‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 545 sur 734 · CHAPITRE XLV1II · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV1II

De la visite qu'il rendit l'aprés-dlnée h don Juan de ! Salzedo, et de »on second entretien avec lui. Quel en fut le fruit. Don Chérubin de la Ronda est reçu gon»

I verneur de don Alexis, fils du vice-roi. Joie de Toslou en apprenant cette agréable nouvelle.

■ Je ne manquai pas de me rendre au palais du • vice-roi l’après-midi. Ou m’y enseigna le logci ment du seigneur de Salzedo, et j’allai me pri- ' senterà la porte. J’y trouvai un valet de chambre.

| à qui je n'ens |»s plus tôt appris mon nom, qu’il me dit d’un air respectueux : Seigneur, mon maî- | tre vous attend dans un cabinet où je vais vous ' conduire. En même temps il me fit traverser cinq i à six chambres pour le moins, toutes plus superbes les nues que les autres ; car l'appartement du secrétaire étoit aussi richement meublé que celui du vice-roi , et peut-être même davantage. On y vovoit une infinité de tableaux des meilleurs peintres d’Italie, avec les plus beaux ouvrages de plumes de inéchoacan cl de poils de lapin.

Enfin mon guide m’ouvrit la porte d’un cabinet où don Juan étoit seul et assis sur un soplia du soie de la Chine. D’abord qu’il me vit , il se leva pour venir m’embrasser, on me disant : Mon cher don Chérubin, je vous attendois avec impatience, pour savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce pays-ci, et pour vous assurer de nouveau que. si vous êtes mal dans vos affaires, vous ne le serez pas loug-temps : en un mot, je me charge de voua faire à Mexico un sort agréable. Je suis , lui répondis-je, aussi sensible que je dois l’être à vos bontés: mais ce seroit en abuser si je vous disois que l’envie de jn’enrichir m’amène à Mexico. Non , seigneur : quoique je n'aie qu’une fortuue médiocre, j’en suis satisfait; et le seul désir do voir la Nouvelle-Espagne m’en a fait entreprendre le voyage.

Vos sentiments sont un peu Hop philosophi-

t»76 LE BACHELIER DE SALAMANQUE.

ques, i «'j*Vh jua don Juan. N’avoir que le bien dont on a précisément besoin pour vivre, ce n’est pas être à son aise ; el la nécessité de ne faire qu’une certaine dépense est triste |»our un homme du monde, pour peu qu’il soit généreux. Croyezmoi, conserves ce que vous avez déjà , et ne dédaignez pas les nouvelles faveurs que la fortune s’apprê te à répandre sur vous par nion ministère.

Il m’est venu une idée, ajouta-t-il, qui vous sera très-utile. Je veux vous placer Ne me propo-

sez pas , interrompis-je assez brusquement , une place dans vos bureaux. Ma vivacité fit rire Sal- /f do. Xou , non , reprit-il . je sais bien que vous n’aimez point les postes de commise Je vous en ! destine un autre qui vous conviendra mieux : c’est i relui de gouverneur du jeune don Alexis, fils uni- i que du vice-roi. Laissez-moi vous ménager cela. Dès aujourd’hui je parlerai à son excellence, et ; j’oserais vous répondre du succès de cette affaire.

Comme je mclois accoutumé à l’indépendance, et que je me trotivois alors en état de me passer du misérable emploi de gouverneur d’enfant, je , lie fus point ébloui du projet de Salzedo. J’allois | même lui dire avec franctiisc quelle étoit nu pensée là-dessus : mais ce qu’il ajouta me fa garder le silence, et me parut mériter quelque attention. Ne vous imaginez pas, me dit-il, que je vous propose un mauvais parti. Je sais comme vous qu’à .Madrid et dans les autres villes d’Espagne, ce j n'est pas un trop bon métier que celui de gouverneur, cl que ccs messieurs gagnent à peine de 1 quoi s’entretenir, surtout quand ils ont la folie de i vouloir porter de riches habits. A Dieu ne jilaise que je sois tenté de vous procurer ici un pareil établissement ! Ce ne serait pas vous rendre un ! grand service. Mais daignez m’écouter jusqu'au bout. Je prétends, en vous faisant confier la conduite de don Alexis, que vous soyez sur un autre pied chez le vice-roi. Je veux qu’on vous y rc- 1 garde comme un Mentor, et qu’on vous traite avec distinction. En un mot, vous y serez considéré, aimé, respecté, et vous aurez des appoin- ] fcmcnls considérables, sans compter les profits ! qui vous reviendront tous les ans par mes soins.

