‹ Œuvres de Lesage précedée d'une notice biographique et litteraireChapitre 590 sur 734 · CHAPITRE LXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXV

façon Blandine t’a été ravie. C’est, reprit Toston, un récit que je vais vous faire en peu de mots. En débarquant à Cadix , je m’avisai pour mes péchés d’aller loger dans la rue Saint-François , à l’enseigne du Pélican. Il y avoit dans cette hôtellerie un jeune capitaine anglais dont le vaisseau étoit à l’ancre dans le port. Dès que ce fripon vit ma femme , il en fut épris ; et formant le dessein de me la souffler, voici de quelle manière il l’exécuta : il se garda bien de faire le passionné , de peur que je ne m’aperçusse de ses intentions , et ne changeasse d’hôtellerie ; ce que je n’aurois pas manqué de faire sur-le-champ : il affecta un maintien si sage, que j’en fus étonné. Se pcul-il, disois-je en moi -même , qu’un officier de marine de cette nation ait un air si doux, si poli? Ce capitaine, appelé Cope, me fit mille civilités, sans paroîlre prendre le moindre plaisir à regarder Blandine , et ne la regardant même presque pas. Je fus la dupe de sa manoeuvre ; je répondis à scs politesses , et nous sou pâmes ensemble le premier jour , aussi familièrement que si nous eussions été les meilleurs amis du inoude.

Cope, en soupant, me demanda de quel endroit d’Espagne j’étois. De la ville d’Alcaraz , lui répondis-je, près de la province de Murcie. Cela est heureux, répliqua le capitaine ; je dois dans deux jours partir de Cadix pour Alicante. Je vous jetterai, si vous voulez, en passant, à Vera, qui, je crois , n’est pas loin de chez vous. J'acceptai avec joie la proposition, m’imaginant ne pouvoir mieux faire , et rendant grâces au ciel de trouver une si belle occasion do revoir bientôt ma patrie. Je menai donc , deux jours après, Blandine à bord du vaisseau de Cope, qui nous y reçut avec des manières si honnêtes, que je m’applaudissois d’avoir fait une si bonne connoissance. Allons, nous dit-il lorsque nous fûmes en pleine mer , faisons bonne chère. J’ai une ample provision de toutes sortes de viandes et d’excellents vins. Soyons toujours à table , c’est le moyen de ne nous point ennuyer sur la route.

Vous connoissez mon foible , s’écria Toston : j’aime la vie animale. Le capitaine Cope m’engagea sans peine à boire, et je m’enivrai comme un Allemand. Quand je fus daus ce bol état , il me fit porter à terre par ses matelots , qui m’y laissèrent étendu tout de mon long. Là, je dormis d’un profond sommeil: après quoi, m’étant réveillé au lever du soleil, et ne voyant point de navire, j’eus tout le loisir de faire des réflexions sur les politesses de l’ Anglais, que je maudis avec d’autant plus de raison , qu’il avoit avec ma femme en son pouvoir un coffre où éloient mes espèces, et qu’il ne me restoit pour tout bien que quclcjues pistolcs que j’avois dans mes poches. Encore fus-je

| trop heureux que les matelots ne m’eussent pas volé cet argent pour se payer de la peine de m’avoir mis à terre , et abandonné à la Providence.

Ne sachant dans quel lieu j’étois, ni de quel côté je devois tourner mes pas , je suivis à tout hasard un sentier qui me conduisit au village d'Alzira près de Gibraltar, d’où je gagnai la. ville de la Honda. Je m’y reposai deux ou trois jours. Ensuite, au lieu d’aller trouver mes parents, à qui je n’étois plus en état d’être utile , je pris la roule de Séville sur une mule de louage , dans la résol uliou de me remettre à servir , si je pouvois rencontrer quelque maître qui me convînt. Je n’en trouvai pas ; et jugeant que c’étoit à Madrid qu’il en falloit aller chercher, je pris le chemin de cette ville, où je suis redevenu laquais, après avoir été valet de chambre du fils d’un vice-roi.

Je te plains , mon ami , dis-je à Toston , lorsqu’il eut achevé son récit , et je déplore encore davantage le malheur de Blandine. Quelle affreuse aventure pour elle! Je conçois la douleur dont , elle a dù être saisie , lorsque le perfide Cope a j fait paroîlre sa trahison. Elle en sera peut-être morte de chagrin. Oh ! que non , répondit-il : Blandine n’est pas femme à imiter ces héroïnes de roman, qui, quand elles se trouvoient entre les griffes des corsaires, aimoient mieux mourir que de sc rendre à leurs désirs. Je connois mal la créole, ou Cope a eu peu de peine à la persuader ;

; et je ne crois pas , entre nous , qu’il ail eu besoin de poudre de colibri pour triompher de sa vertu.

