‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 533 sur 734 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Histoire tragique de don Carloi et de dont Sophie,

Après la mort de mes père et mère , don Lopez \ de la Crusca, mon oncle maternel, prit soin de mon enfance, et c’est sons scs yeux que je fis mes études. Malgré son avarice extrême , il m’aimoit , et m’avoil retiré chez lui , où je vivois heureux et sans inquiétude ; mais l’amour vint troubler mon repos. Mon oncle me proenroit tous les plaisirs qui peuvent flatter un jeune homme qui sort du collège : nous allions souvent au Prado ensemble ; ! et la promenade étoit notre principal amusement. Un jour que nous y étions , mon oncle , se lassant ' de se promener , voulut s’asseoir ; par bienséance je restai avec lui. Il y avoit vis-à-vis de nous un banc sur lequel étoit assise la plus aimable personne que l’on peut voir. Elle jetoit ses regards de temps en temps sur moi ; et c’étoil autant de traits que l’amour me iançoit. Cependant sa corapagoe , que je crus sa mère , se leva , et elle la suivit. Voyant qu’elles sortaient de la promenade dn côté de notre logis , je feignis de me trouver indisposé, pour obliger mon oncle à rentrer aussi. Mon oncle y consentit , et j’eus le plaisir de suivre de loin la personne du monde qui m'était devenue la plus chère. Quelle fut ma surprise de les voir entrer justement vis-à-vis de notre demeure ! Je demandai à mon oncle s’il connoissoit les dames qui demeuraient vis-à-vis sa maison. U me répondit que, n’ayant jamais voulu voir ses voisins , il ne désirait pas les connoltre. Je lui dis qu’il y avoit cependant un trésor dans cette maison , puisqu'elle renfermoit la plus aimable personne du monde. Cela se peut , me dit mon oncle , et je n’y prends aucun intérêt. Si vous vous intéressiez pour moi , repris- je , mon cher oncle , vous m’introdniriez dans cette maison. Non , mon neveu , me dit-il. J’ai eu soin de vous jusqu'à présent, et je ne m'en repens point, puisque tons m’avez toujours obéi ; croyez-moi , n'allez point dans cette maison : j’ai mes raisons. Ensuite il se retira , et me laissa seul

Je fus sensible à ces paroles : mais l’amour l'emporta ; et , dès le lendemain , j’allai saluer, comme voisin , les parents de la demoiselle que favois vue la veille. La réception qu’ils me firent m'enebanta. Je m’aperçus que leur Clic, en me regardant , avoit extrêmement rougi ; je crois que je n’êtois pas trop bien de mon côté ,

sentant un feu qui m'avoit été jusqu’alors inconnu se répandre dans tout mon corps. Les itère et mère de dona Sophia , ainsi était son nom , sachant que j'étais le neveu de don Lopez de la Crusca , me firent un reproche d’avoir été jusqu’alors sans les venir voir. Je m'en excusai le mieux que je pus , et leur dis que mon oncle était un homme si extraordinaire , qu’il ne voyoit personne ; que de mon côté, je me voulois beaucoup de mal de ne leur avoir pas rendu plus tôt ma visite ; et qn’iLs pouvoient compter sur moi dorénavant , puisqu’ils me le permettaient. Doua Sopbia , pendant que je partais , ne eessoit de me regarder , et je sortis le plus enflammé de tous les hommes. Je continuai mes visites pendant six mois entiers. Aucun bonheur n’égatait le mien : j’aimois et j’étais aimé. Je formai le dessein de demander dona Sophia en mariage à scs parenté. Ils me l'accordèrent sans hésiter , aux conditions que mon oncle y souscrirait ; que , sans cela , iis retiraient leur parole, attendu que je ne poutois espérer aucuns biens que de mon oncle. J’allai faire part à dona Sophia de mon bonheur ; elle rougit , et , pour la première fois , j’eus le plaisir de l’embrasser. Je vis dans ses yeux que je ne lui déplaisois pas pour époux. Ses père et m^re vinrent nous interrompre : je rentrai chez mon oncle. En arrivant , je me jetai à scs genoux , et je lui avouai que , malgré sa défense , j’avois éié voir dona Sophia que j’aimois épcrdûraent ; qne ses parents consentaient à me la donner en mariage, pourvu qu'il ne mit aucun obstacle à ma félicité. Mon neveu, me dit-il , je n’en veux mettre aucun. Épousez votre maîtresse , j’y consens. Je sais qu'il y a six mois que vous la voyez régulièrement . je ne vous en ai jamais parlé ; vous me l’avouez aujourd’hui , soyez heureux ; nuis n’espérez jamais, pendamque je vivrai , aucun bien de moi. Ah ! mon oncle , votre consentement me suffit, et je préfère dona Sopbia à tous les biens de la terre. Le jour suivant , je fis part à ma maîtresse de la réponse de mon oncle ; elle en instruisit ses père et mère , qui allèrent aussitôt rendre visite à don Lopez , afin de concerter ensemble les arrangements qu’ils prendraient pour notre mariage. Ils me laissèrent avec leur fille, et allèrent chez mon oncle, qui , de son côté, fut très-surpris de leur visite. Il lès laissa parler tant qu'ils voulurent , et leur répondit qu’il consentait fort à l’honneur qu’ils voûtaient bien me faire , mais que je n’avois rien à espérer tant qu'il vivrait ; qne c'étaient là ses intentions. Ils curent beau remontrer à mon oncle que je ne méritais point cette injustice, ce vieillard implacable n’en voulut pas déinordre , et leur tourna le dos. Les parenls de dona Sophia s'en offensèrent cruellement ; et ,

rentrant chez eux , Us me dirent que mon oncle i ne voulant rien faire pour moi , ils me prioient de ne plus mettre le pied dans leur maison , et qu’ils défendoient à leur fille de ine voir.

