‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 532 sur 734 · SALAMANQUE · texte numérisé non relu

SALAMANQUE

ses devoirs, lui attirèrent notre estime. 11 avoit un esprit de modestie et d’humilité qui le faisoit aimer de tout le monde; mais, malgré l’excellent caractère qu'il possédait , il étoit d’une mélancolie affreuse : il soupiroit toujours. Je m’intércsaois à son sort. Ce garçon me montroit de l’amitié, et j'y répondois : 3 sufDsoit qu’il fût malheureux pour qu'il me devint cher.

J'aintois si fort Alvarès , que je me mis dans la tète de dissiper son chagrin : son air sombre et triste m’inqniétoit. Je le fis venir un jour dans l’appartement de don Manuel, pour qu’il me découvrît le sujet de sa douleur. Je commençai par lui demander s’il se déplaisoil avec nous ; que nous étions contents de lui , et que la mélancolie qui le rongeoit l'emporteroit tôt ou lard au tombeau. Alvarès u’écoutoit en soupirant , et ne disoit rien. Vous aimez , continuai-je, et on ne répond point à vos désirs. Avouet-lo-œoi : si la personne qui vous est chère dépend de nous , ou qu’elle habite dans notre voisinage , ne vous contraignez pas ; ouvrez-moi votre cœur, je suis assez votre ami pour vous faire obtenir l’objet de vos soupirs. J'aime, il est vrai , me répondit Alvarès , mais sans aucun espoir , quoique je sois aimé de la plus aimable créature que le ciel ait pu former. Ces paroles me surprirent dans la bouche d’un valet. Vos bontés excessives pour moi , continua-t-il , sont si réitérées , que je ne fais aucune difficulté de me confier eu vous, eide vous apprendre ce que je suis.

Don Manuel , qui nous écoutoit dans son cabinet , ne pouvant retenir sa curiosité , étant extrêmement gêné, en sortit aussitôt. Alvarès fut surpris de le voir si près de nous, et voulut se retirer. Don Manuel le fit rester, en lui disant qu’il avoit entendu notre conversation , et que la part qu’il y prenoit l’avoit engagé à sortir de son cabiuct pour entendre ie reste , et qu’il pouvoit ne voir en nous que scs amis. Messieurs , nous dit-il, que je suis confus de vos bienfaits 1

Ma famille est noble ; mais la noblesse est bien peu de chose quand elle n’est pas soutenue par de grands biens. J’eus une mère qui , par sa coquetterie et les grands airs qu’elle se donnoit, ruina mon père en fort peu de temps ; heureusement que je fus le seul fruit de leur hyménée. Mon père , dont le nom étoit don Alvar del .loi , en mourut de chagrin ; et ma mère, ne pouvant résister à la perte qu’elle avoit faite , suivit mou père peu de temps après. Quoi I interrompit don Manuel , vous êtes le fils du seigneur don Alvar del Sol ? Ah ! mon cher don Carlos , que je vous embrasse ! Don Manuel se jeta à son cou , et lui rappela qu’ils avoient étudié cnscmhle à Madrid. Je fus charmé de cette déccuvertc en moi-même ,

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