CHAPITRE XLTIL
Don Chérubin va voir le palais duvke-rol. Il y trouve don Juan de Salzcdo, qui le reconnaît. Du bon accueil que lui lit ce secrétaire ; et de la première conversation qu'il» eurent ensemble cl dont Chérubin fut extrêmement flatté.
Je me senlois une si vive impatience de voir la ville , et principalement le palais du vice- roi , que, pour avoir celte satisfaction , je sortis dans la matinée avec mon valet. Morales voulut absolument m’accompagner pour répondre, disoit-il, aux questions que je pourrois avoir envie de lui faire par curiosité. Je me laissai conduire par un si bon guide. Il me fit traverser le marché , qui est la place la plus considérable de Mexico, et dont toui un côté est bâti en arcades, sous lesquelles on voit des boutiques pleines de toutes sortes de marchandises.
Comme je regardois de toutes parts , j’aperçus une grande maison ; je demandai à qui elle apparlenoit. C’est le pajais du vice-roi , me dit mon hôte; vous le voyez tel que Cortès le fit bâtir sur les ruines de celai de Monlézume. Est-il possible, in’ccriai-je avec étonnement , que ce soit là ce palais dont j’ai tant de fois entendu vanter la magnificence? il y a des hôtels aussi beaux dans toutes les grandes villes d’Espagne. Je ra'élois attendu à un bâtiment plus superbe. Vous vous trompez, reprit Morales : ce n’est point de ce palais que les voyageurs font une si belle descrip-
| lion , c‘est de celui qui a été réduit en cendres : on assure qu'il pouvoit passer pour une nouvelle merveille du monde.
Quelle exagération ! m’écriai - je encore. Je veux bien croire que les murs, comme disent ces messieurs, étaient faits d'oiy? maçonnerie mêlée de jaspe, el d’une certaioe autre pierre noire, sur laquelle il (laroissoit des veines rouges et aussi brillantes que des rubis. Je crois bien encore que les toits pouvoient être parquetés de cèdre el de cyprès ; mais je ne puis ajouter foi aux choses extraordinaires qu’ils rapportent de l’empereur Monlézume , pour égayer apparemment leurs lecteurs. Us disent , par exemple , qu’il avoit dans son sérail plus de deux mille femmes , dont il y en avoit toujours pour le moins deux cents enceintes en même temps. Miséricorde ! s’écria fos— ion en éclatant de rire : il en avoit donc encore plus que Salomon! Il n’y a rien là-dedans qui doive vous étonner, dit alors Moralès, puisque Monlézume pouvoit en avoir plus de trois mille 9 étant eu droit d’enlever les filles des principaux Indiens quand elles lui plaisoient.
En nous entretenant ainsi, nous nous approchâmes du palais. Il y avoit à la porte quelques soldats, qui laissoient passer librement tout le inoude. Nous entrâmes dans uuc cour spacieuse et carrée pour aller gagner un large escalier qui conduisoit à l'appartement du vice-roi. Nous suivimes plusieurs cavaliers qui aboient au lever de ce seigueur. Nous traversâmes avec eux trois ou quatre diambres ornées de riches ameublements, et nous parvînmes jusqu’à celle où le comte ae faisoit habiller par ses valets de chambre. Nous nous rangeantes tous trois dans un coin d’où noua [touvions facilement observer tout.
Je m’attachai d'abord à considérer le maître, qui me parut un homme de cinquante ans. Il possédoil au suprême degré la gravité espagnole. Il avoit des cheveux plats, des sourcils noirs et fort ••pais, l’air farouche et terrible. Néanmoins je lis une remarque assez singulière pendant qu’il s’entretenoit avec des gentilshommes qui lui faisoient leur cour : il sourioit de temps en temps, et, toutes les fois que cela lui arrivoit , il devenoit tout- 1 coup si différent de lui-même, qu’il seinbloit avoir deux visages. Enfin, lorsqu’il étoit sérieux, il faisoit peur, et dès qu’il preuoit un air riant, il paroissoit tout agréable.
L’entretien qu’il avoit avec ces gentilshommes fut interrompu par l’arrivée de son secrétaire, dans lequel je reconnus don Juan de Salzcdo, mon ancien ami. 11 tenoit à la main un gros paquet de papiers; vieille politique des ministres d’Espagne, qui, pour paraître accablés d’affaires, se montrent toujours hérissés de paperasses. Le