‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 537 sur 734 · CHAPITRE XUV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XUV

Don Chérubin de la Fonda paît de Cadii , et arrive à la Vera-Crux , où il loue des mules pour aller par terre au Mexique. Du curieux entretien qu'il eut la première Journée sur la route avec son muletier. Histoires singulières racontées par Tobie. Ce qu'il apprend du Mexique lui donne beaucoup d'espérance.

Pour épargner au lecleur un journal e nnnyeux do mon passage aux Indes , je me contenterai de dire qu’après avoir couru quelque péril sur la mer, j’arrivai heureusement A Saint -Jean de Ijlhua , autrement appelé la Vera-Cruz. Comme on va sur des mules de cette ville A Mexico, je priai le maître de l’hôtellerie où j’étais logé do me donner un muletier de sa main. Il m’en fit venir un. et inc le présentant : Seigneur gentilhomme, me dit-il,

vous voyez le meilleur muletier de ce pays-ci, sans contredit. 11 vous fournira de très-bonnes mules, et aura un soin tout particulier de vos hardes. Outre cela , c’est un garçon d’esprit et de belle humeur, qui vous réjouira par scs chansons, et par le récit de cent petites histoires dont il a la mémoire farcie. N’est-il pas vrai , maître Tobie? ajouta-t-il en lui adressant la parole.

Oui , seigneur Gutlierez , lui répondit le muletier. J’ai, grâces A Dieu, dans mou sac une si copieuse quantité de ces denrées-là , que monsieur n’en manquera pas d’ici A Mexico , bien que nous ayons quatre-vingts bonnes lieues A faire, fl y a deux mois, poursuivit-il , que je menois un gros moine de la Merci : je lui conlai sur la route des historiettes qui le firent tant rire , qu’il en pensa crever.

Je jugeai par cette réponse que maître Tobie étoil un babillard, et je n’en fus pas fâché. Il pourra , disois-je , m’étourdir souvent les oreilles de ses dansons et de ses récits ; mais quelquefois en récompense il me divertira. Je suis même persuadé qu’il m’apprendra des choses que je serai bien aise de savoir. Pour Toston , il en eut d’autant plus de joie , qu’il espéra qu’un homme de ce caractère l’aiderait A me tirer d’une noire mélancolie dans laquelle je tombois de temps en temps malgré moi , l’image de doua l’aula au pouvoir de Alonchiquc me revenaul sans cesse dans l’esprit.

te lendemain , dès la pointe du Jour , maître Tobie, suivant l’accord fait entre nous, entra dans la cour de l’hôtellerie avec quatre mules , dont il y en avoit une pour moi, une autre pour lui, la troisième pour mon valet, et la dernière étoit destinée A porter un coffre et une valise qui contcnoient tous mes effets. Nous nous mimes en chemin ; et nous eûmes A peine fait un quart de lieue, que voilA maître Tobie qui fait entendre une grosse voix qui aurait pu faire honneur A un chantre de cathédrale. 11 entonna des couplets, composés du temps de Charles-Quint , sur la conquête du Mexique. J’aimois trop la gloire de ma nation pour écouter sans plaisir les exploits héroïques du vaillant Cortès et de ses compagnons ; mais outre que j’avois entendu raconter mille fois l’histoire incroyable de cette conquête, les vers que chattloit maître Tobie n’en rendoient pas le récit fort agréable A l’oreille : la poésie n’etoit pas mesurée A la dignité du sujet.

Après avoir essuyé une vingtaine de couplets sur io même air , j’interrompis le chanteur, qui m’ennuyoit , quoique scs couplets fussent assez ridicules pour devoir me réjouir. Je m’avisai, pour mes péchés , de lui adresser la parole : Maître Tobie , vous chantez A merveille ; mais en voilà assez

l.E BACHELIER DE SALAMANQUE.

pour cette fois , mon ami. Le seigneur Gntticrex mon hôte m’a dit , comme sous savez, que vous avez ta mémoire ornée d'une infinité d’bisloires divertissantes; voulez-vous bien nous en conter quelques-unes? Très-volontiers, répondit-il, et plutôt dix qu'une, pour vous faire voir queGutliercz vous a dit la vérité. Je veux même , ajoutat-il en souriant d’un air malin , puisqu’il vous a fait fête des histoires que je sais , commencer par la sienne, qui vous paraîtra peut-être assez plaisante. En même temps il m'en Dt le récit à peu près dans ces termes :

