CHAPITRE XLIII. 6SS
wrur, en mil au monde deux à la (ois, comme pour réparer, par ce double en(aiilcmcnt , une longue stérilité ; ou , si vous voulez , pour faire voir à Clévillcntc que lui seul avoit le privilège de la rendre féconde.
Notre société , ravie de ces heureux accouchements , les célébra par des fêtes , qui furent pour toute la ville autant de jours de réjouissance. Enfin , nous n’avions plus de vœux à faire. Dans quelque endroit que nous fussions , la joie régnoit toujours parmi nous ; et quoique nos plaisirs eussent dans notre seule famille une source inépuisable, nous avions encore un grand nombre d’amis c|ui venoient les augmenter en les partageant. Etions-nous au château de Clévillenle , les hidalgo* des environs nous y tenoienl bonne compagnie ; et quand nous faisions notre séjour â Alcaraz. la maison de don Manuel devenoil le rendezvous de la jeune noblesse de la ville, ainsi que des illustres étrangers qui s’y trouvoient.
Nous goûtions les douceurs de la félicité la plus parfaite, cl en mon particulier j'étois fort satisfait de mon sort ; je trouvuis dans les bras de dona Paula la source de plaisirs purs et inexprimables ; je l’aitnois , quoique marié , encore plus que jamais. Trop heureux si le bonheur dont je jouissois eût duré plus long-temps ! Je croyots avoir atteint le terme de mes infortunes ; mais je n’avois point subi ma destinée : elle me réservoil des malheurs encore plus grands que ceux que j'ai déjà essuyés.
Entre plusieurs cavaliers qui venoient prendre part à nos plaisirs , il y en avoit un qui se faisoit appeler don Gabriel de Monchique. Il se disoit du royaume des Algarvcs , et se dotmoit pour nn lurent du comte de Villanova. En voyageant en Espagne par curiosité , il s’étoit arrête à Alcaraz . et nous avions fait counoissanee avec lui. Outre qu'il avoit une suite de seigneur , il éloit fait de façon , et il avoit des manières si nobles, qu’on ne pouvoit le soupçonner d’être un homme du commun : on l’auroil plutôt pris pour un jeune prince qui parcourait incognito les provinces de la monarchie espagnole , que pour un simple gentilhomme. Je n’ai jamais vu de cavalier qui eût un meilleur air ni une figure plus gracieuse. D’ailleurs son esprit répondoit à sa bonne mine. Il nous charma , mes beaux-frères et moi , dès la première vue , et nous n’épargnâmes rien pour devenir de scs amis. Nous nous fîmes un plaisir de le présenter à nos dames , qui peut-être en elles-mêmes nous taxèrent d’imprudence de leur faire voir uu objet si dangereux. Pour nous autres maris , au lieu d’en craindre les conséquences, nous en usâmes avec lui comme de vrais Fran-
çais, en l’admettant bonnement dans notre société, à nos risques, périls et fortunes.
Il nous fit bientôt connoitre qne nous avions introduit le loup dans la bergerie ; et, malheureusement pour moi , ma femme fut la brebis qu’il eut envie de dévorer. Je m’aperçus bien qu'elle oe lui déplaisait pas ; mais cette remarque ne m’alarma point : je n'en fis que rire. Je félicitois même quelquefois en badinant dona Panla d’avoir fait la conquête d’un si joli homme ; et elle me répondoit sur le même ton , qu’elle étoit bien aise d'avoir un sacrifice si flatteur à me faire. Je dirai plus : je me faisois , pour ainsi dire , un jeu de l’amour de Monchique. Bien loin d’en avoir quelque inquiétude , je m’applaudissois en secret de voir un amant si aimable soupirer inutilement : j’en sentois ma vanité flattée. En un mot , je croyois la soeur de don Manncl trop sage pour s’écarter de son devoir : mais je comptais trop sur sa sagesse. Le galant qui avoit formé le dessein de la séduire, n'y réussit que trop par le ministère d’une vieille soubrette , qui avoit grand pouvoir sur l’esprit de ma femme , et dont il trouva moyen de corrompre la fidélité.
; Ce qu’il y eut de plus singulier dans cette séduction , c’est qu’elle fut ménagée si secrètement, que je n’en eus pas le moindre soupçon. Ma femme étoit même déjà loin d’ Alcaraz , quand j’appris qu’elle avoit disparu avec Anlonia , sa suivante , aussi bien que don Gabriel, et que vraisemblablement ce cavalier les avoit enlevées.
Je n'ajoutai aucune foi au premier rapport qu'on me fit de ce ravissement : je n’y trouvois pas de vraisemblance. Non, non. disois-je, il n'est pas possible que mon épouse , dont la vertu jusqu’ici ne s’est point démentie, commence par se porter à cette extrémité. Ce serait un coup d’essai bien extraordinaire. Je serais moins surpris de cette aventure, si les femmes de mes beaux-frères en étaient les héroïnes : cela leur conviendrait mieux en effet qu’à dona Paula, dont la conduite a toujours été irréprochable. Cependant c’est elle qui , malgré l'excellente éducation qu’elle a reçue, vient de se couvrir d’infamie. Comment cela s’est-i! pu faire ? Il faut que don Gabriel ait employé la force pour l’enlever. Mais par quelle adresse a-t-il pu l’arracher du sein de sa famille et des bras d'un époux ? Par quel enchantement a-t-il pu commettre ce crime sans en laisser la moindre trace? Cet événement me confond.
