‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 559 sur 734 · CHAPITRE LVIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVIU

Le licencié Carambola s’embarque avec tes bons pères de Saint-Dominique. Sa réception au noviciat, il reçoit les ordres sacrés. De quelle manière 11 prêcha la première fois. Il remonte une seconde fois en chaire : son succès. Il part pour les Indes. Son admiration en y arrivant.

Ne voulant point sortir de Barcdonnc comme un fripon , je retournai à l’auberge , où je payai mon bùte ; ensuite reprenant le chemin du port pour me trouver au rendez-vous, j’y arrivai avec une petite valise que je ponois sous le bras, et dans laquelle étoient mes bardes. Les religieux

s’étoient déjà embarqués, et m’attendoienl avec impatience. Ces bons pères, par précaution, s’étoient pourvus d’une grande abondance de vivres et d’une copieuse quantité de bouteilles des meilleurs vins de la Manche, comme s’ils eussent dû aller an bout do monde. Enfin on leva l’ancre le lendemain avant l’aurore , et notre vaisseau s'éloigna du port de Harcclonne. Pendant le cours de la navigation, qui, grâce au ciel, fut très-heureuse , nos religieux se montrèrent de si belle humeur, que, loin de me repentir de m’élre enrôlé dans leur compagnie, je ne cessai de m’en applaudir, me persuadant qu’il n’y avoit point de mortels plus heureux. Je vous dirai qu’aujourd’hui je suis encore dans cette opinion.

Étant arrivés â Cadix , nous nous rendîmes au monastère des pères de Saint- Dominique. Le prieur Isidore reçut mes deux compagnons avec distinction , et comme des sujets dont sa maison avoit besoin. Il me fit aussi un accueil favorable, lorsqu’ils lui eurent dit que j’étois un savant licencié qui demandoit l’habit de novice. Il me l’accorda sans peine , sur l’assurance qu’ils lui donnêrent que j’étois né pour vivre avec eux , comme en clfct je lenr avois assez fait voir sur le vaisseau que je m’accommodois à merveille de leur façon de vivre.

J’entrai donc au noviciat, et, grâce â Dieu, je ne me dégoûtai point de la vie monacale. Après avoir fait profession, i’on me donna le nom de père Cyrille. Je m’attachai à l’étude de la théologie. Je pris ensuite les ordres sacrés ; et, me sentant, i ce qu’il me sembloit, du talent pour la chaire, je composai un sermon que j’eus la hardiesse de vouloir débiter dans la cathédrale de Cadix devant l’évéque et le gouverneur. Mais savez-vous de quelle manière je m’on acquittai? Vous allez l’apprendre ; car ma sincérité doit répondre i la vûlrr, et nous devons mutuellement nous raconter nos aventures désagréables avec la même franchise que les autres. L’assemblée étoit nombreuse et remplie de moines de toutes sortes d’ordres, lin auditoire si éclairé , mais en même temps si critique et si jaloux , me troubla de façon que je demeurai court au milieu de mon oxorde. Je fatiguai vainement ma mémoire pour pouvoir continuer, la rebelle me refusa constamment son secours, et je fus obligé de m’éclipser. Mais avant que je disparusse, je dis â mes auditeurs : Messieurs, je vous plains, tous perdez un beau sermon.

Vous jugez bien que ces paroles , prononcées par un Biscayen, continua le père Cyrille, ne manquèrent pas d’exciter des ris. L’évéque et le gouverneur en perdirent leur gravité. Tous les moines, si vous en exceptez ceuz de notre ordre, sortirent de l’église en étouffant d’envie de rire.

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