Que dis-tu? m’écriai-je. A ce comptc-îà Blandine soroit donc une coquette? Assurément, repartit Toston. J’en doutois à Mexico : mais elle a tourné mon doute en certitude sur la route de la ! Yera-Cruz à Cadix. Il y avoit , parmi les passagers, un jeune cavalier qui la lorgnoit, et je remarquai plus d’une fois qu’elle répondoit à ses mines par des regards agaçants. En un mot, c’étoit une petite personne dont la garde m’auroil donné bien de la tablature à Alcaraz, où les jeunes cavaliers sont vifs et galauts. Je me console enfin ! de l’avoir perdue. Je voudrais seulement que le capitaine Cope eût partagé le différend par la moitié, qu*il m’eût rendu mon coffre et retenu ma [ femme.

Je suis bien aise, lui dis-jc, mon enfant , que tu ne sois pas plus affligé de f enlèvement de ton épouse ; et , dans le fond , tu n’as pas sujet de l’être davantage , si Blandine est du caractère que tu dis, A l'égard de ton coffre, dont tu regrettes la perte avec plus de raison , j’en parlerai à madame la comtesse, et j’ose te promettre qu’elle entrera dans tes peines. De ma part, tu peux compter que je ne refuserai pas de contribuer 4 I te remettre en état de faire le voyage d’Alcaraz

de la manière que tu le désires. Je suis aussi persuadé que don Aleiis ne manquera pas de compatir à ton infortune. Il pourra bien mémo te reprendre il son service; mais peut-être es-tu trop attaché au maître que tu sers actuellement pour le vouloir quitter. Oh! pour cela non, s’écria (-il en riant. Mon maître , qui se nomme don Thomas Trasgo, est un original sans copie : c’est un visionnaire qui a une sorte de folie tout-à-fait plaisante. 11 dit, et croit effectivement qu'il a, comme Socrate , un esprit familier. Mon ami, me dit-il lorsqu'il m’eut arrêté pour le servir, apprends que j’ai un génie qui s’est donné à moi par prédilection, et qui m’instruit de tout ce que je veux savoir. Je m’entretiens avec lui tous les matins , et je t’avertis de te retirer quami tu nous entendras discourir ensemble ; car U aime à me parler sans témoins.

Véritablement , un malin que don Thomas étoit dans son cabinet , poursuivit Toulon , je l’entendis parler tout haut. Je crus qu’il y avoit quelqu'un avec lui. Point du tout, il étoit tout seul. 11 se parloil et se répondoit a lui-même, croyant converser réellement avec un génie. Je fis un éclat de rire à ce portrait extravagant, et là-dessus je quittai Toslon, après lui avoir dit de venir le jour suivant se présentera l'hôtel; ce qu'il ht, bien persuadé qu’on le retiendrai dans cette maison. Il alla d'abord se faire annoncer à la comtesse, qui ne refusa pas de lui parler. Il lui raconta son malheur. Elle en parut touchée, quoique au fond de son âme elle ne s’en souciât guère. Mon ami , dit-elle à Toslon , nous ferons quelque chose pour vous. Il suffit que vous ayez mangé de notre pain pour que nous ne vous laissions pas sur le pavé. Allez voir mon fils; je ne doute point qu’il ne soit disposé à vous faire plaisir.

Don Alexis , que j’avois déjà prévenu et déterminé à le reprendre à son service sur le même pied qu’atiparavant , le reçut fort bien. Soyez le bien revenu , seigneur Toston , lui dit-il d’un air railleur; comment gouvernez-vous le capitaine Cope? Il vous a joué, ce me semble, un assez vilain tour; mais donnez-vous patience : il pourra vous renvoyer votre femme et votre argent. Peutêtre ne vousa-t-il fait cette pièce que pour badiner , rt pour voir comment vous prendriez la chose. Hacon lez-moi l'aventure : j’aime à vous entendre faire des récits comiques, vous vous en acquittez n merveille.

Hé! monsieur, lui répondit Toston, pourquoi vouloir que je vous conte une histoire que vous savez déjà , et dout je ne puis faire le récit sans renouveler ma douleur? N’importe, répliqua don Alexis, je le veux absolument: un détail de la bouche me réjouira. Toslon, pour le contenter,

fit ce qu’il souhaitoit . et divertit infiniment ce jeune seigneur , qui l'interrompit plus d’une fois pour s’abandonner à des ris immodérés , comme si Paventure dont il s’agissoit eût été la plus plaisante du monde.

Lorsque don Alexis fut las de s’égayer aux dépens de Toston , il prit son sérieux , et lui dit : Va , mon ami , pour te consoler du malheur qui t’est arrivé, viens reprendre la place que tu avois auprès de moi avant ton mariage. Redeviens mon premier valet de chambre, et le dépositaire de mes secrets. Je te donnerai bientôt de l’occupation , ajouta-t-il. J’ai ébauché une conquête, et j’ai besoin de tes conseils pour l’achever. Ces paroles causèrent une grande joie à Toston, qui, dès ce jour-là même , quitta don Thomas et son génie , pour aller demeurer à l’hôtel de Gelves.

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