Clévillentc et Pedrilla , ne sachant que penser de ce rapt, n'en étaient pas moins étonnés que moi. Nous n’en demeurâmes pas aux réflexions que nous finies là-dessus. Nous nous donnâmes tous trois de grands mouvements pour découvrir la route que le ra\ isseur pouvoit avoir prise avec
sa proie. Nons Cimes , tant du côté de Murcie, que du cité de Valence, les plus exactes perquisitions, qui furent toutes infructueuses. Nous jugeâmes que Monehiqtie avoit gagné la cRte de Carlhagène, et qu’il s'éloil embarqué là sur un bâtiment prépare par son ordre pour le transporter en Portugal avec son Hélène. Je m’arrêtai à cette conjecture ; et , prenant la résolution de suivre ce nouveau l'iris, je nie disposai à l'aller chercher dans le royaume des Algarves, où je me Danois de le trouver.
Don Manuel , ne se croyant pas moins intéressé que moi à tirer raison du procédé de don Gabriel, vouloit absolument m’accompagner, quelque chose que je pusse lui dire pour le détourner de son dessein , ne demandant pas mieux que de me prouver qu’un frère tel que lui n’éloit pas moins sensible qu'un époux à l'alfroul lait à la famille. Je n’eus pas peu de peine à obtenir de lui qu'il me laissât le soin de notre commune vengeance. li se rendit pourtant aux opiniâtres instances que je lui en fis, et qui furent appuyées des pleurs de son épouse. Je me disposai donc à courir après Monchique ; mais , avant mon départ , je priai don Manuel de se charger de l'éducation de ma bile , sa nièce , et de l’administration de mes revenus. Puis , m étant bien muni d’or cl de pierreries, comme un homme qui pressentoit qu’il allait s’éloigner d'Alcarax pour long-temps, je pris congé de mes beaux-frères et de leurs femmes, que je ne quittai point sans exciter leurs larmes , ni sans en répandre aussi abondamment. Les dames surtout s'attendrirent fort dans nos adieux, soit qu’elles fussent véritablement affligées du mon départ, soit qu'elles fussent encore bonnes comédiennes.
Je me rcudis au port de Vera , où je m’embarquai avec un valet dont je connoissois le courage et la fidélité , sur un vaisseau frété pour Lagos , ville qui fait la pointe du royaume des Algarves sur le bord de la mer. Je n’y fus pas sitôt arrivé, que je m’informai de don Gabriel de Monchique ; et , comme on nie dit qu'on ne le connoissoit point à Lagos, j'allai de ville en ville en demander des nouvelles. Je parcourus Tavira, Faro, Sagret, en un mot tout le royaume des Algarves, sans recueillir d'autre fruit de mes recherches que le chagrin de les avoir faites inutilement. J’étois au désespoir de ne pas rencontrer mou ennemi : je ne respirais que vengeance.
Quelle rodomontade ! pourront s'écrier en cet endroit les lecteurs qui se rappelleront l'affaire de don Ambroise de Lorca, et la peine que j’eus à me résoudre à un combat de deux contre deux. Cependant il est certain que j'aurois voulu déterrer don Gabriel pour me couper la gorge avec lui. il j
falloit que je fusse effectivement devenu brave depuis ce temps-là, ou que mon honneur offensé m'inspirât uu esprit de vengeance qui suppléait à la valeur.
Quoi qu’il en soit , Toston , mon valet , commençant à se lasser de tant de courses vaincs , me dit un jour : Monsieur , nous nous fatiguons tous deux infructueusement. Cessons de courir en Portugal apres un homme qui peut avoir pris le chemin de Flandres, ou la route d’Italie. D'ailleurs, savez-vous si la dame enlevée mérite que vous exposiez pour elle votre vie 1 Pour moi , si vous me permettez de dire ce que je pense, je doute qu'elle voyage à regret avec don Gabriel, ou, pour parler plus juste, avec un aventurier; car je me trompe fort si ce galant n’est pas un nouveau Guzman d’Alfarachc, ou quelque chose d'approchant Si cela éloit ainsi, ajouta-t-il, ne feriez-vous pas beaucoup mieux d’abandonner une infidèle épouse à son mauvais destin, que de vouloir vivre encore arec elle? Assurément , lui répondis-je. N'c t'imagine pas que je pense autrement que toi. Si je savois que sou eulèvcmcnt fût volontaire , le mépris que je concevrois pour elle m’empécheroit de la chercher plus long-temps. Que dis-je? Au lieu d’en continuer la recherche, je la regarderais comme une infâme, dont je croirais ne pouvoir assez m’éloigner. Mais je ne puis la croire si coupable.
Quelle prévention ! reprit mon confident. Estil possible , Monsieur , que vous vous imaginiez , avec le bon esprit que vous avez , qu’uue femme vertueuse ne puisse pas cesser de l’être quand elle est si vivement poursuivie par un joli homme? Quelle erreur 1 Je juge moins favorablement que vous de dona Paula , et j’ai particulièrement raison de douter de sa vertu. Il faut que je vous l’avoue. J’ai vu don Gabriel un jour et la vieille Anlonia qui s’entretenoient d’un air mystérieui en particulier. Je suis sûr que vous étiez intéressé dans leur conversation , ou plutôt qu’ils concertoient ensemble l’exécution du projet qu’ils méditoient, et qu’enfin madame étoit d’accord avec eux.
Ce zélé serviteur me dit encore tant d’antres choses , et revint si souvent à la charge . qu’il vint à bout de me persuader que j’avois été trompé par une épouse hypocrite. Je n’en doutai plus ; et passant d’une extrémité à l’autre : Toston , in’écriai-je, tu me dessilles les yeux. Oui, j’ai été la dupe d’une fausse vertu. Certaines circonstances que tu m’as dites ne me le font que trop counoilre. O ciel ! quel aveuglement a été le mien ! Dona Paula est une perfide dont je ne veux plus me souvenir que pour la délester. Je suis ravi , me dit Toston , de vous voir dans ces sentiments. Le ciel en soit loué ! Allons, mon cher maître , lie
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