédé d’un songe trop singulier pour n’étre pas raconté.

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