LIVRE II, CHAPITRE XXI
Ainsi nous disons que le feu a In puissance de fondre l'or, c'est-à-dire , de détruire l’union de ] ses parties insensibles, et par conséquent sa dureté , et par là de le rendre fluide , et que l’or a la puissance d’étre fondu ; que le soleil a la puissance de blanchir la cire , et que la cire a la puissance d’étre blanchie par le soleil , qui fait que la couleur jaune est détruite et que la blancheur csiste en sa place. Dans ces cas , et autres semblables , nous considérons In puissance par rapport au changement des idées qu’on peut apercevoir , car nous ne saurions découvrir qu'aucune altération ait été faite dans une chose, ' ou quelle ait subi aucune opération , si ce n’est par un changement remarquable de ses idées sensibles ; et nous ne pouvons comprendre qu'aucune altération arrive dans une chose, qu'en concevant un changement de quelques-unes de ses Idées.
S 2- Puissance active et passive.
A prendre la chose dans cc sens-là, il y a deux sortes de puissances , l'une capable de produire des changements, l'autre d’en recevoir. On peut appeler la première puissance active, et l'autre puissance passive. De savoir si la matière n'est pas entièrement destituée de puissance active , comme Dieu , son auteur , est , sans contredit , au-dessus de toute puissance passive ; et si les esprits créés qui sont entre la matière et Dieu , ne sont pas les seuls êtres capables de la puissance active et passive, c'est une chose qui mériterait assez d'étre examinée. Je ne prétends pas entrer ici dans cette recherche, mon dessein étant à présent de voir comment nous acquérons l'idée de la puissance , et non d'en chercher l'origine. Mnis puisque les puissances actives font une grande partie des idées complexes que nous avons des substances naturelles ( comme nous le verrons dans la suite ) , et que |e les suppose aetives pour m'accommoder aux notions qu'on en a communément , quoiqu'elles ne le soient peutêtre pas aussi certainement que notre esprit décisif est prompt à se le figurer, je ne crois pas qu'il soit mal d'avoir fait sentir , par cette réflexion jetée ici en passant, qu'on ne peut avoir l'idée la plus claire de cc qu'on uomme puis-
» pav seulement la mobilité, qui est la capacité ou récep-
■ tiiilédu mouvement, mais encore la rcsislaiice , qui « comprend l 'impénétrabilité et l'inertie, la» enlcle- • chies, c'est-à-dire, les tendances primitives ou suhstan.
■ ticlles, lorsqu'elles sont aeerrmpaanées de perception,
« sont les dînes. «
sance active, qu’en s'élevant jusqu'à la considération de Dieu et des esprits.
S S. La puissance renferme quelque relation.
J'avoue que la puissance renferme en sol quelque espece de relation à l'action ou au changement. Et, dans le fond, à examiner les choses nvec soin, quelle idée avons-nous, de quelque espèce quelle soit , qui n'enferme quelque relation ? Nos idées de l'étendue , de la durée et du nombre , ne contiennent-elles pas toutes en ellesmêmes un secret rapport de parties ? La même chose se remarque d’une manière encore plus visible dans la ligure et le mouvement. Et les qualités sensibles, comme les couleurs, les odeuri, etc. , que sont-elles, que des puissances de différents corps par rapport à notre perception , etc. ? Et si on les considère dans les choses mêmes , ne dépendent-elles pas de la grosseur , de In figure , de la contexture et du mouvement des parties, ce qui met une espèce de rapport entre elles? Ainsi notre idée de la puissance peut fort bien être placée, à mon avis, parmi les autres idées simples 1 , et être considérée comme de la même espèce , puisqu'elle est du nombre de celles qui composent en grande partie nos idées complexes des substances, comme nous aurons occasion de le faire voir dans la suite.
S *■ La plus claire idée de la puissance active nous vient de Cespril.
Il n'y a presque point d’espèce d'êtres sensibles qui ne nous fournisse amplement l’idée de la puissance passive; car ne pouvant nous empêcher d’observer , dans la plupart , que leurs qualités sensibles et leurs substances même sont dans un flux continuel , c’est avec raison que nous considérons ces êtres comme constamment sujets au même changement. Nous n’avons pas moins d'exemples de la puissance active , qui est ce que le mot de puissance emporte plus promptement ; car quelque changement qu'on observe , l'esprit en doit conclure qu’il y a quelque part une puissance capable de faire ce changement , aussi bien qu'une disposition, dans la chose même, a le recevoir. Cependant, si nous y prenons bien garde, les corps ne nous fournissent pas , par le moyen des sens , une idée si claire et
• « Dans le fond , les idées dont ou vient de faire le dé- ■ nnnrbrement sont composées; celles des qualités sensi- « Ides ne tiennent leur rang parmi les idées simples qu’à « cause de notre ignorance , et le» autres , qu’on connaît >> distinctement , n'y gardent leur plare que p.ir une indut- « Retire qu’il vaudrait mietrv ne point avoir. ■
■i distincte de la puissance active , que celle que nous en avons par les réflexions que nous faisons sur les opérations de notre esprit. Comme toute puissance a du rapport à l'action , et qu'il n’y a, Je crois, que deux sortes d’action dont nous ayons l’idée , savoir, la pensée et le mouvement , voyons d’où nous avons l’idée la plus distincte des puissances qui produisent ces actions. 1" Pour ce qui est de la pensée, le corps ne nous en donne aucune idée , et ce n'est que par le moyen de la réflexion que nous l’avons. 3° Nous n'avons pas non plus , par le moyen du corps , aucune idée du commencement du mouvement.
