LIVRE 11, CHAPITRE XXL
d'apercevoir est ce que nous appelons entendement ; et la perception, que nous regardons comme un acte de l'entendement, peut être distinguée en trois espèces : 1° il y a la perception des idées dans notre esprit ; 2° la perception de la signification des signes; 3° la perception de la liaison ou opposition de la convenance ou disconvenancc qu'il y a entre quelques-unes de nos Idées. Toutes ces différentes perceptions sont attribuées à l'entendement ou à la puissance de percevoir que nous sentons en nous -mêmes, quoique l’usage ne nous permette d’appliquer le mot d 'entendre qu'aux deux dernières seulement
S fi. Facultés.
Ces puissances que l’âme a d'apercevoir une chose et de la préférer A un autre , sont ordinairement désignées par d'autres noms; et l'on dit communément que l'entendement et la volonté sont deux facultés de l'âme. Ce mot est assez convenable , si l’on s’en sert , comme on devrait se servir de tous les mots , de telle manière qu’il ne fasse naître aucune confusion dans l’esprit des hommes, comme je soupçonne qu’il est arrivé pour les mots de puissance et de faculté, qu’on a regardés comme signifiant quelques êtres réels dans l'âme , qui produisent les actes d’entendre et de vouloir. Car, lorsque nous disons que la volonté est cette faculté supérieure de l’âme qui règle et ordonne toutes choses; qu’elle
• mais encore les extérieures, c'est-à-dire, les mouvements
■ volontaires de notre corps , en vertu de l’union de l'âme
• et du corps. Il y a encore des efforts qui résultent des
• perceptions insensibles dont on ne s’aperçoit pas , que « j'aime mieux appeler appétitions que voulions (quoi
• qu’il y ail des appetitious aperceptiblcs ) ; car on n’ap-
- pelle actions volontaires qnc celles dout on peut s’aper- « revoir, et sur lesquelles notre réflexion peut tomber,
- lorsqu’elles suivent U considération du bien et du mal. > 1 s Nous nous apercevons de bien des choses, en nous
- et hors de nous, que nous n’entendons pas ; et nous les
- entendons, quand nous en avons des idées distinctes ,
- avec le pouvoir de réfléchir et d’en tirer des vérités né-
- cessaires. C’est pourquoi lés bétes n’ont point d’enten-
• dément, au moins en ce sens, quoiqu'elles aient la fa-
• cul lé de s'apercevoir des impressions plus remarquables
■ et plus distinguées ... Ainsi , dans mon sens, l'entas*
• dement répond à ce qui, chez les Latins, est appelé in- « tellcctus, et l’exercice de cette faculté s'appelle intel- « lection , qui est une 'perception distincte, jointe à la
• faculté de réfléchir, qui n'est pas dans les ltêtes. Toute
• perception , jointe à cette faculté , est une pensée que
• je n'accorde pas aux btMes, non plus que l'entendement,
• de sorte qu'on peut dire que fintellection a lieu lorsque
• la pensée est distincte. Au reste , la perception de la si-
- gmlie.xlion des signes ne mérite pas d’étre distinguée ici « dé la perception des idées signifiées. *
est ou n’est pas libre; qu’elle détermine les facultés inférieures; qu'elle suit le dictamen de l’entendement , etc. , quoique ccs expressions et antres semblables puissent être entendues en un sens clair et distinct par ceux qui examinent avec attention leurs propres idées , et qui règlent plutôt leurs pensées sur l’évidence des choses que sur le son des mots , je crains pourtant que cette manière de parler des facultés de l’âme n’ait fait venir A plusieurs personnes l’idée confuse d’autant d’agents qui existent distinctement en nous , qui ont différentes fonctions, différents pouvoirs , qui commandent , obéissent , et exécutent diverses choses, comme autant d'étres distincts : ce qui a produit quantité de vaincs disputes , de discours obscurs et pleins d'incertitude , sur les questions qui se rapportent A ces différents pouvoirs de l’âme
S 7. D'où nous viennent les idées de liberté et de nécessité.
Chacun , je pense , trouve en soi - même la puissance de commencer différentes actions ou de s’en abstenir, de les continuer ou de les terminer. Et c’est la considération de l’étendue de cette puissance que l'âme a sur les actions de l’homme , et que chacun trouve en soi-même , qui nous fournit l’idée de la liberté et celle de la nécessité.
5 8 .Ce que c’est que ta liberté.
Toutes les actions dont nous avons quelque idée se réduisent à ces deux , mouvoir et penser, comme nous l’avons déjà remarqué. Tant qu’uu homme a la puissance de penser ou de ne pas penser, de mouvoir ou de ne pas mouvoir, conformément à la préférence ou au choix de son propre esprit , jusque-là il est libre. Au contraire , lorsqu'il n'est pas également au pouvoir de l'homme d'agir ou de ne pas agir, tant que ees deux choses ne dépendent pas également de la préférence de son esprit qui ordonne l'une ou
« • C'est une question qui a exercé les écoles depuis « longtemps, savoir : s’il y a une distinction réelle entre « l’âme et ses facultés ; et si une faculté est distincte réel- « lement do l'antre. Les réaux unt dit que oui, et les no- « minnux que non , et la même question a été agites sur « ta réalité de plusieurs autres êtres abstraits qui doivent s suivre la même destinée. Mais je ne pense pas qu’on ait
* besoin ici de décider cette question , et de s'enfoncer
* dans res épines.... Quand les facultés seraient des êtres » réels et distincts, elles ne sauraient passer pour des s agents réels, qu’en parlant abusivement. Ce ne sont pas « les facultés ou qualités qui agissent , mais les substances
* par les facultés. »
DK L’ENTENDEMENT HUMAIN.
