‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 531 sur 734 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Farce singulière, où se trouve don Chérubin. Sérieuses réitérions sur sa fortune et sur celle de sa sœur. Don Manuel et lui sont volés par un de leurs laquais. Ils en prennent uu autre. Qui U étoit. Surprise de don Chérubin et de son ami lorsqu'ils le recon noissent.

Après nous être témoigné de part et d’autre , par des caresses mutuelles , combien notre suivra lion nous éloit sensible , nous partîmes , don Manuel et moi, accompagnés de nos charmantes épouses, laissant don Gregorio et ma sœur, fort tristes de notre départ , dans leur château. Pour nous, la possession de ce que nous avions de plus cher dans le monde nous consola , et uous eûmes un plaisir infini dans notre petit voyage. Connue nous étious obligés de coucher en chemin, uous uous arrêtâmes dans une bourgade, où nous eûmes le divertissement d’une pièce jouée par des bateleurs : ils l’avoient intitulée Inès de Castro. Sur la réputation que cette tragédie s*étoit acquise à Madrid, nous procurâmes à nos épouses le plaisir de la voir; mais nous fûmes bien désolés lorsque nous vîmes paraître , dans une chambre d’auberge , où se donnoit cette comédie , une femme prête d’accoucber ; elle nous débita un galimatias auquel on n’entendoit rien. Ensuite vint un autre acteur, âgé de soixante ans environ : il représentoit don Pedro. Enfin, cette pièce , qu’on ne peut nommer comique ni tragique, ne dura qu’un quart-d’heure , au grand contentement des spectateurs. Ils donnoient après un divertissement composé de danses , de sauts et de voltiges; et, pour terminer le spectacle, celui qui avoit joué le rôle de don Pedro se mit à faire des armes avec son pied droit , la tête en bas : comme il s’en tirait assez bien, il fut fort applaudi. Mais le plus comique de l’aventure, c’est que madame Inès , qui, en jouant , avoit fait beaucoup de grimaces, par les douleurs qu’elle sentoit de sa grossesse , accoucha le même soir sur le théâtre presqu’en notre présence. Nous nous retirâmes après cette catastrophe. Les acteurs nous prièrent de les excuser , s’ils ne nous donnoient pas un ballet chinois qui avoit fait beaucoup de bruit à Madrid ; mais que l’événement imprévu de l’actrice accouchée les en empêchoit. Nous eûmes beaucoup plus d’agrément à notre soupé. Le lendemain nous arrivâmes de bonne heure à Alcaraz. Nos épouses avoient liesoin de rcpo9 , et, de notre côté, nous en avions besoin aussi. Nous jouissions de la félicité la plus parfaite : quoique nous fussions mariés depuis trois mois , nous aimions encore nos femmes plus (juc jamais. Trop heureux si le bonheur dont je jotiissois en mon particulier avoit duré toute ma vie ! Mais il étoit écrit daiii

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la table des destinées . qu'il dcvoit m'arriver des | malheurs plus grands que ceux que j’avois déjà éprouvés. Les aventures de ma soeur me rcvenoient sans cesse à l’esprit , et j'admirois la Providence qui ne nous a jamais abandonnés, l'nc femme aussi coquette jouir de la plus brillante fortune , me disois-jc, cela est heureuv. Que l’on voit de personnes, avec plus de mérite et plus de vcrm que ma soeur , dans l'opprobre et dans la misère ! Quel est ce monde ! l'ne fille débauchée, corné- ' dienne, devenir l’épouse d’un hon gentilhomme ! Cela ne se voit pas souvent. L’honneur de ma strur est réparé par ce moyen. Elle est riche, et son mari ne l’est pas beaucoup : ainsi l’un fait passer l’autre. Puisse la fortune nous laisser jouir longtemps de scs bienfaits 1 11 ne me prendra plus em ie de prendre le froc , et de donner mon bien à des moines : ceux à qui j’ai eu affaire ont été trop reronnoissants des biens que je leur ai laissés malgré moi. Je l'eut avoir tort de parler ainsi; je dois peut-être ma nouvelle fortune à l'efficacité de leurs prières. Don Manuel vient de mettre le eomhle à mon bonheur , en me faisant la donatiou de la moitié de son château ; les personnes les plus distinguées d’Alcaraz nous honorent de leurs visites, et la meilleure société est la nôtre : la promenade, la chasse, la pèche, le jeu, la lecture, sout nos occupations et nos amusements.

Nos plaisirs furent troublés par un accident imprév u qui nous arriva. Le feu prit pendant la nuit dans notre château , et consuma presque la moilié de nos effets : heureusement que nous eûmes le \ temps de faire enlever ce que nous avions de plus précieux, et quelques réparations remirent les choses dans le même état qu’elles étoient avant. Nous nous serions consolés aisément de cette perte, si l’on ne nous avoit pas volé beaucoup d’argenterie et les bijoux de nos épouses, qui ne taissoient pas que de monter â une somme considérable. Nous ne soupçonnions aucun de nos domestiques, et cependant c’en étoit un, qui fut découvert par le marchand à qui ce coquin avoit été pour vendre une partie de ce qu'jl avoit pris. Don Manuel vouloit le remettre entre les mains de de la justice ; mais , par considération pour moi , il se contenta de le chasser, en lui ordonnant, ! sous peine de le déclarer, de sortir du royaume en deux tours de soleil. Nous récompensâmes libéralement notre honnête homme de marchand : il . est rare d’en voir de son espèce.

Quelques jours après il se présenta pour notre service un jeune garçon dont la physionomie et la ! taille répondoient pour lui. Il venoit avec une recommandation d’un de nos amis. Nous l’arrêtâmes j le même jour. Son nom étoit Alvarès. Sa douceur, I sa complaisance cl sou exactitude à bien remplir '

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