CHAPITRE LXXVr
nommez-vous? Je ne sais point encore son nom, repartit don Alexis. Bile m'a défendu de m'informer qui elle étoit ; et de peur de lui déplaire, je n’ai osé Aire aucune démarche pour la connoltre. Peste ! s’écria Toston , vous êtes un rigide observateur des commandements des daines : mais apprend qu’elles trouvent bon quelquefois qu’on leur désobéisse.
Ma foi , monsieur , continua-t-il , vous êtes encore fort éloigné de votre compte. Je vois bien qu’il faut que je me mêle de cette affaire, autrement elle tournera mal pour vous. Allons tout à l’heure au Prado, et montrez-moi le jardin d'où vous avea tu sortir votre princesse : je ne vous en demande pas davantage. Don Alexis le prit au mot, et le mena jusqu’à la perte du jardin.
Lorsqu’ils y furent arrives , Toston dit au jeune comte : Laissez-moi seul ici, et retouriid au logis; je vous rejoindrai bientôt , et soyez assuré que je vous dirai quelles personnes habitent cette maison. Nous prendrons là-dessus nos mesures. Sur cette assurance , don Alexis reprit le chemin de l’hôtel de Gelves, et son confident s'assit auprès de la porte du jardin , espérant qu’il en pourroit sortir quelque domestique qu’il ferait parler.
11 y avoit déjà plus d’une heure qu’il étoit là, quand tout-à-coup la porte s’ouvrit, et offrit à ses yeux surpris une jeune personne qu’il reconnut pour être Blandine; comme en effet c’ étoit elleméme qui se présentoit à sa vue. Elle le remit dans le moment et courut à lui si transportée de joie, qu’elle s’évanouit entre ses bras. La mauvaise opinion qu'il avoit alors de la vertu de son épouse l’empécha de partager le ravissement où elle étoit de le rencontrer. 11 crut que c'étoit une feinte , et que la mignonne étoit peut-être plus fâchée que réjouie de le retrouver. 11 ne laissa pourtant pas de la secourir; et quand elle eut repris l'usage de ses sens : Est-ce vous, cher époux , lui dit-elle, est-ce vous que je voisî vous que je croyois an fond de la mer ! vous que j’ai compté parmi les morts ! En disant ces paroles , elle embrassoit son mari avec des démonstrations de tendresse dont il aurait été fort touché s’il les eût crues sincères; mais, au lieu de s’y prêter de bonne grâce, il repoussa doucement sa femme, et lui dit d'un air sérieux : Point de grimaces , Blandine. Pourquoi tous ces transports de joie, on plutôt tous ces faux témoignages d’affection î Ne m’allez-vous pas faire un beau roman pour me persuader que Cope a sottement lâché sa proie? Non, non, ne vous Datiez point que je sois assez crédule pour vous en croire sur votre parole. Vous vous êtes rendue aux sollicitations de ce capitaine , ou vous avez cédé à sa violence.
Toston, répondit la créole, écoutez-moi sans
m'interrompre : je puis sans rougir paraître devant vous. Si mon honneur s’est trouvé dans un grand péril , sachez qu’il n’y a pas succombé. Je vais vous faire un rapport fidèle de ce qui s'est passé entre Cope et moi , et vous verrez qu’au lieu de vous trahir, j’ai poussé la vertu plus loin que Lucrèce.
Rappelez-vous , continua-t-elle, ce souper perfide que cet Anglais nous donna sur son bord. Tandis que vous faisiez la débauche avec lui , je me retirai dans une petite chambre qn’il avoit , disoit-il, fait préparer pour vous et pour moi , et j’y dormis tranquillement jusqu’au lendemain. A mon réveil , ne vous trouvant pas à mon cûté , je me levai pour vous aller chercher. Mais dans ce moment Cope entra dans ma chambre, affectant l’air d’un homme désolé. Madame, me dit-il, vous me voyez au désespoir ; il est arrivé cette nuit un malheur dont je ne puis me consoler. Le seigneur Toston votre époux, dans son ivresse, ayant été sur le tillac pour quelque besoin , est tombé dans la mer, et s’est noyé. Je ne saurais revenir de ce funeste événement.