I n criminel à qui on lit sa sentence n’a jamais été plus saisi et plus troublé que je le fus à cette nouvelle accablante. Je me trouvai si mal , que l’on fut obligé de m’emporter chez moi ; je ne revins que long temps après , et mon oncle, que je |>eux appeler cruel , eut la barbarie de me laisser seul , et partit pour sa maison de campagne. Je demandai des nouvelles de dona Sophia; on , m’apprit que ses parents l’avoieut envoyée à Car- ; thagêne , dans un couvent où elle avoit une tante j qui en éloil l'abbesse. Quand je fus en état de sortir, j’y portai mes pas ; mais il me fut impossible de voir celle que j’aimois. Désespéré, sans 1 rt»ssource, sans appui , je ne voulus point remettre les |>ieds chez mon oncle , ni le voir davantage. J’errai pendant deux ans de ville en ville, où, ne sachant que faire, j’ai servi jusqu’à ce qu’il plaise au ciel de me retirer de ma misère. La mort seuie peut finir mes malheurs.

Nos épouses vinrent nous interrompre pour nous faire part des nouvelles de Madrid . qui portoient que le seigneur don Lopcz de la Crusca étoit mort , et qu’ayant donné à don Carlos del Sol , son neveu , tous ses biens , il eût à se faire connoîlre. Don Carlos donna des larmes à sa mort ; ce qui marquoit son lion naturel. Nos épouses n’étant pas prévenues du changement d’état d’Alvarès, étoient surprises de le voir pleurer ; nous leur apprîmes ce qu’il étoit. Elles le félici- | tèrent de son bonheur. Don Carlos , un moment après, s’écria : Que je vais être heureux ! mon oncle n’est plus. Il écrivit sur-lc-cbamp aux parents de dona Sophia cette nouvelle : en attendant leur réponse , il nous quitta 'pour aller recueillir sa succession. Après nous avoir remerciés et nous avoir embrassés, il partit plus amoureux que jamais. Nous le fîmes accompagner par un de nos valets , qui vint nous éclaircir de son sort. Nous fûmes un mois sans recevoir aucune nouvelle de lui ; cependant il revint. Notre premier mouvement fut de demauder des nouvelles de don Carlos. Quel fut notre étonnement d’entendre notre valet nous dire qu’il u’éloit plus ! Il nous apprit qu'étant à la maison de campagne de son I oncle pour en prendre possession , il y reçut la j nouvelle qu’on lui accordoit dona .Sophia en ma- i liage , et qu’il n’a voit qu'à sc rendre à Madrid < pour l'épouser ; qu’on avoit écrit à Carlbagèiie : pour qu’elle revint du couvent. Cette nouvelle fut i si grande pour lui , et la joie qu’il en eut fut si violente , qu’après mille démonsi rat ions et mille extravagances que lui causoil son transport , il

mourut entre les bras de plusieurs amis à qui il avoit fait part de son bonheur.

On m’envoya à Madrid , continua notre valet , pour apprendre cette triste nouvelle aux parents de dona Sophia , qui écrivirent sur-le-champ à l’abbesse du couvent où elle étoit que don Carlos venoit de mourir de joie, et que leur fille pouvoit rester avec elle. On apprit que dona Sophia avoit reçu avec beaucoup d'indifférence la nouvelle qu’elle alloit épouser don Carlos , aimant , disoitelle, assez la solitude. Cependant quelques jours après, dès qu’elle sut que don Carlos étoit mort, elle tomba évanouie , et si mal , qu’elle resta huit jours sans connobsance. Elle avoit les yeux tournés vers le ciel , et on entendoit qu’elle prononçoil ces paroles : O ciel ! est-il possible ! il n’est plus ! Les soupirs qu’elle faisoit , et les larmes qu’elle versoit en abondance l’empéchoient de continuer. Elle est morte dans cet état , sans vouloir prendre aucune nourriture.

Ces nouvelles nous affligèrent beaucoup, et nous ne pûmes refuser nos pleurs aux malheurs de l’infortuné don Carlos et de dona Sophia. Ce qui nous dissipa fut la visite de don Gregorio , mon beau-frère , avec ma soeur. Ils restèrent avec nous un mois , et prirent beaucoup de part à l'histoire tragique de don Carlos, dont nous leur fîmes le récit. Nous leur procurâmes tous les plaisirs que nous goûtions ci-devant. C’est ainsi que nous entretenions par nos visites réciproque* l’amitié qui régnoit entre nous.

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