l’autre, a cet égard l'homme n'est point libre, quoique peut-être l'action qu’il fait soit volontaire. Ainsi , l’Idée de la liberté dans un certain agent , c'est l’idée de la puissance qu'a cet agent de faire ou de s’abstenir de faire une certaine action , conformément à la détermination de son esprit, en vertu de laquelle II préfère l'une à l’autre '. Mais lorsque l'agent n’a pas le pouvoir de faire l’une de ces deux choses, en conséquence de la détermination actuelle de sa volonté, que je nomme autrement million , il n’y a , dans ce cas-lé , plus de liberté , et l’agent est nécessite à cet égard. D’où il s’ensuit que là où U n'y a ni pensée , ni volition , ni volonté, il ne peut y avoir de liberté ; mais que la pensée , la volonté et la volition peuvent ae trouver ou il n'y a point de liberté. Il ne faut que faire un peu de réflexion sur un ou deux exemples familiers, pour être convaincu de tout cela d'une manière évidente.
S 9. La liberté suppose l’entendement et la volonté.
Personne ne s’tst encore avisé de prendre pour agent libre une balle de paume, qu'elle soit en mouvement, après avoir été poussée par une raquette, ou qu’elle soit en repos. Si nous en cherchons la raison , nous trouverons que c’est parce que nous ne concevons pas qu’une balle pense , ni qu'elle ait , par conséquent , aucune volition qui lui fasse préférer le mouvement au repos, ou le repos au mouvement. D'où nous concluons
' « La liberté de vouloir est prise en deux sens diffé-
■ renia : l'un est quand on l'oppose à l'imperfection ou à s l'usoge de l'esprit, qui est une coaclion ou contrainte, « mois interne, comme celle qui vtent des passions ; l’autre
• sens a lieu quand on oppose la liberté à la nécessité. Dans le premier sens, les stoïciens disaient que le sage
• seul est libre; et, en effet, on n'a point l'esprit libre,
• quand il est occupé d’une grande passion , car on ne « peut point vouloir alors comme il faut, c'est-à-dire, avec
• la délibération qui est requise. C’est ainsi que Dieu « seul est parfaitement libre, et que les esprits créés ne le « sont qu'à mesure qu’ils sont au-dessus des passions, et
• cette liberté regarde proprement l’entendement.
« Mais la liberté de l’esprit , opposée à la nécessité , re-
■ garde la volonté nue, et en tant qu elle est distinguée de « l’entendement. C’est ce qu’on appelle le franc arbitre.
• qui consiste en ce qu’on veut que les plus fortes raisous
■ ou impressions que l'entendement présente à la volonté,
■ n 'empêchent point l'acte de la volonté d'étre contingent,
■ et ne lui donnent point une nécessité absolue , él pour
• ainsi dire métaphysique ; et c’est dans ce sens que j'ai " coutume de dire que l'entendement peut déterminer la
• volonté, suivant la prévalent* des perceptions et rai-
■ sons , d'nne manière qui , lors même qu’elle est certaine « et infaillible, incline, sans nécessiter. •
qu’elle n’a point de liberté , qu'elle n'est pas un agent libre. Aussi son mouvement et son repos nous donnent-ils l’idée d'une chose nécessaire , et nous l'appelons ainsi. De même , un homme venant à tomber dans l’eau , parce qu'un pont sur lequel il marchait s'est rompu sous lui , n’a point de liberté et n’est pas un agent libre à cet égard. Car , quoiqu'il ait la volition , c'est-à-dire, qu'il préfère de ne pas tomber, rependant, comme il n'est pas en sa puissance d'empêcher ce moût ornent , la cessation de ce mouvement ne suit pas sa volition ; c’est pourquoi il n'est point libre dans ce cas-là. Il en est de même d'un homme qui se frappe lui-même, ou qui frappe son ami, par un mouvement convulsif de son bras , qu'il n'est pas en son pouvoir d'empêcher ou d’arrêter par la direction de son esprit : personne ne s'avise de penser qu’un tel homme soit libre à cet égard , mais on le plaint comme agissant par nécessité et par contrainte '.
S 10. La liberté n’appartient pas à la volition.
Autre exemple : supposons qu’on porte un homme , pendant qu'il est dans un profond sommeil , dans une chambre où il y ait une personne qu'il lui tarde fort de voir et d’entretenir , et que l'on ferme à clef la porte sur lui , de sorte qu'il ne soit pas en son pouvoir de sortir. Ot homme s'éveille, et est charmé de se trouver avec une personne dont il souhaitait si fort la compagnie , et av ec qui il demeure avec plaisir , aimant mieux être là nvec elle dans cette chambre que d'en sortir pour aller ailleurs : je demande s'il ne reste pas volontairement dans ce lieu-là? Je ne pense pas que personne s'avise d'en douter ’. Cependant, comme cet homme est enfermé a clef, il est évident qu’il n'est pas en liberté de ne pas demeurer dans cette chambre, et d'en sortir s’il veut. Et, par conséquent, la liberté n'est pas une idée qui appartienne à ta votition ou à la préférence que notre esprit donne à uue action plutôt qu’à une autre , mais à la personne qui a la puissance d'agir ou de s'empêcher d'agir, selon que son esprit se déterminera à l’un ou à l’autre de ees deux partis. Notre Idée de la liberté s'étend aussi loin que cette puissance,
1 « Aristote a déjà bien remarqué que pour appeler le* - actions libres , nous demandons qu’elle» soient non-seu-
■ I. ment spontanées, mais encore délibérées. ■
1 « Je trouve cet (exemple bien choisi, pour montrer
• qu'en un sens une action ou un état peut être coton- « taire sans être libre. Cependant quand les pbilosoplies
• et les théologiens disputent suc le libre arbitre, ib ont
■ tout un autre sens en vue »