CHAPITRE XLÏV. Gt
de bois , qui l'arrêtant : Zador ( c’éloil son nom ), Adieu , je n’ai plus besoin ici ; maintenant je vais lui dit-il, où vas-tu si matin? Je tiens de chez toi; te débarrasser de ta femme. Tu feras bien , dit et, ne t'ayant pas trouvé, je suis bien aise de teren- Zador ; que je ne la trouve pas quand je rentrerai contrer , pour savoir si tu es dans la même inten- chez moi ; car elle s'cmparcroit encore de ce trétion où tu étuis hier. Comment , répondit Zador , sor. Cela suffit, dit Asmodée , je vais te satisfaire, et qui êtes-vous? Je ne vous connois pas, et je ne Si par hasard tu as besoin de moi , lu n’as qu’à vous ai jamais tu. Il est vrai, dit l’autre, que je ne m’appeler trois fois, le ventre à terre, par ces
te suis pas connu; mais lu peux avoir entendu mots; Asmodée, te meilleur des diables,
parler de moi , ayant déjà fait assez de bruit dans viens à moi ; tu me verras paraître. Aussitôt il
l'Espagne cl dans bien des cours étrangères où je disparut. Zador, à la vue de son trésor, ne se
brille encore. Je suis le diable boiteux, mon possédoit pas de joie ; il remplit ses poches d’or
nom est Asmodée. Quoi! reprit Zador, c’est vous et d’argent, et se cliargea comme un mulet. Dès qui avez rendu tant de services au jeune Cléofas? qu’il eut fait, de peur qu’un autre ne s’aperçût du Moi-même, repartit le diable; et comme je veux trésor qu’il possédoit, il boucha le trou que le t’en rendre aussi de fort importants , dis-moi si tu diable avoit fait , et remit les poignées d’herbes veux me donner la femme, ainsi que tu l’as fait par-dessus la terre, afin qu’on ne s’aperçût de hier , en l’envoyant au diable. Je mérite bien la rien ; il s’en alla. Lorsqu'il fit réflexion que s'il préférence ; et, si tu me la donnes, je te ferai pré- revenoit il aurait bien de la peine à retrouver l’ousent d’un trésor inépuisable qui est hors de cette verturc du trésor, cela l’inquiéta heaucoup; il se ville, et où tu puiseras tout l’orettoutl’argent dont retourna même, et il ne rcconnoissoit déjà plus tu pourras avoir besoin pour assouvir ta passion la place que le diable lui avoit indiquée ; il fit dominante du jeu. Je crois que tu ne peux balan- beaucoup de chemin dans cette prairie pour recer an change que je te propose ; et , comme je trouver son trésor sans qu’il le pût jamais. 11 se suis un bon diable , ta femme ne peut être en ressouvint de ce que le diable loi avoit dit avant meilleures mains que les miennes. Quoi ! répondit que de le quitter ; il se coucha le ventre à terre , Zador, étonné de ce qu’il venoit d’entendre, vous et appela par trois fois : Asmodée, te meilleur me donneriez un pareil trésor pour ma femme? des diables, viens à moi. Le diable apparut Mais la connoissez-vous bien pour faire une telle tout d’un coup à lui, et lui demanda ce qu’il vouproposition ? Si je la connois ! Sans doute , reprit loit. Ah ! reprit Zador, je suis dans un grand emle diable. Mets ta main dans la mienne pour assu- barras : le pré est si vaste , que je ne pourrai jarance de ta parole , mon trésor est à toi , comme mais trouver le trésor que tu viens de me donner, ta femme est à moi. Je le veux , dit Zador, ma à cause de la verdure qui le couvre; je l’ai même femme est à toi , et je te la donne pour ce prix : déjà perdu. Le diable le conduisit à l’endroit oit