A cette triste nouvelle je fis retentir le vaisscan de cris perçants. Je m'arrachai les cheveux ; je fus comme une possédée. Pendant ce temps-là , mon capitaine, jouant le rôle d'un homme affligé, soupirait , gémissoit , et sembloit vouloir enchérir sur ma douleur. 11 eut pendant dcox jours entiers la patience de m’entendre pousser des plaintes et de voir couler mes pleurs, sans m’oser tenir des discours consolants. Au contraire, le traître irritoit mon affliction par le regret et le déplaisir qu’il me témoiguoit de vous avoir engagé à vous embarquer sur son bâtiment. 11 s’accusoit avec amertume d’étre la cause de votre mort , qu’il no cessoit de se reprocher.
Mais dés le troisième jour il ne jugea plus à propos de se contraindre ; et faisant un autre |iersonnage : Belle Blandine , me dit-il d’un air doux, il est bien douloureux sans donle de perdre ce qu’on aime ; cependant , quelque raison qu’on ait de pleurer sa perte, il vaut mieux faire des efforts pour s’en consoler, que de ne vouloir écouter aucune consolation. Aprè6 tout , est-ce à votre âge que la mort d’un mari doit faire tant de peine? Jeune et jolie comme vous êtes, vous ne sauriez manquer d’époux : je sens même que j’en ai un à vous proposer ; c’est moi ; si vous n’avez pas d’aversion pour ma personne , je vous demande la préférence. Je remerciai Cope de l’honneur qu’il s’offroit à me faire , et je rejetai sans hésiter sa proposition. Outre qu’il avoit une figure qui n’étoit nullement de mou goût , j’étois dans une disposition peu favorable pour un amant.
L’Anglais employa cinq ou six jours à me faire
l’amour fort poliment ; mais jugeant que pour arriver A son but c’étoit prendre le chemin le plus long, il fit toot-A-coup succéder les airs marins A sa politesse ; et je conviens que j’ens besoin alors de toute la force que le ciel me prêta pour résister à sa violence. Heureusement pour moi, ma résistance , au lieu d’irriter sa fureur, la ralentit 11 passa subitement de l’amour au mépris. Il cessa de me tourmenter ; et me regardant d’un air dédaigneux ; Pour une soubrette , me dit-il , tous faites bien la cruelle. Rassurez-vous , ma mie, je ne veux pas devoir à mes efforts une victoire que je méprise. En même temps il me Gt porter à terre avec mes effets par deux matelots , i auxquels il ordonna de me conduire jusqu’au premier village, et de m’y laisser. Les matelots | n’exéeutêrent pas en gens d’honneur l'ordre de notre capitaine. A la vérité ils me menèrent au village , et m'y abandonnèrent ; mais, considérant que j'étois une femme qu’ils ne reverraient probablement jamais, ils emportèrent avec eux le coffre où étoit notre argent.
J’avois par bonheur dans ma bourse une trentaine de pistoles d’Espagne , et un gros diamant au doigt. Avec de pareils effets , on trouve de l’assistance partout où il y a des hommes. Le maître et la maîtresse de l’hùtellerie du village où j’étois entrèrent dans mes peines. Je ne leur eus pas sitôt conté mon histoire, qu’ils me plaignirent, et m’offrirent Ictus services, en maudissant le capitaine Cope et scs matelots. Je leur demandai dans quel endroit d’Espagne j’étois. Vous êtes ici dans le village de Molina , me répondit l’hôte , sur la cite de Grenade, entre Atarhellin et Malaga , à douze lieues de la ville d’Antequerre , où je vous conduirai moi-même si vous le désirer. Vous me ferez plaisir, lui dis-je : mon dessein étant de me remettre au service de quelque personne titrée , je pourrai trouver IA quelque condition. Vous n'en devez pas douter, reprit-il : Antoquerrc est une ville peuplée, où il y a surtout bien de la noblesse. J’y ai des connoissances , ajouta-t-il : je comtois , entre autres , une bonne dame qui étoit autrefois duègne dans une maison où je servois ; je vous mènerai chez elle , et je suis sûr qu'elle vous aura bientôt placée.
