‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 588 sur 734 · CHAPITRE LXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIV

De quelle manière le comte de Gclves fut reçu à la cour. Sa visite rhr i le premier ministre. Le duc d'ültvarcs le fait grand écuyer. Du parti que prirent don Satzedo et don Cbérubln. I.e premier devient intendant, et le second secrétaire du duc de Gclves.

Nous mimes donc à la voile pour Cadix. Si nous eussions rencontré sur la route quelque gros vaisseau d’Alger ou de Salé, comme il s’en trouve quelquefois, la rencontre eût été bonne pour lui ; mais nous eûmes le bonheur de commencer et d’achever notre navigation sans voir aucun navire de mauvais augure. Étant arrivés à Cadix, nous ne nous y arrêtâmes qu’autant de temps qu'il nous en fallut pour nous mettre en état de prendre le chemin de Madrid , où nous nous rendîmes à petites journées. Nous allâmes descendre à l’hôtel de Gelves, dans la place de la Servada, près de l’église de Notre-Dame de la Paix. Ce n’est pas le plus bel hôtel de la ville ; mais il est commode , et nous nous y trouvâmes mieux logés que nous ne l’avions été chez les Cordeliers de Mexico.

Dès le lendemain du jour de notre arrivée , le comte alla voir le premier ministre , qui le reçut avec distinction. Il le fit entrer dans son cabinet, où l’embrassant d’un air qui marquoit beaucoup d’estime et d’affection : Vous croyez sans doute, lui dit-il, que c'est moi qui ai voulu mettre à votre place le marquis de Scrralvo ; mais apprenez

Tu LE BACHELIER DE SALAMANQUE.

qoe vous Clés dans l’erreur. Si vous n’avei pas été continué dans votre poste, vous ne devez vous en prendre qu’à vous ; c’est votre faute. Tout le conseil unanimement n’a pas moins blâmé votre conduite que celle de l'archevêque ; et comme ce prélat a été puni, on a jugé à propos de vous punir aussi pour contenter les Mexicains, qui ont sur le rôtir l’alTaire du sel.

Je n’ai point osé, poursuivit le duc. entreprendre de vous justifier ; loin d’y réussir, j’aurois révolté le conseil contre vous en cherchant à vous excuser. Mais si je n’ai pu faire prolonger votre gouvernement , j'ai du moins obtenu pour vous l'agrément du roi pour la cltarge de grand écuyer, ce qui doit vous consoler d'avoir perdu une place que vutts n’avez pas infructueusement remplie (tendant cinq bonnes années. Le comte de Celves, tout défiaqt qu’il étoit naturellement, crut le ministre sur sa parole; et, s’imaginant n'avoir que i des grâces à lui rendre, il lui voua un étemel attachement, et devint un de ses meilleurs amis.

Le duc le mena chez le roi, auquel il dit en le lui présentant : Sire, voici un de vos plus zélés serviteurs, et de tous vos vice- rois celui qui peutêtre a le mieux su faire respecter votre autorité royale dans les Indes. 11 vient remercier votre majesté de l'avoir honoré de la charge de grand écuyer, de laquelle il est d'autant plus satisfait, qn'eile lui procurera le bonheur de voir tous les jours son maître. Le jeune monarque fit au comte de Gclves une réception des plus gracieuses; et, comme il étoit fort curieux , il ne manqua pas de lui faire plusieurs questions sur les Mexicains, et, entre autres, celle que je vais rapporter. Comte, lui dit-il, est-il possible que parmi les Indiennes il s'en trouve d’assez piquantes pour mériter les ! regards des hommes d’Europe? Notre vice-roi rougit à cette question , croyant que le prince la lui faisoit par malice, et pour lui reprocher sou goût pour les négresses. Sire, lui répondit-il un peu troublé, on en voit quelques-unes qu’on peut envisager sans horreur ; mais, après tout, la plus 1 jolie ne laisse pas d’être un objet désagréable pour des yeux accoutumés à la beauté des dames de Madrid, Si la comtesse de Gelves eût entendu son époux parler ainsi , je crois qu’elle n'auroit pas répondu de sa sincérité.

Le comte de Gclves ayant pris possession de la cltarge de grand écuyer, augmenta son domestique de plusieurs officiers , quoiqu'il en eût un assez graud nombre, et n’épargna rien pour faire à la cour nne figure convenable à son rang. Pour , don Juan de Salzcdn et moi, nous le priâmes de nous permettre de le quitter (tour nous établir en particulier à Madrid, ayant, grâces à scs bienfaits, assez de bien pour y vivre honorablement ; mais

ce seigneur rejetant notre prière : Mes amis, nous dit-il, ne nous séparons point. Je me suis fait une trop douce habitude d’être avec vous pour pouvoir consentir à notre séparation. Ne m’abandonnez pas. Daignez tous deux vous mêler de mes affaires, je vous en conjure. Que l'un se charge d’administrer mes revenus, et que l’autre soit mon secrétaire.

Il n’y eut pas moyen de nous en défendre. Nous nous rendîmes à ses instances. Mon beau-père devint son intendant , et moi le secrétaire de scs commandements. Riche comme je l’étois, je me serais fort bien passé de ce secrétariat; mais je l'acceptai par complaisance pour Salzedo , lequel , étant trop attaché à ce seigneur pour lui refuser ce qu'il lui demandoit , étoit bien aise en même temps d’avoir auprès de lui sa fille et son gendre.

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