CHAPITRE LXXIV
Le peuple, qui partout change comme le vent, fut touché de la bonté de son souverain, et s’écria : Vive notre bon roi Philippe ! Vive le comte deGelves, son ministre I Alors vous eussiez vu ces mêmes séditieuz , qui avoient voulu massacrer ce seigneur, aller en foule aux Cordeliers le demander pour le conduire à son palais avec des acclamations et des démonstrations de joie ex- ' cessives.
Le vice-roi, qui jusque-là u'étoit point sorti du couvent depuis qu’il »'y étoit réfugié, voyant qu’il pouvoit impunément se montrer en public , s’en retourna chez lui, où, ce qui le surprit bien agréablement, il retrouva ses effets tels qu’il les avoit laissés en se sauvant chez les moines ; car, par le plus grand bonheur du monde, les gentilshommes, qui avoient eu assez de pouvoir sur la populace pour calmer sa fureur et lui faire éteindre le feu, avoient eu en même temps la précaution de faire garder les portes du palais par les mutins mêmes, en leur défendant de voler, de peur qu’il ne vînt des ordres de la coor qui les en fissent repentir. Si bien que dans le palais tout reprit sa première face.
J’ai oublié de dire qu’à mon retour d’Espagne, lorsque je rendis compte de mon voyage à monseigneur, il me fit une question. Comment le duc d’Olivarès vous a-t-il reçu! me dit-il. Dans quels sentiments le croyez-vous pour moi? Il m’a fait un accueil gracieux, répondis-je à son excellence, et, autant qu’on peut deviner ce que pense le premier ministre , il m’a paru plein d’estime et d’amitié pour vous. Je vous dirai même que je l’ai entendu faire votre éloge dans des termes... Tant pis, interrompit le vice-roi avec précipitation. Cela m’est suspect, aussi bien que la lettre que vous m’avez remise de sa part. Cette lettre est trop flatteuse pour que je n’en doive pas être alarmé. Je ne sais, mais je pressens qu’il veut mettre à ma place le marquis de Scrralvo, et je ne crois pas être prévenu d’un faux pressentiment. Vous vous trompez peut-être, lui dis-je; le duc songe plutôt à prolonger votre gouvernement. Je n’oserois, répondit-il avec un soupir qui lui échap- ! 1» , je n’oscrois me flatter de cette espérance. Je ne m’attends plus qu’à recevoir des ordres qui me rappellent à la cour.
En effet, trois mois après il arriva un courrier de Madrid qui remit au comte de Gclvcs un paquet de la part du duc d’Olivarès. Ce premier ministre lui mandoitquesa majesté, souhaitant de l’avoir près de sa personne , lui deslinoit une des I premières charges de sa maison , et qu’elle venoit de nommer le marquis de Scrralvo à la vice- I royauté de la Nouvelle-Espagne. Le comte de Gel- ! tes, perdant alors toute espérance d’être continué I
dans son poste, prit son parti de bonne grâce. Il ne songea plus qu’à s’en retourner à Madrid avec toutes ses richesses, et qu’à faire les préparatifs de son départ. De notre côté nous nous disposâmes , Salzcdo et moi, à le suivre avec nos petits effets, qui valoicnt bien deux cent mille éens. Jugez par là de ce que son excellence pouvoit emporter. Enfin nous partîmes de Mexico ; et l’on peut dire que ce jour-là nous donnâmes aux Américains un spectacle qui exerça bien leur médisance. Les railleurs, en voyant déGler près de cent mulets chargés de ballots, s’égayèrent un peu à nos dépens, et nous, à bon compte, nous nous rendîmes avec leurs espèces à la Vera-Cruz.
Nous attendîmes dans cette ville l’arrivée du nouveau vice-roi , pour nous embarquer sur le même vaisseau qui devoit l’apporter. Ce seigneur ne fut pas long-temps sans paroitre. D’abord qu’il fut débarqué, le comte et lui s'abouchèrent ensemble. ILs eurent pendant deux jours des conférences sur la situation des affaires de la Nouvelle- Espagne ; après quoi ils se séparèrent avec plus de politesse que d’amitié, l’uu s'en allant fort maigre à Mexico, et l’autre s’en retournant fort gras à Madrid.