on ne peut avoir un trésor à meilleur marché , et étoil le trésor ; Zador le reconnut , et eiprimoil sa peut-être bien je t’aurois donné ma femme pour joie au diable par des sauts qu’il faisait. Mais ce rien. Avec le trésor que tu me donnes , j’en trou- n’est pas encore assez, dit Zador, il faut que tu verai plus d’uue. Je suis persuadé de ta générosité, I m’instruises de la façon que je m’y prendrai pour reprit le diable. Mais fais-moi voir le trésor, re- reconuoître mon trésor. S’il n’y a quo cela qui prit Zador , et rends-m’en à cette heure l’unique t’embarrasse , dit Asmodée , je vais te donner le possesseur. Cela est juste. Suis-moi, dit Asmodée. moyen le plus sûr pour retrouver cette place ; Il conduisit Zador par delà les portes de la ville mon avis est que tu fasses ton cas dessus 1 ’ouverjusque dans un pré charmant, dont la verdure turc même. Ton conseil est fort bon, répondit enebantoit les yeux , et dont l’étendue étoit im- 7ador ; et personne n’osera par ce moyen y mettre mensr. Lorsqu’il fut au milieu decepré, le diable la main, encore moins le nez. Asmodée lui dit : fil arrêter 7ador, qui regardoit de tout côté s’il ne Tu n’as plus besoin de moi , adieu. Zador , se verrait pas son trésor. C’est là , dit Asmodée , où voyant seul , se mit en devoir d’exécuter l’avis du est le trésor que je te donne : tout ce que tu vois diable ; et , après quelques efforts , il fit un cas couvert de cette verdure est rempli d’or et d’ar- assez considérable pour reconnoître son trésor. Il genl ; mais il n’y a que par ce seul endroit où tu s’applaudissoil déjà de sa fortune présente , lorspuisses en puiser. Regarde bien, continua le dia- qu’il se sentit poussé avec tant de force, qu’il ble,ceque je vais faire. Il se baissa ; et , après tomba; la frayeur qu’il en eut l’éveilla en sursaut, avoir arraché plusieurs poignées d'herbes, il dé- et sasurprise futbien grande d’entendresa femme, couvrit la terre, aidé de Zador, qui ne cessoitdc qui lui disoit : Que viens-tu de faire, misérable regarder le diable. Il lui fit voir de l’or et de l’ar- que tu es? Tu m’empestes, et je ne puis y résisgent en toutes sortes de monnoics. Ce que tu vois, ter. Comment, dit Zador à demi-éveillé, est-ce dit Asmodée, est à toi, et je t'en fais présent, que je suis dans mon lit? Où veux-tu donc être?
reprit sa femme. Je suis bien malheureux, dit 7> f Elles oni nne si pradigiense quantité de pierreries,
dur ; j’ai fait le plus beat» songe qu’on puisse jamais faire. C’est bien le plus puant , répondit la femme, Mais, tiens, dit 7-ador à sa femme, regarde dans mes poches tout l'argent que je possède , et que j’ai pris dans mon trésor. Va , ta , dit-elle , lève-toi, et regarde dans ton lit. Sa surprise fut extrême, en voyant que ce qu'il avoit fait dans nn pré pour reconnoitre son trésor , il venoit de le faire dans son lit.
On ne m’a pas dit la suite, continna le muletier, qui, ne pouvant s’empêcher de rire avec tant d’éclat, me fit croire qu’il étoufferait, et qn’il rrcvcroit, comme le gros moine de la Merci qu’il conduisoit avant noos. Pour moi , dans la disposition d’esprit où j’étois , je ne fus pas tenté d'en faire autant, l'hisloired’onf femme enlevée, et an songe, n’étant guère propres alors à me divertir, Toslon, devinant bien pourquoi je ne riois pas, remarquant même que j’aurais voulu au diable Tobie et ses histoires , dit A ce muletier , pour changer de discours : Ce que vous venez de nous raconter est assez plaisant; mais roulez-vous bien que nous pariions un peu de Mexico? Vous qui connoissez parfaitement cette grande ville , vous êtes en état de nous en dire des particularités intéressantes. Qu'y trouvez-vous de plus beau à voir? Cinq choses, répondit Tobie ; les femmes, les habits, les chevaux , les rues et les carrosses do la nob'esse, qui surpassent en magnificence et en beauté ceux de toutes les cours de l’Europe sans exception. Il est vrai que pour les orner on n’épargne ni l’or ni l'argent. On y emploie même les pierres précieuses arec les plus belles soies de ta Chine. Les chevaux portent des brides enrichies de perles fines : ils ont des fers d'argent; et l’on dirait, à lenr allure fiére, qu'ils sentent l’avantage qu’ils ont d’£tre les plus parfaits animaux de leur espèce.