Je partis donc avec mon bôte pour Anteqnerre, et nous y fûmes A peine arrivés , qu’il alla voir cette vieille gouvernante. Il lui raconta mon malheur ; et elle en fut tellement attendrie , qu’elle lui dit : Amencz-moi cette femme infortunée , je lui offre un lit et ma table ; j’épouse ses intérêts ; je la prends sous ma protection. Pour supprimer les circonstances superflues , cette dame me mit auprès de dona Léonore de Pedrera , fille d’un gentilhomme d’Antequerre , avec laquelle, après
la mort de son père , je suis venue demeurer A Madrid , chez dona Helena de Toralva , sa tante , dont die est unique héritière.
Je n’ai plus rien A vons dire , poursuivit Blandine. Je viens de vous rendre compte de ma conduite , et je crois que vous devez être content de votre épouse. Je le suis parfaitement , s’écria T06lon ; et les choses étant telles que vous venez de me les rapporter, j’aurois tort de ne l'être pas. Je vons avouerai même, excusez ma sincérité, que je n’aurais pas attendu de vous tant de résrstance; mais , entre nous , la délicatesse de Cope m’étonne fort; et voulez-vous bien que je vous dise que si votre rapport est vrai, il n'est guère vraisemblable? J’en demeure d'accord avec vous, reprit l’épouse , je l’ai échappée belle. Je vons en réponds , repartit le mari. Il m’a pris pendant votre récit une sueur froide qui dure encore en ce moment. Outre le danger que vous a fait courir le capitaine anglais , vous n’avez pas été dans un moindre péril avec ces deux fripons de matelots qui vous ont conduite A Molina. Tous êtes bien heureuse ipi'ils ne vous aient pris que votre argent.
Oh ça , ma chère femme , continua-t-il , n’en parlons plus. Nous nous retrouvons donc enfin , A nos biens près, dans le même état où nous étions A notre départ de Cadix. Le ciel en soit loué. Ce qui nous doit consoler, mon enfant, c’est que nous allons faire en peu de temps une nouvelle fortune. la- comte de Gelves est revenu des Indes avec d'immenses richesses, et on l’a fait grand écuyer. Don Chérubin de la Ronda , mon ancien maître , est secrétaire de scs commandements , et moi je sois redevenu valet de chambre de don Alexis. A mesure que ce jeune seigneur avance en âge, on lui fournit plus d’argent ponr ses menus plaisirs ; et comme je suis l’administrateur de ses espèces , mon poste deviendra meilleur de jour en jour.
Don Alexis, dit Blandine, est-il toujours galant? Plus que jamais, répondit Toston; il est actuel letuent amoureux d’une personne qu’il a vue sortir de ce jardin ces jours passés , et cette personne poorroit bien être Léonore , votre maîtresse. C’est elle-même , reprit la créole ; car elle m’a dit qu’un de ces matins nn cavalier l’avoil abordée dans cette prairie, et qu’elle s’étuit entretenue assez long-temps avec lui. Eh ! comment, dit Toston , vons a-t-elle paru affectée de cet entretien? pas mal, reprit la suivante. Je vous assure que s’il en avoit encore d’autres avec elle , il pourrait s’en faire aimer. Je vous dirai plus : je ne sais si ma maîtresse ne craint pas de revoir ce cavalier ; clic n'est pas sortie du jardin depuis le jour qu'elle lui paria ; elle a peut-être peur de le rencontrer.