SCÈNE V
LE MARQUIS, TURCARET, LA BARONNE
LE MARQUB à port.
Je parie que je ne trouverai point encore ici le chevalier.
M. TURC A R ET fl part.
Ah ! morbleu ! c’est le marquis de La Tribaudicre. La fâcheuse rencontre !
LE MARQUIS à part.
11 y a près de deux joors que je le cherche.... {A percevant M .Turcaret.) Eh ! que vois-je?... Oui.... Non.... Pardonner -moi.... Justement.... c’est lui-même, c’est monsieur Turcaret... (A la baronne.) Que faites-vous de cet homme-là, madame? Vous le counoissez.... Vous empruntez sur gages? Palscmbleu! il vous ruinera.
LA BARONNE
Monsieur le marquis!
le marquis f tnlcrromponf*
H vous pillera , il vous écorchera , je vous en avertis. C’est l'usurier le plus juif : il vend soo argent au poids de l’or.
M. TURCARET à part.
J'aurois mieux fait de m’en aller?
LA baronne au marquis.
Vous vous méprenez , monsieur le marquis. M. Turcaret passe dans le monde pour homme de bien et d’honneur.
LE MARQUIS
Aussi l'cst-il, madame, aussi f est-il. H aime le bien des hommes et l’honneur des femmes : il a cette réputation-là.
Vous aimez à plaisanter ! monsieur le marquis.... ( A (a baronne.) Il est badin, madame, il est badin. Ne le connoissez-vous pas sur ce pied-là?
LA BARONNE
Oui ; je comprends bien qu’il badine , ou qu’il est mal informé.
LE MARQUIS
Mal informé ? morbleu ! madame , personne ne sauroit vous en parler mieux que moi : il a de mes nippes actuellement.
M. TURCARET
De vos nippes , monsieur ? Oh ! je ferois bien serment du contraire.
LE MARQUIS
Ah ! parbleu , vous avez raison. Le diamant est à vous à l’heure qu’il est , selon nos conventions ; j’ai laissé passer le terme.
LA BARONNE
Evpliqucz-moi tous deux toute cette énigme.
M. TURCARET
Il n’y a point d'énigme la-dedans . madame. Je ne sais ce que c'est.
LE MARQUIS à (a baronne.
Il a raison : cela est fort clair ; il n’y a point d’énigme. J’eus besoin d’argent il y a quinze mois. J’avois on brillant de cinq cents louis ; on m’adressa à M. Turcaret M. Turcaret me renvoya à un de ses commis, à un certain M. Ra... lia... Rafle. Cest celui qui tient soo bureau d’usure. Cet honnête M. Rafle me prêta , sur ma bague , onze cent trente-deux livres six sous huit deniers. Il me prescrivit un temps pour 1a retirer. Je ne sots pas fort exact , mot : le temps est passé ; mon diamant est perdu.
M. TURCARET
Monsieur le marquis, monsieur le marquis, ne me confondez point avec ce M. Rafle, je vous prie. C’est un fripon que j’ai chassé de chez mot S’il a fait quelque mauvaise manoeuvre, vous avez ; la voie de la justice. Je ne sais ce que c’est que votre brillant : je ne l’ai jamais vu ni manié.
LE MARQUIS
11 me venoit de ma tante. C’étoit un des plus beaux brillants. Il étoit d’nne netteté, (fane forme, d’une grosseur, à peu près comme.... {Regardant U diamant de la baronne.) Eh! le
voilà, madame. Vous vous en êtes accommodée avec M. Turcaret, apparemment?
LA BARONNE
Autre méprise , monsieur. Je fai acheté, assez cher même, d’une revendeuse à la toilette.
LF. MARQUIS.
Cela vient de lui , madame. Il a des revendeuses à sa disposition , et , à ce qu’on dit même , dans sa famille.
M. TURCARET
Monsieur ! monsieur !....
LA BARONNE au marquis.
Vous êtes insultant , monsieur le marquis.
LE MARQUIS
Non , madame ; mon dessein n’est pas d’insulter : je suis trop serviteur de M. Turcaret, quoiqu’il me traite durement. Nous avons eu autrefois ensemble un petit commerce d’amitié. 11 étoit laquais de mon grand-père ; il me portoit sur ses bras. Nous jouions tous les jours ensemble : nous ne nous quittions presque point. Le petit ingrat ne s’en souvient plus.
M. TURCARET
Je me souviens.... je me souviens.... Le passe est passé ; je ne songe qu’au présent.
LA BARONNE au marquis.
I De grâce , monsieur le marquis , changeons de I discours. Vous cherchez M. le chevalier.