Venons aux rues, poursuivit- il : elles sont presque tonte* d’une largeur prodigieuse ; ce qui est nécessaire à nne ville où quinze mille carrosses roulent tous les jonrs. Mais il faut admirer en même temps leur propreté : car il n’y a pas de ville au reste du monde où les rues soient si nettes ; et ce serait dommage qu’elles ne te fussent pas , i cause des boutiques , qui offrent aux yeux des passants tut air d’opulence qu’on ne voit point ailleurs ; celles , entre autres , de la rue des Orfèvres sont remplies de richesses immenses et d’onv rages merveilleux.
J’attends maître Tobie aux femmes, interrompit Toston. Votre impatience est juste, reprit le muletier. Ce qne j'ai i vous dire des femmes mérite assurément d’être entendu. Les dames espagnoles de Mexico sont belles en général, et elles s’habillent d'une manière qui relève encore leur beauté.
qu’elles paraissent plus brillantes que les étoiles. Quel luxe ! quelle munificence ! Il faut les aller voir snr la fin du jour au champ de ta AUmuéa, qui est ta promenade des gentilshommes et des principaux bourgeois. C’est il que vous pourrez juger de la dépense excessive qu'elles fout en habits. Mais elle* ont beau être aimabies naturellement , et richement vêtues , elles ne font tout aa pins qne partager les regards des hommes avec les filles indiennes de leur suite, qu'elles font marcher aux portières de leurs carrosses : ees négresses sont si jolies et si mignonnes, que souvent on les préfère à leurs maîtresses.
Fi donc, maître Tobie, s’écria mon valet en faisant ta grimace, ne badinons point ; ces faces basanées peuvent -elles être regardées avec quelque plaisir? Avec quelque plaisir! lui repartit le muletier fort sérieusement ; ah ! qne vous parlez bien en homme qui vient d’Espagne , et qui n’a jamais vu ces brunettes! Allez, allez, quand vous les aurez bien considérées , vous ne les trouverez pas si dégoûtantes. Les gentilshommes, ajonta-t-il, et les officiers de la chancellerie, lenr rendent pins de justice. Le vice-roi lui-même leur fait fête; et son excellence prend uni de goAt à leur conversation, que les railleurs disent que le noir est devenn sa couleur favorite.
| Je ne pas me défendre dé rire A ces paroles de maître Tobie ; et pour l'engager A me dire tout ce qu’il savoit du comte de Gelves, qui étoit alors vice-roi de la Nouvelle-Espagne, je lui fis plusieurs questions sur ce seigneur, auxquelles il répondit d’une façon qui me fit conooitre que les vices et les vertus des hommes en place n’échappent point au public. Le comte de Gelves, nous dit le muletier, aime un peu trop l’argent et ces négresses dont je viens de parler. Quoiqu'il ait tous les ans cent mille ducats A prendre dans l'épargne du roi, et qu’il tire un million pour le moins tant des présents qu’il reçoit du pays , que du commerce qu’il fait en Espagne et aux Philippines, tout cet argent ne peut rassasier son appétit pour les richesses. A ecia près, c’est un vice-roi parfait : il sait niieox que scs prédécesseurs faire respecter les lois et l’autorité royale ; il est sù sévère, qu’on l’appelle par excellence le boucher des brigands.
Il mérite bien en effet ce snroom, continna Tobie, par le soin qu’il a pris, et qu’il prend encore tous les jours, de nettoyer de voleurs les grands chemins ; car , depuis qu’il est vice-roi , il a fait exécuter plus de malfaiteurs et d’assassins qu'on n’en a vu punir depuis que les états du grand Montézume ont changé de maître. Mais il faut tout dire : si le gouvernement du Mexique fait unt