CHAPITRE LXI
Comment, après l'aventure de l'élection, le père Cyrille devint curé de IVtapa. Des agréments qu’il trouva dans sa cure. Il apprend avec facilité le proconcbl. Nouveau réglement dans son presbytère Éloge de son cusinier. Singulière façon des Indiens de célébrer le patron de leur église.
Je ne sais qui , de l’évêque ou de moi , de-
A ce mot d'académie , je fis un éclat de rire. Comment donc, m’écriai-je, il y a dans cette bourgade une académie? Il n’est donc pas à présent de petite tille qui n’en ait? Celle-ci est trèscélèbre , me reparût le père Étienne d’un air trèssérieux ; à telles enseignes que je suis un vieux membre de ce respectable corps, dans lequel vous entrerez aussi bientôt : car je prétends vous mettre incessamment en état de prêcher aux Indiens en proconchi, et quand vous saurez bien cette langue, les académiciens de Petapa vous enverront deux députés de leur compagnie pour vous offrir uuc place parmi eux ; c’est de quoi je puis vous assurer.
Sur une si flatteuse assurance , je témoignai au père Étienne tant d’impatience d’apprendre le proconchi , que , sans perdre de temps , il m’enseigna les premiers principes. Je profitai si bien de ses leçons, et m’attachai de manière à l’étude, qu’en trois mois je devins capable de composer en cette langue une exhortation que j’appris par cœur, et que j’osai débiter en public ; ce que je fis avec tant de succès, que les Indiens connoisscurs me regardèrent dès ce moment comme un homme qui frappoil à la porte de l’académie.
Si vous me demandez ce que c’est que l’idiome proconchi , je vous répondrai que c’est une langue qui a scs déclinaisons et ses conjugaisons, et qu’on peut apprendre aussi facilement que la grecque et la latine ; plus facilement même , puisque c’est une langue vivante qu’on peut posséder en peu de temps en conversant avec les Indiens puristes. Au reste, elle est harmonieuse , et plus chargée de métaphores et de figures outrées que la nôtre même. Qu’un Indien qui se pique de bien parler le proconchi vous fasse un compliment, il n’y emploiera que des pensées bizarres, singulières, et des expressions recherchées. C’est un style obscur, enflé, un verbiage brillant, un pompeux galimatias ; mais c’est ce qui en fait l'excellence. C’est le ton de l’académie de Petapa.
J’eus peu de peine à m’y conformer, le génie hiscaycn étant ami de l’obscurité. Je fis des progrès si rapides dans la langue des Indiens, que le vieux curé, me voyant en état de le remplacer dignement, me init en possession de sa cure, et partit pour Guatimala pour y aller passer le reste de ses jours.
Après son départ , je demeurai maître du presbytère, où je commençai à vivre en gros bénéficier qui jouissoit des fruits de son bénéfice : car jusqu’alors, soit dit sans offenser personne, le père Étienne , de peur sans doute de me détourner de l’étude du procouchi , avoit pris la peine de loucher lui seul les revenus de la cure, qui ne laissoit pas de rapporter par an deux mille bons
écus monnoie d’Espagne. Ce moine, avec de l>onncs qualités , en avoit une fort mauvaise : il était avare. Il me l’avoit bien fait connoître par la frugalité que j’avois vu régner dans nos repas , composés presque tous de beurre , de cacao , et de détestables boissons. Aussi le premier soin dont je crus devoir m’embarrasser fut d’avoir une meilleure table, et de grossir mon domestique. Je pris à mon service un nègre qu’un de nos alcades me donna pour un habile cuisinier, et dont je fus en effet très-content.
Ce nègre , nommé Zamor, avoit été marmiton chez le premier président de l’audienoe de Gnatimala, et y avoit appris la cuisine. Il me servoit tous les jours quelque nouveau plat qui rendoit bon témoignage de son savoir-faire, et piquoit ma sensualité. Tantôt il me faisoit manger des boudins faits avec du maïs et de la chair, ou de volaille , ou de pourceau frais , assaisonnés de chilé ou de poivre-long ; et tantôt il me régaloit d’un hérisson à l’étmrée , ou bien d’un ragoût d’une sorte de lézard qu’on appelle iguana , qui a sur le dos des écailles vertes et noires , et qui ressemble à un scorpion.
Le père Carambola, dans cet endroit, remarquant que je faisois la grimace , ne put s’empêcher de rire. Monsieur le bachelier, me dit-il ensuite , il me semble que les mets dont je vous parle ne vous font pas venir l’eau à la bouche. Non , je vous jure, lui répondis-je; ils sont plus propres à faire crever un honnête homme , qu’à flatter son goût : jamais Zamor ne sera mon cuisinier. Cependant , répliqua le père Cyrille, je vous assure que ces ragoûts ne sont pas si mauvais que vous vous l’imaginez ; et je suis persuadé que si vous en aviez une fois tâté, vous leur rendriez plus de justice. Un hérisson et un iguana bien cuits et bien épicés sont d’un goût exquis : on croit manger du lapin. Les Espagnols, de même que les Indiens, s’en accommodent fort dans le pays de Guatimala. Les premiers officiers de la chancellerie les préfèrent aux cailles , aux perdrix et aux faisans. A la bonne heure , lui rcpartis-jc ; on a bien raison de dire qu’il ne faut pas disputer des goûts.
Vive Dieu ! s’écria le moine, comme s’il n’eût pas assez vanté ses hérissons et ses lézards, je vous avoue que je trouvais ces viandes délicieuses. Je mangeois aussi avec plaisir des tortues tant d’eau que de terre ; et c’étoit un festin des dieux pour moi , lorsque , avec cette ambroisie, je buvois du nectar, c’est-à-dire d’une boisson appelée par les Indiens le chiclia, liqueur composée d’eau et de jus de cannes de sucre avec un peu de miel. Néanmoins, quelque excellent que soit ce breuvage, je m’en dégoûtai quand j’appris (pie . pour lui donner de la force, on jcloit dans le vaisseau où il sc