Le seigneur Guiderez, natif de 7.amora, étant allé faire un voyage en Portugal . y épousa la fille d'un bourgeois de Suturent , jeune et jolie. En mois après sou mariage, il s'emlnrqua dans le port de Lisbonne avec elle pour la Vera-Crttz, dans le dessein de s’y établir. Se flattant d’y faire fortune, il loua la maison qu’il occupe aujourd’hui , et se mit 1 tenir hôtellerie. 11 s'aperçut bientôt qu’il avoit fait une très-bonne affaire d’être venu à la Vera-Cruz : sa taverne étoit toujours remplie de monde que la gentillesse de sa femme y attirait. On ne parloil dans la ville que de la belle Portugaise ( car elle fut ainsi nommée), et l’on peut dire qu’elle faisoit autant de conquêtes qu’il alloit de jeunes gens dans sa maison. Guiderez , naturellement jaloux , ne put voir sans effroi ce concours de galants; et, pour soustraire sa femme aux yeux des hommes, il la renferma dans une chambre, où il lui faisoit porter i manger par un esclave nègre qui possédoit sa confiance. Vous jugez bien qu’un époux qui trailoil ainsi sa femme, sans avoir sujet de se plaindre d’elle , et seulement par jalousie, ne manqua pas de se rendre odieux à tous ceux qui savnient sa tyrannie , c’està-dire à toute la ville, puisqu’il n’y avoit personne qui l’ignorât. Chacun, s’intéressant pour la belle Portugaise, faisoit des vceux au ciel pour qu’elle fût promptement délivrée de son tyran ; et cesvceux furent exaucés. Le nègre, à qui seul il étoit permis d’entrer dans la chambre de celte dame, l’entendant tous les jours gémir et se plaindre , fut touché de ses lamentations ; de sorte qu’une lielle nuit il la tira d’esclavage , et disparut avec elle de la Vera-Cruz : on ne les a pas vus depuis l’un et l’autre , ni même appris de leurs nouvelles.

Le muletier , s’étant arrêté dans cet endroit, se mit à faire des éclats de rire aux dépens de Guttierez. Comme j’étois assez sérieux, Tobic crut que cette histoire ne m’a voit pas plu ; et , [tour me donner une humeur plus gaie que celle qu’il me voyoit , il commença à nous faire le récit d’un songe qu’avoit fait dernièrement un bon bourgeois de la Vera-Cruz dont 1a femme étoit extrêmement

économe. Elle menoit son mari . et ctoit U maîtresse de la maison. Il est vrai qu’elle avoit raison, dit le muletier : cet homme étoit un joueur de profession , qui , n’ayant pas plus tôt de l’argent , alloit le jouer et le perdre ; lorsqu’il revenoit à la maison, ce n’étoit plus un homme, mais un diable ; ce qui avoit fait prendre à sa femme le parti de maîtriser, et de se meure à la tête des affaires de son commerce , où elle réussissoit fort bien. Si toutes les femmes suivoient ce modèle , que de ménages henreux il y aurait ! Mais il y en a beaucoup où , lorsque le mari ne fait rien , 1a femme de son côté en fait de même. Et quelles sont les raisons de la plupart des femmes? c’est qu’elles ne prennent de mari que pour s'assurer de quoi I vivre : elles ont même Ia sotte gloire de le dire tout haut. On reconnolt bien les femmes à ce portrait. Mais je m’égare, continua le muletier ; et il reprit ainsi : Due des qualités que possédoit encore cette femme étoit 1a propreté, qui régnoit dans sa maison depuis ia cave jusqu'au grenier.

On certain jour son mari revint fort tard de l'académie où U avoit coutume d’aller jouer ; et , n'ayant pas un sou , il demanda à sa femme de ! l’argent pour le lendemain, disant qu’il le devoit , et qu’il avoit donné sa parole d'houneuràceluiqui l’avait gagné ; mais on le refusa selon la coolume. Sa colère fut extrême : il prit les chaises , et les jeta les unes sur les autres ; il accabla sa femme d’injures , et il ne cessa de l’envoyer au diable : je crois que si le diable fût venu dans ce moment, il lui aurait laissé emporter sa femme, tant sa fureur étoit grande. Il vouloit quitter U maison , sc promettant bien de ne plus revenir. La femme , accoutumée à cette sorte de vie, se coulentoit de préparer son soupê, et laissait marmotter monsieur son mari tant qu’il vouloit. Le couvert mis , il sottpa avec sa femme ; soit qu'il oubliât sa colère , ou que le vin dissipât sa fureur , il resta tranquille, et mangea comme quatre; ensuite il alla se courtier , ruminant toujours dans sa tête comment il anroit de l'argent. Il s’endormit avec tous les projets qu’il faisoit. Sa femme l'entendant ronfler, en fit autant que son mari, et sc coucha auprès de loi le plus doucement qu’elle put , dans la crainte qu’elle avait de le réveiller. Mais notre homme, le cerveau échauffé de l’avidité du gain et de la perte de l’argent qu’il veuoit défaire, fit le songe le plus plaisant que j’ai jamais entendu , continua Tobie. Le voici ; et vous en jugerez vousmême : il rêva qu’il sortoit de grand malin de sa maison , et que , ne sachant quel parti prendre pour avoir de l’argent , il se résolut d’en aller emprunter sous le nom de sa femme. Dans son chemin, il rencontra un petit homme mal fait, bossu, étayant trois jambes, dont une naturelle et deux

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