Le secrétaire Salzedo m’en dit tant , qu’il me ; persuada. Je ne puis, lui dis-je, tenir contre de si flatteuses promesses; et ce qui inc plaît encore plus que tout le reste , c’est de vous voir prendre ; tant d’intérêt à ma fortune. Il n’est plus question que de savoir si j’aurai le bonlieur de plaire à son excellence. C’est de quoi je ne suis nullement en j peine, interrompit don Juan. Ix* portrait que je ; lui ferai de vous ne manquera pas de le prévenir \ en votre faveur ; et votre figure ne gâtera rien. ! Revenez . ajouta-t-il , revenez ici demain , et je vous présenterai à monseigneur après son dîner. I

Telle fut la seconde conversation que j’eus avec inou ami Salzedo, qui me dit le jour suivant, quand je l’abordai : Votre affaire est faite; vous êtes gouverneur de don Alexis. Le comte de Gclves vous donne un logement au palais, avec douze cents pistoles tous les ans pour vos honoraires. Outre cela, quand vous voudrez aller en visite ou à 1a promenade , il y aura toujours deux laquais et un carrosse à vos ordres.

En vérité, seigneur doo Juan, m’écriai-je à ces paroles , je suis confus des marques d’amitié que vous me donnez. Oh! ce n’est pas tout encore, reprit-il, je ne sera» pas content de moi si je bernois là l’envie que j’ai de vous obliger. Je compte joindre chaque année à vos appointements deux mille écus pour le moins , qui vous reviendront du commerce que nous faisons, sou excellence et moi, tant en Espagne qu’aux Philippines, et dans lequel je vous intéresserai. Ah ! c’en est trop, lui dis-je. Qu’ai-je fait pour mériter tant de bontés, et comment pourrois-je lesreconnoître? En m’aimant autant que je vous aime, répondit-il ; c’est tout ce que j’exige de votre reconnoissance. Mais, poursuivit-il en changeant de discours, allons voir monseigneur ; il est dans son cabinet , où il doit avoir fait la sieste. Saisissons ce moment.

Il me conduisit aussitôt jusqu’à la porte, et, lorsque nous y fûmes , il me dit : Attendez là un instant. A ces roots, il entra seul dans un cabinet, où il demeura près d’un quart-d’heure ; ensuite étant revenu à moi, il me prit par la main , et m’introduisit. Le vice-roi me parcourut des yeux depuis la tête jusqu’aux pieds, et le coup-d’œil me fut favorable. Je crois, me dit son excellence d'un air de bonté, que Salzedo ne m’a point surfait : vous avez une physionomie qui confirme l’éloge qu’il m’a fait de vous. Je vous confie don Alexis. Je suis persuadé qu’il ne saurait être en de meilleures mains. A l’égard de vos intérêts, ajouta-t-il, don Juan doit vous avoir dit mes intentions; et sur quel pied je prétendois que vous fussiez chez moi. Je répondis à ce seigneur que je mettrais mon attention tout entière à me rendre digne de remploi dont il vouloit bien m’honorer.

Là-dessus je sortis avec mon Mécène , qui me mena chez don Alexis, que nous trouvâmes occupé dans sou appartement à composer un thème sous les yeux de son précepteur, qui étoit un vieux prêlre galicien, qui avoit, comme on dit, rôti le balai. Mon jeune seigneur, dit Salzedo à don Alexis , voici le gouverneur dont son excellence a fait cbdfx pour vous conduire dans le monde, et vous former à la vertu : je puis vous assurer que vous serez content de lui , et j’espère aussi qu’il le sera de vous. Don Alexis, pour toute

Page 1