‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 523 sur 734 · CHAPITRE XXXV IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV IIL

Avec quel cavalier don Chérubin fit connohsancc, et ce qui l'ensuivit. Il part avec don Manuel pour le château de Cléviliente. Ce qu'il y reconnut.

Parmi les jeunes gentilshommes qui se trouvèrent à mes noc«s , il y en eut nn surtout qui me frappa par son air noble et agréable. D’abord que je le vis , je demandai à don Manuel qui étoit ce beau cavalier-là. Il s'appelle, me dit-il, don Gregorio de Cléviliente.

A ce mot de Cléviliente, je changeai de visage et me troublai , ne doutant nullement que ce gentilhomme ne fût le séducteur de ma sœur FrancLsca. Néanmoins je dérobai mon trouble aux yeux de Fedrilia , qui poursuivit aiusi : Il revient de Calatrave , et passe par Alcaraz pour retourner à son château , qui est auprès d’Alicante. Je me sais très-bon gré d’avoir fait connoissance avec lui ; il me paroît on cavalier accompli.

Si don Gregorio charma don Manuel , don Manuel ne plut pas moins à don Gregorio, qui s'arrêta quinze jours à Alcaraz, pendant lesquels il se forma entre ces deux gentilshommes une amitié si vive , que j’en fus d’abord un peu jaloux. Mais ma jalousie ne put tenir contre les avances que me fit Cléviliente pour devenir de mes amis ; de sorte qu’oubliant ce qui pouvoit s’y opposer, je répondis de bonne foi aax sentiments affectueux et sincères qu’il me té-

motgna. Ce cavalier , la veille de son départ , en nous marquant le regret qu’il avoit de nous quitter, nous proposa de nous mener à son château pour quelques jours ; ce qu’il fit avec des instances si pressantes , que nous y consentîmes. Je partis donc pour le château de Clcv illente, non que je me fisse un plaisir de voir un séjour que le frère de ma soeur ne pouvoit regarder sans peine , mais entraîné par une secrète inspiration du ciel qui vouloit par mon ministère accomplir ses desseins.

Le premier objet qui frappa ma vue dans le château fut un garçon de dix à douze ans , qui vint se jeter dans les bras de don Gregorio, qui, l’ayant fort caressé , nous le présenta en disant : Vous voyez le fruit de mes premières amours. Nous trouvâmes ce petit garçon fort joli ; nous 1’embrassàmes , don Manuel et moi , et nous félicitâmes le père d’avoir un fils d’une si belle espérance. Clévillcntc se montra sensible aux compliments que nous lui fîmes là-dessus , et nous dit : Cet enfant m’est d'autant plus cher, qu’il sort d’une mère que je uc puis me consoler d'avoir perdue.

11 accompagna ces paroles d’un soupir , que je relevai dans l’intention de l’engager à nous raconter une histoire dans laquelle je craignois que ma sœur ne fût intéressée. Seigneur, lui dis-je , il est bien triste de se voir enlever, par une mort prématurée, un objet chéri. La personne dont je pleure la perte, interrompit-il, n’est point morte ; je ne le crois pas du moins. Mais il y a dix ans qu’elle disparut subitement de ce château ; et , quelques perquisitions que j’en aie pu faire, je ne sais ce qu’elle est devenue.

Vous nous donnez, dit don Manuel, une grande idée des charmes de cette dame : elle devoit être ravissante, puisqu’après dix ans vous prenez encore plaisir à vous souvenir d’elle. Ce n’éloit pas, répondit-il, une beauté achevée; cependant on ne pouvoit la voir sans l’aimer , tant elle avoit l’air gracieux. Vous en allez juger par vous -mêmes, ajouta-t-il , si vous voulez me suivre. A ces mots il nous mena dans son cabinet, ou parmi plusieurs portraits étoil celui de ma sœur. Je le reconnus d’abord , tant il étoit ressemblant : toute la différence que j’y trouvois, c’est que la copie avoit un vif éclat de jeunesse que l'original commençoit à n’avoir plus.

Voilà, nous dit Clévillcntc , en nous montrant du doigt le portrait en question , les traits de la mère de Francillo. N'ai-je pas raison de regretter une si charmante personne? Je ne fis pas semblant de reconnoître Francisca dans ce portrait; cependant je demeurai persuadé que Francillo ctoit un enfant de sa façon. Je ne puis, disois-je.

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