‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 530 sur 734 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

redoublées par la vue de Frnncillo. Mais cet aimable enfant essuya lui-même les pleurs qu’il faisoit couler, et inspira pour lui tant de tendresse à sa mère , qu’elle en fit son idole : outre qu’elle voyoit en lui sa vivante image, il étoit son fils unique; car elle n’avoit point eu d’enfants de ses deux maris.

On ne s’occupa dans le château que des apprêts des noces de mes beaux-frères. Tandis qu’on y travaillent , j’allai chercher à Alcaraz dona Paula, ma femme , sans laquelle la fête n’eût pas été complète. Ce ne fut qu’un voyage de six jours, après lesquels le château de Clévillente me revit avec mon épouse, dont l’heureuse arrivée augmenta la joie qui y régnoit. Isménie et dona Francisca lui firent à l’envi des caresses , et trouvèrent en elle une personne disposée à vivre avec ses belles-sœurs en bonne intelligence.

Don Manuel et don Gregorio se donnèrent tant de mouvement pour hâter le jour qui devoit corn- ® bler leurs vœux, qu’il arriva bientôt. Ils reçurent la bénédiction nuptiale de la main de l’évêque d’Orihuela , parent de Clévillente ; sa grandeur, qui étoit un moine de l’ordre de Saint-Dominique, ayant bien voulu prendre la peine de venir au château pour cet effet.

Voilà de quelle façon Isménie et ma sœur furent mariées. Après s’étre donné bien du bon temps , elles eurent le bonheur d’épouser deux gentilshommes qui , par un excès d’amour pour elles , en firent deux danies d’importance. Que l’amour est admirable t II tire le rideau sur la vie passée d’une coquette, quand il veut la marier à un lionnélc homme.

Ces deux mariages furent suivis de réjouissances, qui durèrent plus de trois semaines. Après quoi don Manuel et moi , nous priâmes don Gregorio et son épouse de nous permettre de nous retirer à Alcaraz ; mais nous eûmes bien de la peine à les y faire consentir. Il y avoit si long-temps que ma sœur vivoit dans une étroite liaison avec Isménie, qu’elle ne pouvoit se résoudre à cette séparation. Cependant elle cessa de s’opposer à notre départ , à condition que , pour être ensemble la moitié de l’année , nous irions , don Manuel et moi , avec nos épouses . passer trois mois de l’été au château de Clévillente,et que don Gregorio et ma sœur viendroient l’hiver demeurer trois autres mois à Alcaraz. Ils nous laissèrent enfin la liberté de les quitter, sur la promesse que nous leur fîmes d’observer exactement la convention.

Page 1