Un corps en repos ne nous fournit aucune idée d'une puissance active capable de produire du mouvement. Et quand le corps lui-méme est en mouvement , ce mouvement est dans le corps une passion plutôt qu'une action ; car lorsqu’une boule de billard cède au choc du béton , ce n’est point une action de la part de la boule, mais une simple passion. De même , lorsqu'elle vient à pousser une autre boule qui se trouve sur son chemin et la met en mouvement, elle ne fait que lui communiquer le mouvement qu’elle avait reçu , et en perd tout autant que l'autre en reçoit ; ce qui ne nous donne qu’une idée fort obscure d’une puissance active de mouvoir qui soit dans le corps , puisque , dans ce cas , nous ne voyons autre chose qu'un corps qui transfère le mouvement , sans le produire en aucune manière. C’est , dis-je , une idée bien obscure de la puissance que celle qui ne va point jusqu'à la production de l'action , mais seulement à la simple continuation de la passion. Or, tel est le mouvement dans un corps poussé par un autre corps; car la continuation du changement qui est produit dans ce corps , du repos au mouvement , n'est non plus une action que ne l'est la continuation du changement de figure produit en lui par l’impression du même coup. Quant à l’idée du commencement du mouvement , nous ne l’avons que par le moyen de la réflexion que nous faisons sur cc qui se passe en nous-mêmes , lorsque nous voyons par expérience qu'en voulant simplement mouvoir des parties de notre corps qui étaient auparavant en repos , nous pouvons les mouvoir. De sorte qu'il me semble que l’opération des corps que nous observons par le moyen des sens, ne nous donne qu’une Idée fort imparfaite et fort obscure d'une puissance active ' , puisque les corps ne sauraient
1 « J'entends la puissance dans le sens que j'ai expliqué s précédemment ($ I, note1), où la tendance est jointe à la
nous fournir aucune idée en eux-mêmes de la puissance de commencer aucune action , soit pensée, soit mouvement. Mais si quelqu'un pense avoir une idée claire de la puissance , en observant que les corps se poussent les uns les autres , cela sert également & mon dessein , puisque la sensation est une des voies par ou l’esprit vient à acquérir des idées. Du reste , j’ai cru qu’il était important d'examiner ici, en passant, si l’esprit ne reçoit point une idée plus claire et plus distincte de la puissance active , par la réflexion qu'il fait sur ses propres opérations, que par aucune sensation extérieure.
§ S. La volonté et l'entendement sont deux puissances.
Une chose qui du moins est évidente , A mon avis, c’est que nous trouvons en nous-mêmes la puissance de commencer ou de ne pas commencer, de continuer ou de terminer plusieurs actions de notre esprit et plusieurs mouvements de notre corps , et cela simplement par une pensée ou un choix de notre esprit , qui détermine et commande, pour ainsi dire, que telle on telle action particulière soit faite ou ne soit pas faite. Cette puissance que notre esprit a de disposer ainsi de la présence ou de l’absence d une idée particulière , ou de préférer le mouvement de quelque partie du corps au repos de cette même partie , ou de faire le contraire , c'est cc que nous appelons volonté. Et l’usage actuel que nous faisons de cette puissance , en produisant ou en cessant de produire telle ou telle action, c'est ce qu’on nomme votitson. La cessation ou la production de l’action qui suit d’un tel commandement de l'âme, s’appelle volontaire; et toute action qui est faite sans une telle direction de l'âme, se nomme involontaire >. La puissance
« faculté. Cependant je suis d'accord avec l'auteur, que ta
• plus claire idée de la puissance active nous vient de l’es- « prit. Aussi n’rst-elte que dans les choses qui ont de l’a-
• nalojtieavrc l’esprit, c’est-à-dire, avec les entéléchies ,
• car la matière ne marque proprement que la puissance s passive. »
1 * Je trouve tout cela fort bon et juste. Cependant, « pour parler plus rondement , et pou r aller jieut-élre un n peu pins avant, je dirai que la volition est l'ellurt ou la s tendance ( conalus ) d’aller vers ce qu’on trouve bon, et
■ loin de ce qu'on trouve mauvais ; eu sorte que cette ten-
• dance résulte immédiatement de l'aperception qu’on en s a ; et le corollaire de cette didiniüon est cet axiome ce-
• lèbre : que du vouloir et du pouvoir, joints ensemble ,
■ suit l'action ; puisque de toute tendance suit l’action ,
• lorqu’eJle n’est point empêchée. Ainsi, non-seulement les
■ actions intérieures et volontaires suivent de ce conatus,